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Voyage

Ararat, la montagne sacrée

samedi 29 juillet 2006, par Emmanuel Hecht

Source : Les Echos.fr

Il est des destinations qui nous semblent familières. Ararat, à l’extrémité orientale de la Turquie, à un millier de kilomètres d’Ankara, à 50 kilomètres d’Erevan, la capitale de l’Arménie, est de celles-là. Noé s’y est échoué, avec son arche. Une vieille histoire. « Les eaux baissèrent au bout de cent cinquante jours et au septième mois, au dix-septième jour du mois, l’arche s’arrêta sur les monts Ararat », dit la Genèse. La mer devait être sacrément démontée, se dit-on, en découvrant les sommets enneigés de la montagne sacrée. Facile de persifler, dans deux jours, il faudra avoir atteint son sommet. Impressionnant.

L’ascension du sommet turc, symbole de l’Arménie éternelle.

Le mont Ararat est souverain, comme dégagé des contingences. Il a accueilli Noé, le grand-père de l’humanité, ce n’est pas une mince affaire. Depuis, beaucoup de choses lui ont échappé, mais il feint de les organiser. Il arbore la force tranquille des volcans qui ont su se faire leur place au soleil en chahutant la croûte terrestre. Il lui a fallu du temps pour trouver ses aises, la dernière éruption date de 1840.

Quand, au détour de la route, surgit Ararat, du haut de ses 5.165 mètres - excroissance basaltique entre bronze et noir s’élançant depuis la steppe anatolienne ocre et verte -, le voyageur, fût-il un Européen blasé, ne peut retenir sa stupéfaction devant un tel joyau de la nature. D’autant que deux sommets sont offerts au regard pour le prix d’un : le Grand Ararat (Büyük Agri Dagi en turc, Massis en arménien), celui à qui on réserve l’appellation Ararat, et son jeune cadet, le Petit Ararat (Kücük Agri Dagi en turc, Sis en arménien), plus bas, tout de même 3.925 mètres, à une quarantaine de kilomètres du Grand.

Au pays des Kurdes

Au carrefour des empires perse, russe et ottoman, rarement sommet aura été autant disputé. Au XVIe siècle, il appartenait à l’Arménie perse. A partir de 1828 à la Russie tsariste, bercée par ses rêves d’expansion vers les mers chaudes. Entre 1918 et 1920, à l’éphémère république arménienne, balayée par une offensive d’Atatürk. Depuis 1923, il est turc, mais l’Arménie, indépendante depuis 1991, en rêve toujours. Il est en arrière-plan de l’affiche du « Voyage en Arménie », le beau film de Robert Guédiguian, en salle cette semaine. Sa photo est encadrée dans les hôtels, sur des étiquettes d’alcool. « Ararat », c’était le titre du film du Canadien d’origine arménienne Atom Egoyan sur le génocide de 1915.

La route qui mène à Ararat va de l’Occident à l’Orient, de l’Europe à l’Asie. Qui fera croire que nous sommes encore en Europe ? L’avion a décollé d’Istanbul, qui jamais ne reniera ses origines byzantines, et s’est enfoncé dans les cieux des anciens royaumes hittites, seldjoukides, géorgiens, arméniens, turcomans.

L’atterrissage a eu lieu à Trabzon - ou Trébizonde -, ville portuaire accrochée à flanc de montagne, dominant la mer Noire. En la découvrant, l’envie est forte de s’écrier : « Thalassa ! Thalassa ! » (« La mer ! La mer ! »), comme Xénophon pendant la retraite des Dix Mille. Trabzon est une ville de colons grecs. Elle a été le dernier bastion de la civilisation byzantine, résistant aux Ottomans dix-huit ans après la chute de Constantinople (1453). Le long de la route côtière défilent de petits ports de pêcheurs cernés par de hideux bâtiments touristiques. Le minibus bifurque à l’intérieur des terres, vers les monts Kaçkar. Son plus haut sommet frôle les 4.000 mètres. Forêts, torrents, cascades, c’est le royaume vert des Lazes, des montagnards qui ont des têtes de Gaulois de bande dessinée. Cheveux blonds ou roux, peau et yeux clairs, ils sont originaires du Caucase.

