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Turquie : Mor Gabriel doit vivre…

dimanche 23 décembre 2012, par Sébastien de Courtois

Mon premier voyage en Turquie orientale remonte au printemps 1998. Je voyageais alors avec un ami autour du lac de Van. Sur le chemin du retour, une erreur de dolmus me conduisit dans la petite ville de Midyat, au lieu de Diyarbékir, où nous devions prendre un avion vers Istanbul. De là, je découvrais par hasard les monastères et villages syriaques de cette région appelée Tur Abdin, « La montagne des serviteurs de Dieu » en syriaque. Ma passion pour cette partie du monde, la Turquie d’abord et son peuple, puis la Turquie orientale, ne s’est jamais démentie.

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Mor Gabriel
Ezgi Esma Kürklü

J’y retourne plusieurs fois par an avec autant de bonheur, tant cette terre est riche d’histoire et de monuments. L’un de ces endroits que j’aime est le monastère syriaque de Mor Gabriel. Un lieu hors du temps. Surtout, un endroit que je découvrais – en 1998 – complètement refermé sur lui-même. Les étrangers n’avaient pas le droit d’y rester dormir et, surtout, ils devaient laisser leur passeport au poste militaire le plus proche. Une ambiance lourde et pesante. Le monastère était presque vide, seul l’évêque demeurait, Samuel Aktas, entouré de deux moines et de rares résidents. J’avais l’impression d’un monastère fantôme. Comme l’étaient d’ailleurs la plupart des villages chrétiens des environs qui continuaient à se vider depuis les vingt dernières années. Les gens préféraient partir plutôt que de devoir souffrir de l’insécurité. Ce fut une hémorragie.

Dans la décennie des années 1990, plus de trente chrétiens furent assassinés de sang-froid par les extrémistes religieux et politiques. Il n’y a jamais eu de procès ni d’arrestation des coupables depuis. En quelques années, les maisons abandonnées ont été réoccupées illégalement. Seul le monastère de Mor Gabriel est resté vaillamment au milieu de la tempête, pour continuer une tradition vieille de plusieurs siècles, une tradition entamée au milieu du IVe siècle…

Depuis 2008, une collusion d’intérêts politiques et religieux a décidé de la fin du monastère. La fondation Mor Gabriel subit une attaque au travers de plusieurs procès pour la propriété de ses terres, dont l’un est intenté par l’administration fiscale. Depuis 1937, et grâce à l’action de Mustafa Kemal Atatürk, le monastère est protégé par une loi fondamentale. Depuis cette date, le monastère paye régulièrement ses taxes sur les arpents qui lui sont aujourd’hui contestés. Ce procès n’a donc aucun sens pour des terres qui ne valent rien sinon par leur importance historique. Que sont quelques hectares dans l’immensité de l’Anatolie ? Il s’agit plutôt d’un symbole, celui de se débarrasser des derniers chrétiens de Turquie orientale, alors qu’au même moment le gouvernement clame à grands frais que la démocratie et le respect des minorités sont une priorité pour la Turquie ! Quelles sont les forces obscures qui se cachent derrière ces procès ? Quel est leur objectif ? Faire fermer l’un des derniers monastères de Turquie ? Si c’est le cas, il faut le dire clairement et en assumer les conséquences. Celle d’une image désastreuse pour la Turquie, celle de citoyens turcs bafoués dans leur honneur par une administration scélérate et un gouvernement qui l’est tout autant en ne prenant aucune mesure de protection, malgré les promesses. La parole du fondateur de la république est bafouée par toux ceux impliqués dans ce pillage historique. L’heure est grave car le monastère s’épuise dans ces combats juridiques. Mor Gabriel doit pouvoir continuer à vivre librement, les moines et religieuses à prier et à travailler en paix. Ce n’est pas négociable.

Sébastien de Courtois est écrivain, historien. Il a écrit un ouvrage sur les syriaques « Les Derniers Araméens » paru aux éditions de La Table Ronde, traduit du français en turc, et publié sous le titre Süryaniler, Yapi Kredi Yayanlari, 2011.

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« Tur Abdin : Réflexions sur l’état présent des communautés syriaques du Sud-Est de la Turquie, mémoire, exils, retours »
par Sébastien de Courtois - Cahier du GREMAMO n°21 (Université de PARIS VII)

- L’article en turc publié par Millyet le mardi 18 décembre 2012 :
Mor Gabriel yaşamalı

Ezgi Esma Kürklü expose pour la première fois ses photographies. Elles ont été prises au monastère de Mor Gabriel au mois de juin 2011 et sont exposées à Istanbul dans une galerie du quartier de Tophane. Ezgi Esma Kürklü a su capter en quelques clichés les points essentiels de cette petite vie monastique. Elle montre la sensibilité des artistes.

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