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La transcendance d’Atatürk - L’image et l’apparence d’Atatürk, le harram et le helal (1re partie)

mardi 27 mars 2012, par Etienne Copeaux

Dans un éditorial précédent : « La Turquie est-elle une démocratie ? » nous avions évoqué la dévotion dont est l’objet Atatürk et l’élévation de l’ataturquisme au niveau d’une religion par les kémalistes. Ce texte publié initialement en 2002 dont voici une première livraison, vient étayer cette thèse avec des citations de la presse turque des années 90. Vingt ans plus tard, contrairement à ce qu’on aurait pu attendre après le « règne » de l’AKP le culte a été préservé et son « clergé », constitué par l’armée, garante de l’intégrité du dogme, s’est finalement accommodé de ceux qu’ils combattait si farouchement à l’époque.

La presse turque rapporte que lors de la grande marche populaire au tombeau d’Atatürk qui a eu lieu le 24 octobre 1998, à quelques jours des festivités du 75e anniversaire de la république, un vieil homme barbu invectivait la foule : « Ne croyez-vous pas en Dieu ? N’avez-vous pas de foi ? ». La presse a traité l’événement par le mépris ; le vieux barbu ne pouvait être qu’un représentant de la « réaction religieuse » (ırtıca) ; il n’était pas à sa place en ce lieu, comme la « réaction religieuse » n’est pas à sa place dans la Turquie laïque et moderne. Pourtant, cet homme, qui voulait signifier aux manifestants qu’ils étaient en train de rendre un culte à une autre divinité, Atatürk, soulevait la question de la divinité - ou au moins de la sainteté - de celui qu’on nomme « le Père » (Ata), une question assez souvent exprimée dans les milieux de l’islam politique.

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La transcendance d’Atatürk

L’accusation de divinisation d’Atatürk, formulée par une partie de la population, à l’encontre du pouvoir et des kémalistes, s’appuie sur l’attribution de certaines qualités transcendantes à Atatürk, de nature à choquer les musulmans fervents. Dans la littérature officielle, Atatürk est effectivement décrit comme un Créateur, commencement et sauveur ; c’est lui qui a fait la République et la Turquie, qu’il a offerte aux Turcs ; la Turquie lui doit son existence. Il est aussi la fin car il clôt l’histoire : l’œuvre d’Atatürk est éternelle et parfaite, et n’a pas à évoluer. Atatürk est sans équivalent (eşsiz) même à l’étranger, à tel point que le comparer avec un autre personnage historique est un péché politique. C’est ce que disait, à la manière inimitable de la presse turque, la manchette de Milliyet le jour anniversaire de la mort d’Atatürk en 1999 : « Le seul leader qui passe le siècle. De Lénine à Hitler, de de Gaulle à Mao, de Tito à Nasser, tous sont restés dans le XXe siècle. Pour la plupart, on ne veut même plus se souvenir de leur nom dans leur propre pays. Tandis qu’Atatürk et son œuvre, la République, vivront dans le nouveau siècle, dans le nouveau millénaire » [1]. ”

Ainsi Atatürk est un héros historique hors du commun, car son œuvre le rend immortel. Dans le livre d’or de son mausolée à Ankara, les textes des visiteurs s’adressent à un destinataire vivant. D’après le petit carnet-mémento qu’on distribue aux soldats turcs, il couronne la hiérarchie militaire ; qualifié de « plus grand dirigeant, l’éternel commandant en chef, le maréchal Gazi Mustafa Kemal » est au-dessus du président de la république et du chef d’état-major. Sur le plan juridique, il a une « personnalité spirituelle », artifice légal qui permet de réprimer les insultes éventuelles à sa mémoire. Dans le préambule de la constitution de 1982, il est qualifié de « leader immortel et héros incomparable ».

L’image et l’apparence d’Atatürk - le harram et le helal

Polémique autour d'une statue d'Atatürk en civil. {JPEG}Dans la Turquie d’aujourd’hui, l’image d’Atatürk est obsédante. Pas de ville sans une rue Atatürk ni une ou plusieurs statues d’Atatürk. Pas d’école, de bâtiment administratif sans buste d’Atatürk. Pas de bureau, pas de manuel scolaire sans portrait d’Atatürk. Pas une classe qui n’ait son coin d’Atatürk, véritable autel où les enfants viennent rendre le culte. Le phénomène, qui s’est aggravé après le coup d’État de 1980, a atteint un paroxysme en 1998, au moment du 75e anniversaire de la république ; cette commémoration, qui a été célébrée avec un éclat sans précédent dans l’histoire du régime, avait été conçue comme une réponse cinglante aux islamistes, évincés du pouvoir l’année précédente. Cet automne-là, toute institution, toute idée, tout être semblait devoir son existence à Atatürk ; la Turquie s’était parée des couleurs du drapeau, le rouge et le blanc.