Mise en jambes dans la vallée d’Ayder, en direction du col de Caymakçur. Chalets en bois, pins, combats de vaches. On se croirait dans le canton d’Appenzell. Le minibus traverse une ancienne région du royaume de Géorgie. On a le sentiment d’être dans un autre pays, peuplé de monastères et d’églises aux couleurs vives, derniers témoignages d’une christianisation précoce (IVe siècle) et révolue. Arrivée à Erzurum (près de 600.000 habitants), ville montagnarde (1.950 mètres) et capitale de l’est de la Turquie, rude et austère, à 1.000 lieues d’Istanbul la cosmopolite et d’Izmir, la douce patrie d’Homère. Etape suivante, toujours plus à l’est, Kars, un moment capitale du royaume d’Arménie. On y trouve des maisons russes, avec des frontons en stuc et des couleurs pastel.

Dernière étape : Dogubayazit (35.000 habitants), la ville la plus orientale de la Turquie. Une ville kurde. Une ville poussiéreuse, ville de garnison, ville de douaniers. Les camions y font halte avant de foncer sur l’Iran, l’Inde, la Chine. Des clandestins venus parfois d’Extrême-Orient s’y rassemblent pour tenter leur chance en Europe, leur eldorado mental.

L’hôtel est vieillot, comme dans un roman d’Agatha Christie. Demain, nuit à la dure, sous la tente. Il est encore temps de vérifier son paquetage. Sous-vêtements thermiques (séchage rapide) ; micropolaires (léger et chaud) ; veste polaire chaude type Polartec ou windstopper (excellent rapport poids/isolation) ; une cape de pluie (pour jouer « Le Petit Chaperon chez les Kurdes ») ; un collant thermique (pour un autre film : « Les Mignons d’Henri III font de la grimpe »), chaussures imperméables à semelles rigides cramponnables, une lampe frontale style mineur de Solidarnosc, des paires de lacets de rechange, des antibiotiques à spectre large, etc. Tout est à sa place.

S’économiser

Au petit matin, le guide est là. Son nom, Halis Ceven, un grand gaillard, la cinquantaine, cheveux et moustache blancs, yeux bleus. Le bus s’arrête à la gendarmerie pour l’enregistrement des passeports et des groupes sanguins. Le col a été rouvert en 2000, mais la zone est toujours sous contrôle militaire. Nous sommes dans le fief du PKK, le Parti des travailleurs kurdes. Les combats avec l’armée turque ont fait plus de 30.000 morts en une quinzaine d’années. Les Kurdes ont une langue (proche du farsi), une culture, ils sont nombreux, mais leurs voisins turcs et arabes ne souhaitent pas leur donner un Etat.

Première demi-journée de marche, depuis le village d’Eli (2.200 mètres), jusqu’au premier camp de base, à 3.200 mètres. Halis porte une vieille combinaison de skieur, style Jean-Claude Killy aux JO de Grenoble. D’ailleurs, il a fait sa première ascension en 1968, à seize ans. Il en compte environ 500. Il n’est pas à une près. Il appartient à l’espèce des marcheurs chantant : « Je suis revenu te dire bonjour, Ararat ! Tu m’as fait beaucoup souffrir et encore aujourd’hui. » Halis marche très lentement. L’objectif : s’économiser, toujours s’économiser. Seize muletiers kurdes nous rejoignent, avec mules et chevaux. Ils portent des bottes en caoutchouc et des vestes de ville, comme s’ils allaient au marché. Avec nos vêtements sophistiqués, coupés dans des matières « techniques », nos bâtons, nos godillots, nous avons l’air d’extraterrestres obnubilés par le principe de précaution. A 16 h 30, fin de la marche. Altitude : 2.800 mètres. Les muletiers kurdes ont déjà installé leurs tentes. Ils se sont assis à l’écart, autour d’un feu. Ils dormiront à la belle étoile, enroulés dans des couvertures, quand nous recherchons la chaleur du sac de couchage, à deux dans chaque tente. Le « choc des civilisations » est aussi thermique. Il n’y a plus qu’à attendre la nuit. Boire un raki pour passer le temps. Attendre le dîner, frugal. Observer la nuit tomber, regarder les lumières du village-frontière iranien en contrebas. Regagner sa tente. Attendre la levée du jour.

