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Entretien avec Volkan Vural, ex-Ambassadeur de Turquie à Moscou

Turquie / Arménie : au-delà du génocide (1)

mardi 16 septembre 2008, par Marillac, Neşe Düzel

Avec la visite du président Gül en Arménie, la Turquie vient de franchir un pas important. Ces deux pays qui refusaient d’établir des liens diplomatiques en raison de leur histoire, ont pour la première établi un contact officie entre leurs deux présidents. Et nous sommes désormais dans l’attente de la suite qui sera donnée à cette première. Bien mais qu’ont donc gagné ces deux pays à la stratégie de la tension suivie jusqu’à aujourd’hui ? Que pourront-ils gagner à une éventuelle réconciliation ? Pourquoi maintenant, cette invitation de l’Arménie ? Quelles peuvent être les conséquences d’un tel rapprochement sur les équilibres caucasiens ? Que doivent faire les Etats quant aux questions historiques ? La question arménienne trouvera-t-elle une solution avec les politiciens ou avec les historiens ? Toutes ces questions, nous les avons posées à l’un des diplomates turcs les plus expérimentés, l’ambassadeur Volkan Vural. Représentant de la Turquie à Moscou lors de la chute de l’URSS et de l’indépendance de l’Arménie, Vokan Vural fut ensuite conseiller de Tansu Ciller alors à la tête du gouvernement. Il fut par la suite ambassadeur à Bonn puis assura la responsabilité du Secrétariat Général pour les affaires relevant de l’UE.

- NEŞE DÜZEL : le président Gül vient de se rendre en Arménie invité qu’il était par son homologue à venir suivre le match opposant la Turquie à l’Arménie. Or les différends relatifs à l’histoire qui nous séparent de l’Arménie sont importants. N’était-ce pas un risque sérieux pour le président arménien que d’inviter M. Gül sans s’assurer de la résolution de ces différends ?

- VOLKAN VURAL : Bien sûr qu’il y a un risque. Ce n’était pas une décision facile à prendre que celle d’inviter le président turc à cette occasion. Nous, nous avons l’habitude dde regarder le monde avec nos oeillères. Mais nous devons prendre le pli de considérer la réalité avec les yeux des autres. Il est en Arménie une véritable nevrose liée à la Turquie. Et c’est la raison pour laquelle il y est particulièrement difficile de prendre quelque décision que ce soit concernant la Turquie. Cela peut coûter très cher à des politiciens. Et cela coûte d’ailleurs très cher.

- A qui l’a-t-on fait payer ?

L’ancien président arménien Ter Petrosyan a été éloigné du pouvoir pour avoir voulu régler la question du Haut Karabakh et nouer des relations normales avec la Turquie. On lui a fait payer le prix des relations avec la Turquie. Et même si aujourd’hui une partie importante de la population arménienne se prononce en faveur d’une amélioration des relations et pour une ouverture des frontières... le dossier turc n’est pas un dossier aussi facilement ouvrable qu’on peut se l’imaginer ici.

- Le dossier arménien est-il facilement ouvrable en Turquie ?

En Turquie aussi c’est une chose délicate. Mais il n’en est pas moins vrai que ce qui s’est passé entre nos deux pays, nos deux peuples n’est pas une chose que les seuls historiens pourront solutionner. Parce que ces événements loi d’être strictement historiques relèvent avant tout d’une dimension psychologique et politique. Il est une peur, une inquiétude et toute une psychologie qu’ont enfantées les événements vécus dans l’histoire.

- D’après vous si des historiens turcs et arméniens se réunissaient et discutaient librement de ce qu’il s’est passé il y a 90 ans, ce problème ne se résoudrait pas...

Trouver une solution à ce problème par une voie strictement historique est une illusion. Parce qu’une solution passera par la disparition des traumas que vivent encore les gens à ce sujet.La solution passera par la création d’un espace au sein duquel les deux peuples pourront à nouveau se parler et se côtoyer avec respect et sympathie. Et ce n’est pas une chose à laquelle peuvent parvenir les seuls historiens. La question arménienne, ce ne seront pas les historiens mais les politiciens qui pourront la résoudre. L’histoire sera seulement en mesure d’éclairer certains aspects du passé voire de faciliter l’avènement d’une solution. Pas plus.

- Bien, mais selon vous, cette visite connaîtra-t-elle des suites ?

Je l’attends et je l’espère. Cette visite peut très bien constituer un très bon début à des relations entre la Turquie et l’Arménie. Il faut sans perdre de temps que les deux pays renouent diplomatiquement.

- C’est-à-dire ?

Des relations diplomatiques, cela signifie des diplomates turcs à Erevan et des diplomates arméniens à Ankara. Ce qui signifie des relations normales entre Etats. C’est ainsi que s’ouvriront alors les postes frontière. Mais dans un premier temps, la normalisation des relations passe par un échange de représentations.
L’ouverture des postes frontière ensuite, elle ne répond qu’au besoin des Arméniens. J’ai vu ces postes-frontière.

- Qu’avez-vous vu ?

Je suis allé au poste de Alican. J’ai salué nos soldats de loin et j’ai rebroussé chemin. C’est un poste de douanes qui se trouve à 10 ou 15 kilomètres de Erevan. Voyez donc... Depuis l’effondrement de l’URSS en 1991, nous sommes en contact avec cette Arménie indépendante.

- Comment ?

