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Turquie : voile et conservatisme de façade (1)

lundi 22 septembre 2008, par Mehmet Akkus, Neşe Düzel

Jeune fille turque portant le foulard

« Nous avons fait une nouvelle étude. Les résultats sont très surprenants ! La Turquie s’éloigne du conservatisme, elle se modernise et s’occidentalise. Les conservateurs augmentent seulement dans les milieux de la population les plus visibles. »

« Lorsqu’on dit que le pays glisse vers un Islam modéré, c’est une tempête dans un verre d’eau. Tandis que le pourcentage de ceux qui font le ramadan, la prière ou bien de celles qui se couvrent la tête diminue. Plus le niveau de vie augmente et moins on pratique. »

« Si les questions économiques étaient plus débattues entre les médias et les politiciens, l’AKP s’en trouverait affaibli. La situation économique de la population va en s’empirant. Lorsque l’Etat présente une inflation de 10%, la population elle, la ressent à 35%. »

- Pourquoi Adil Gür ?

Actuellement, nous assistons à une rude bataille qui oppose les médias aux hommes politiques, bataille que le pays n’a pas connue depuis longtemps. Quelles seront les conséquences politiques d’une telle bataille ? Comment les électeurs la juge-t-elle ? L’AKP va-t-il en sortir affaibli ou bien renforcé ? Quelles seront les conséquences sur les médias ? Comment évolue la cote de confiance de l’AKP ? Dans six mois, auront lieu les municipales, que se passera-t-il ? Quels sont les facteurs qui risquent de faire basculer ces élections ? Le pourcentage des conservateurs augmente-t-il ?
Nous en avons parlé de tout cela avec Adil Gür, le grand spécialiste des études d’opinion en Turquie. Il a su prévoir avec exactitude les résultats des élections de 1995 et de 2007. Il est le propriétaire de l’institut de sondage A& G, l’un des plus importantes de son secteur.

Suite à des études de droit, il a travaillé 17 ans aux côtés de Tarhan Erdem, doyen de la profession. Il crée sa société en 2004, depuis il a collaboré avec les plus grandes institutions du pays, ainsi que avec tous les grands partis et hommes politiques.

NEŞE DÜZEL : Il y a actuellement une rude bataille entre le Premier Ministre et le groupe de médias Doğan . Avez-vous fait une étude de l’impacte sur l’opinion public.

ADİL GÜR : Non. Et personne d’autre ne l’a faite aussi. Les faits sont beaucoup trop récents. Cela durera encore quelque temps. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’y aura pas de vainqueur, mais que des vaincus. Dans toutes batailles, les protagonistes perdent des forces qu’ils ne retrouvent pas par la suite.

- Pensez-vous que cela puisse influer sur les élections ?

Je ne le pense pas. La population n’observe pas cette bataille d’une manière objective. Chaque groupe donnera raison à son propre camp. Et lorsque la bataille sera finie, ils ne changeront pas de point de vue.

- Si de sérieux doutes de corruption n’influencent pas les électeurs, qu’est-ce qui peut alors les influencer ?

En Turquie, excepté les périodes de dictature, le choix des électeurs a été tout le temps dicté par l’économie. Nous faisons des sondages d’opinion depuis 20 ans, et tous les résultats vont dans le même sens. Lors des élections législatives du 22 juillet, contrairement à ce qui est dit, le e-mémorandum et la crise de l’élection du président de la république, n’ont fait augmenter les voix de l’AKP de 1 à 2% seulement.

- Chaque mois, vous réalisez un sondage qui demande : “ S’il y avait une élection aujourd’hui pour quel parti voteriez-vous ? ». On s’aperçoit que depuis janvier, l’AKP a subit une baisse puis une remontée des intentions de vote, Comment l’expliquez-vous ?

La raison est économique. Pendant le procès d’interdiction, une crainte avait gagné le pays : « Le chaos attend la Turquie, il n’y a aucun autre parti pour prendre la relève » et ainsi l’AKP avait perdu 6.7 points. Ces voix sont allées à celles des indécis. Les craintes se sont un peu dissipées suite au jugement et faute d’alternatives sérieuses dans l’opposition, l’AKP a regagné ses voix perdues. Ainsi, lors de notre dernière enquête du mois de septembre, l’AKP est remonté à 48.3%, le CHP à 19.7%. Le CHP a profité de sa position dans l’affaire Ergenekon.

- Le CHP a augmenté ses intentions de vote parce qu’ils ont soutenu Ergenekon ?

Oui, de 2 points. Le MHP est tombé à 12.6% parce qu’ils sont restés silencieux sur l’affaire. Dans l’actuelle bataille entre médias et politiques, Baykal et le CHP en sortiront renforcés. Ceux qui se battent en sortiront affaiblis, comme le seront l’AKP et les médias. Mais cela n’aura aucune incidence sur les prochaines élections municipales.

- Pourquoi ?

S’il y avait des élections dans une semaine, même avec des candidats des plus improbables, l’AKP gagnerait les municipalités d’Istanbul et d’Ankara. Aujourd’hui ; il n’y a aucun doute sur la victoire de l’AKP. Je me base sur l’économie en disant cela.