Le matin, le soleil est au rendez-vous. Le vent est léger. Il faudra monter jusqu’à 4.200 mètres, au Yasser Camp, le second camp de base. Mais la neige, rencontrée à partir de 3.500 mètres - un cas rare, en juin - oblige à camper plus bas que prévu. Les bêtes s’enfoncent jusqu’au poitrail. Elles devront redescendre. Le vent est froid. Arrêt pour le déjeuner. A 4.000 mètres, le paysage est minéral. L’homme est écrasé par l’élément, comme en haute mer. Sa seule ressource, l’ingéniosité. En cas de naufrage, il faudra imiter Ulysse. Le campement se fera ici. Le dîner aura lieu à 18 heures. Il faut se coucher tôt pour partir en forme à 4 heures du matin, gravir les dernières centaines de mètres qui séparent de la demeure de Noé. Les plus dures. D’ici là, il faut occuper le temps. Vérifier le matériel, fixer les crampons sous les chaussures, tester le piolet, essayer le caisson à oxygène - cauchemar des claustrophobes -, un sarcophage où l’on se glisse pour éviter l’embolie en cas de malaise. Remplir les gourdes avec l’eau des alpages, la désinfecter avec des petites pastilles ad hoc. Penser à soi, à sa petite santé. Maux de tête, turista, écœurement, une partie du groupe est touchée. Inéluctable. Pourquoi ne pas s’être contenté d’imiter Xavier de Maistre (1763-1852), l’auteur du « Voyage autour de ma chambre » ? La nuit sera froide : - 10°. Les citadins de France en visite chez le père Noé ont perdu de leur superbe. Ce n’est pas encore la bataille de la Moskova, mais déjà l’hôpital de campagne. Seul un petit groupe de braves grognards ira au petit matin en direction de l’arche perdue. La météo est mauvaise. Un lourd brouillard s’est abattu. Le vent se lève. Un temps de janvier. En cours de route, le groupe rebrousse chemin. Trop froid, mauvaise qualité de la neige, trop dangereux. C’est le verdict d’Halis, le guide. Le groupe revient fourbu vers 9 heures, avant de redescendre à des altitudes plus hospitalières, au pas de course, à travers des pentes neigeuses.

Palais, lac et église

Tel le mulet, le trekkeur sent l’écurie. Retour à Dogubayazit. Douche. Repos. Repas. Visites. Il faut impérativement prévoir entre une et deux heures pour visiter le palais d’Isak Pacha, l’une des merveilles de l’art islamique, à 5 kilomètres au sud de la ville. Le château date de la fin du XVIIIe siècle. Il domine les anciennes pistes caravanières. Le spectacle est grandiose. Le gouverneur kurde en avait fait sa résidence d’été. Il voyait grand et moderne : 366 pièces, tout-à-l’égout, eau courante, froide et chaude. Ensuite, il ne faut pas hésiter à foncer vers le lac de Van (quatre heures de route). C’est le cœur du royaume oublié d’Ourartou, une civilisation à son apogée entre le XIIIe et le VIIIe siècle avant Jésus-Christ, qui utilisait l’écriture cunéiforme, comme ses voisins et ennemis héréditaires, les Assyriens. Ensuite Van fut arménienne. Sur la berge, on prend un petit bateau à moteur en direction d’une île située à 3 kilomètres où se trouve un joyau de l’architecture arménienne : l’église de la Sainte-Croix, Akdamar Kilisesi. L’ancien palais et le monastère n’ont pas résisté au temps. Le guide, préférant l’anecdote à la tragédie de l’histoire, explique que l’eau a une forte densité alcaline. On peut donc y laver son linge sans lessive. Sur la rive, une affichette propose la vente de chats locaux. Leur prix est élevé, car ils sont rares : blancs, avec des yeux vairons : un bleu, un jaune. Comme la rock star David Bowie.

  • EMMANUEL HECHT, le 30/06/06

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