He bien par exemple, je fus le premier ambassadeur turc à visiter l’Arménie. J’étais alors en poste à Moscou. Nous étions en pleine phase d’accès à l’indépendance pour l’Arménie.
Et c’est lors d’une visite en Arménie que le patriarche arménien de Turquie Şınorhk Kalustyan est décédé. J’ai envoyé un message au président arménien. “C’est mon rôle que de veiller à l’organisation des funérailles du Patriarche, citoyen turc et de m’occuper du rapatriement de sa dépouille”, ai-je alors écrit. “ Je suis à votre disposition pour toute aide et reste disponible pour me joindre à la cérémonie funéraire.

- L’avez-vous fait en en référant à Ankara ?

Non, de ma propre initiative. Parce que le Patriarche était un citoyen turc. Il était le représentant spirituel d’une de nos minorités religieuses. Il n’y avait alors entre la Turquie et l’Arménie aucune relation, mais bon... A ce moment-là, l’Arménie était une République liée à l’URSS et en tant que représentant de la République de Turquie à Moscou, comme toutes les autres républiques soviétiques, elle était de mon ressort. L’enterrement eut lieu dans l’église arménienne de Moscou. Et j’y ai participé avec mon épouse sous les regards éberlués des Arméniens. Voir un ambassadeur turc dans une église arménienne prendre part un office funèbre n’était pas dans leurs habitudes. Ce fut mon premier contact avec l’Arménie en tant qu’ambassadeur.

- Bien mais ces contacts ont –ils continué avec l’Arménie ? Et si oui, comment ?

Ils se sont poursuivis. Un hiver, j’ai été invité en Arménie. Le président était alors Ter Petrosyan. L’Arménie vivait alors une période très difficile. Nous nous sommes entretenus longuement sur la question de savoir comment développer les relations avec la Turquie, comment sortir du cercle vicieux de l’hostilité. Nous partagions alors les mêmes idées avec Ter Petrosyan.

- Que vous a dit Ter-Petrosyan aujourd’hui leader du parti d’opposition en Arménie ?

Je ne peux pas oublier les douleurs du passé. Mais je ne veux pas non plus rester focalisé sur ce seul passé. En tant qu’homme d’Etat responsable, je me dois d’envisager l’avenir des mes enfants et petits-enfants. Je souhaite de tout cœur pouvoir développer les liens avec la Turquie”, m’a-t-il dit à ce moment-là. A cette époque, ce sont des éléments présents dans la constitution arménienne et sa déclaration d’indépendance qui dérangeaient la Turquie.

- Et ces éléments ne dérangent-ils plus la Turquie aujourd’hui ?

Non ils continuent de le faire. Mais Ter Petrosyan m’a donné l’impression de pouvoir dépasser ces choses-là et j’ai fait savoir tout cela à Ankara dans un rapport long et détaillé. Ils ont ensuite proclamé leur indépendance. Et je suis pour ma part rentré à Ankara. Tout a été pesé et soupesé.

- Oui...

Au cours des réunions qui suivirent on décida que la Turquie reconnaîtrait toutes les républiques issues de l’URSS. Et qu’on établirait avec elles des relations dilpomatiques. Sauf pour l’Arménie. On ne noua pas de relations avec l’Arménie. C’est une période qui m’a profondément attristé et qui pour moi ne représente pas autre chose que des années perdues pour les deux pays. 1991 et au-delà. Puis en 1993, tout a bel et bien déraillé et l’Arménie a envahi le Haut-Karabakh.

- Si on avait noué des relations normales avec l’Arménie, aurait-on vécu tous ces événements ? Aurait-on pu régler la question arménienne ?

Nous aurions toujours été confrontés au même problème arménien en Turquie mais l’Arménie serait au moins devenu un pays normal du point de vue de ses relations avec Ankara. Et les deux parties auraient pu tirer profit de cette normalisation. Une autre évolution aurait donné un autre jeu diplomatique. Ce qui n’aurait pas manqué de se refléter sur les Arméniens de la diaspora. Mais nous, en tant que grand Etat ou puissance régionale, nous n’avons pas été en mesure de poser cette équation-là. En outre, une telle normalisation aurait été une contribution à une certaine normalisation des relations entre Bakou et Erevan.
Peut-être aurions-nous pu éviter l’occupation du Haut-Karabakh par les troupes arméniennes ? Mais nous n’avons pas su à cette époque-là montrer suffisamment d’intérêt à Ter Petrosyan. Nous n’avons pas su lui être utile, nous n’avons pas été en mesure d’apprécier la situation. Puis Ter Petrosyan a été écarté du pouvoir et c’est Koçaryan qui est arrivé. Ce dernier a suivi une ligne nationaliste. Si nous avions pu aider Ter Petrosyan à panser les plaies et combler les lacunes auxquelles il avait à faire face dans son pays, il est certain que le nationalisme n’aurait pas connu des jours aussi “glorieux”.

- A cette époque, Özal était président et Demirel, premier ministre. Qui s’est opposé à l’établissement de relations diplomatiques avec Erevan ? Les fonctionnaires ou les politiques ?

C’est dans la bureaucratie que les résistances furent les plus nombreuses. Özal fut attristé que l’on ait pu manquer cette occasion. Bien sûr que dans la déclaration d’indépendance on parlait de l’Arménie occidentale – des terres turques – et des efforts à faire pour faire reconnaître le génocide. Et cela a suscité l’impression qu’on réclamait du territoire à la Turquie. Mais tout cela aurait pu être dépassé en nouant des relations diplomatiques. J’avais en main des projets d’amendement de la déclaration d’indépendance. Mais on a alors refusé.

- A suivre...

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Sources

Source : Taraf, septembre 2008

- Traduction pour TE : Marillac

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