Dans la presse kémaliste, l’image est tout aussi omniprésente lors des périodes de commémoration, jusque dans la publicité. La mise en scène du personnage s’étend aussi à une image seconde, puisque nombre de portraits d’acteurs de l’actualité sont photographiés de manière que le champ du cliché inclue un portrait d’Atatürk présent à l’arrière-plan. De telles photographies ne sont pas composées au hasard, car le portrait d’Atatürk, surplombant généralement le vrai sujet, modifie le sens de l’image par une connotation approbatrice ou réprobatrice : un portrait de Clinton en visite en Turquie se voit « approuvé » par un portrait du Père en arrière-plan ; au contraire, Necmettin Erbakan, premier ministre islamiste (1996-1997) mis en scène dans les mêmes conditions, semble surveillé et mis en garde par Atatürk : ce sont là des codes que tout Turc peut interpréter.

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Une autre polémique à Sincan autour d’un buste d’Atatürk souriant.

L’omniprésence et l’exclusivité accordées au portrait du dirigeant renvoie à la mise en scène politique des régimes autoritaires, et participe à une mise en condition du citoyen turc, qui commence avec l’apprentissage de la lecture. Depuis une vingtaine d’années, les abécédaires comportent de trois à six pages vouées à Atatürk ; souvent la couverture et le titre lui-même évoquent le Père [2]. Depuis 1990, les abécédaires comportent également le texte du serment que doivent prêter les enfants : « (...) Grand Atatürk ! Je jure de marcher sans repos sur la voie que tu as ouverte, vers le but que tu as désigné. Que mon existence soit vouée à l’existence de la Turquie. Quel bonheur de pouvoir dire : Je suis Turc [3] ! » Il arrive enfin que la représentation publique d’Atatürk rejoigne les canons esthétiques de l’imagerie religieuse ; c’est le cas avec un portrait publié par Milliyet le 10 novembre 1999, jour anniversaire de la mort du Fondateur, sur lequel il apparaît dans le firmament comme un astre et qui est légendé « Chaque jour Atatürk renaît ».

Quant à la statuaire publique, elle doit être empreinte de gravité, représenter l’autorité et la puissance : une controverse a éclaté sur un buste d’Atatürk souriant, à Sincan, en octobre 1998. Et à la même époque, on a vu d’un mauvais œil une statue représentant Atatürk en civil, à Marmaris, qui devait remplacer une statue équestre en uniforme [4]. (...)

Ce texte, destiné originalement a être publié dans un ouvrage collectif « Saints et héros du Moyen-Orient contemporain » chez Maisonneuve et Larose, a une longueur se prêtant peu à la publication sur Internet, aussi avons-nous décidé de le publier en 4 parties sur 4 jours consécutifs.

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Sources

Publication originale : « La transcendance d’Atatürk », in MAYEUR-JAOUEN Catherine (dir.), Saints et héros du Moyen-Orient contemporain, Paris, Maisonneuve et Larose, 2002, pp. 121-138.

Notes

[1Milliyet, 10 novembre 1999.

[2Certains commencent par « Mon Père, j’ai appris à lire avec toi (Atam Okumaya seninle başladım) » (Anonyme, Alfabem, Istanbul, |timat Kitabevi, 1975). Mais la référence peut être imagée comme la scène « Aujourd’hui l’école a commencé (Bugün okul açıldı) », où l’on hisse le drapeau dans une cour d’école, face au buste (N. Ünlü, Türk ABC’si, Istanbul, Ülke Yay., s.d.) ; ou « Maman, regarde, Atatürk ! (Anne bak Atatürk !) », un enfant montrant un buste d’Atatürk dans une rue (I. Bulur, Atatürk Alfabesi, Istanbul, Serhat, 1976). Atatürk est également souvent présent dans le titre (Atatürk Alfabesi) ou sur la couverture (N. Karagöz, Yeni Alfabe, Istanbul, Kurtuluş, 1975).

[3Par exemple M. Türkkan et al., Türkçe Ilkokuma, Istanbul, Gendaş, 1995.

[4Milliyet, respectivement 12 et 1er octobre 1998

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