- Cependant, l’économie donne des signaux inquiétants. Les taux de croissance et de production sont en baisses, entraînent une diminution du pouvoir d’achat et une augmentation du chômage. Quelles seront selon vous, les répercussions du ralentissement économique sur les élections ?

Si le ralentissement se poursuit, le pouvoir perdra des voix. Selon nos enquêtes, les foyers à faibles revenus ont continué à faire confiance à l’AKP jusqu’au début de 2008. Cependant, en janvier 2008, la crise mondiale a commencé à se faire ressentir. Le prix du pétrole a augmenté et crise immobilière aux Etats-Unis s’est propagé à toutes les économies. Nos études montrent un mécontentement des électeurs de l’AKP. Par exemple, les paysans qui avaient voté pour l’AKP le 22 juillet, sont aujourd’hui inquiets quant à leur avenir. Les plaintes sur la baisse du niveau sont en fortes augmentations. Ne trouvant pas d’autre alternative à l’AKP, ils vont quand même revoter pour ce même parti

- Sur quoi vous basez-vous pour affirmer cela ?

Le mois dernier, nous avons effectueé un sondage en posant la question suivante : « quel est selon vous le problème le plus important de la Turquie ? » Plus de 50% ont répondu le niveau de vie et le chômage. En troisième position vient le terrorisme avec 38%. Et en quatrième position seulement nous trouvons l’éducation avec 24%. La santé n’est plus un sujet de préoccupation pour les citoyens Turcs grâce aux succès et réussites de l’AKP dans ce domaine.

- Est-ce à dire qu’il n’y a plus de problème de santé en Turquie ?

Seul 7% des sondés ont dit que leur plus grand souci était la santé. D’ailleurs, on peut expliquer le succès de l’AKP aux élections du 22 juillet, tout d’abord par la mise en place des réformes efficaces dans le domaine de la santé, puis les aides attribuées aux parents d’élèves ainsi que la gratuité des livres, viennent ensuite la construction de logements et des voies express. En Turquie, seul 25% des électeurs votent par idéologie.

-  Comment alors les autres 75% des électeurs se déterminent politiquement ?

Eux, votent par intérêt économique. En réalité en Turquie, l’orientation politique est fonction de l’économie. L’électorat de l’AKP se compose essentiellement de personnes aux revenus modestes avec un niveau d’éducation peu élevé. Les militants du MHP appartiennent à la classe moyenne et ceux du CHP à la bourgeoisie. En me basant sur les enquêtes, je peux dire que si l’AKP est arrivé une seconde fois au pouvoir, ce n’est non pas par des votes idéologiques mais économiques. Mais l’homme est insatiable et en demande toujours plus ; ils veulent du travail et de l’argent. Si l’AKP n’arrive pas à répondre à cette attente, il s’affaiblira. A partir du mois de septembre, la Turquie ressentira plus fortement les effets de la crise mondiale. Si l’AKP ne prend pas des mesures, il risque de subir des désaffections. Mais en même temps, il n’y a pas encore d’alternative à l’AKP. Les concepts et valeurs en politique ont beaucoup changé, si un nouveau parti veut rivaliser avec l’AKP, il doit lui ressembler en tous points, jusqu’à son conservatisme.

- Qu’est-ce qui a changé ? La Turquie est-elle devenue plus conservatrice ?

Non, la Turquie n’est pas plus conservatrice. En réalité elle s’occidentalise et se modernise, ce n’est qu’en apparence seulement qu’elle est plus conservatrice, pas dans la réalité. Nous avons fait une nouvelle enquête sur le milieu conservateur en Turquie, les résultats sont très surprenants. Demain, nous publierons les résultats sur la chaîne de télévision Habertürk. Nous comparerons les données des années 90 à nos jours.

- Qu’est-ce qui a changé ?

En Turquie, le nombre de personnes qui se disent conservateur, et ceux qui pensent que l’état laïc turc glisse vers un état Islamique modéré est en augmentation. Mais l’étude démontre aussi les faits suivants : en Turquie le taux de personnes qui pratiquent le ramadan ou la prière est en diminution, ainsi que le taux des femmes qui se couvrent la tête.

- Comment l’expliquez-vous ?

Plus le niveau de vie et des études augmentent, plus le regard sur les valeurs de la vie change. On devient plus flexible. Par exemple, une personne aux revenus modestes et peu éduquée, qui se disait conservateur, était absolument opposé au flirt. Mais en devenant plus riche et plus éduqué il trouve cela normal. Selon nos études, les conservateurs sont en augmentation dans les couches visibles de la population.

- Que voulez-vous dire exactement par les couches visibles de la population ?

Le parti au pouvoir, l’AKP, a aidé le milieu conservateur dans leur développement économique. Jusqu’à hier, ceux qui n’avaient jamais quitté leur quartier, envoient maintenant leurs enfants étudier au Robert Collège ou bien à Galatasaray. Les femmes se promènent avec le foulard dans l’avenue Bagdat ou bien à Nichantachi. Le nombre des conservateur n’a pas augmenté mais ils sont tout simplement plus visibles.

- A suivre...

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Sources

Source : Taraf, septembre 2008

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