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La France porte atteinte au combat pour la liberté

Hrant Dink annonce qu’il viendra en France afin de tomber sous le coup de la loi de pénalisation de la négation du génocide arménien

mercredi 11 octobre 2006, par Baskın Oran, Elif Shafak, Hrant Dink, Murat Belge

© Turquie Européenne pour la traduction

© Radikal, le 9/10/2006

Les intellectuels jugés en Turquie pour leurs idées réagissent aujourd’hui à la proposition de loi socialiste visant à pénaliser toute négation du génocide arménien qui sera remise à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale jeudi 12 octobre prochain. Hrant Dink, journaliste et directeur de publication du premier hebdomadaire arméno-turc parle de « stupidité ».

Un coup porté aux progressistes

- Elif Şafak [universitaire et romancière. Elif Safak a été poursuivie par la justice après la parution de son dernier livre « Père et Bâtard » dans lequel un des personnages – de fiction – évoquait le génocide arménien. Le tribunal a prononcé sa relaxe il y a deux semaines] : Je trouve que l’évolution de la question en France est très préoccupante. Je pense qu’il s’agit d’une très grande erreur de plusieurs points de vue. Il s’agit avant tout d’une loi contraire la liberté d’expression. Si nous défendons la liberté d’expression en Turquie, nous devons la défendre comme une valeur universelle. Nous devons la défendre de la même manière dans tous les pays. Je crois qu’il ne doit ni être interdit de dire « qu’il y a eu un génocide » en Turquie, ni être interdit de dire « qu’il n’y a pas eu de génocide » en France. Il n’est pas juste de [ré]écrire l’histoire, ni d’imposer le moindre commentaire sur l’histoire. Ecrire l’histoire n’est pas le travail des Etats, ni celui des politiciens. Le fait qu’une question si sensible soit instrumentalisée de cette manière à des fins politiques m’inquiète. Et je pense que cela nuit beaucoup aux efforts des personnes qui s’emploient à faire progresser cette question en Turquie. Je trouve que les développements en France mettent dans une situation difficile les personnes démocrates et progressistes et en Turquie, et en France.

Une même mentalité

- Hrant Dink [rédacteur en chef de l’hebdomadaire arménien de Turquie Agos, condamné à six mois de prison avec sursis sur la base de l’article 301, il est à nouveau poursuivi pour avoir dit à Reuters que « oui, il y a bien eu un génocide arménien" ]

Nous avons publié une déclaration il y a quelques mois lorsque cette proposition de loi avait été inscrite à l’ordre du jour [dans le quotidien Libération du 10 mai dernier]. Nous nous y étions déclarés contre le projet et expliquions les raisons de notre opposition. Nous sommes contre la promulgation d’une telle loi. Je peux me permettre de dire qu’au point où nous en sommes, on se comporte pour ainsi dire de manière très bornée. Je voudrais cependant souligner que les torts sont partagés. On remarque en fait combien ceux qui en Turquie restreignent la liberté d’expression et ceux qui tentent en France de restreindre de cette manière la liberté d’expression ont la même mentalité. C’est de la niaiserie car ce sont des obstacles incompatibles et très en retrait par rapport aux valeurs universelles contemporaines des droits de l’homme et de l’évolution du monde. La liberté d’expression est la première règle sine qua non des droits de l’homme universels. Si ceux qui y posent un obstacle croient faire une bonne chose, ils se trompent. Il faudrait aussi se poser la question de savoir pourquoi de telles lois ont commencé à être évoquées aujourd’hui en Europe. Il faut voir aussi si la Turquie a une part de responsabilité. A mon avis, oui. L’an dernier, c’était le 90e anniversaire [de la commémoration du génocide]. Les Arméniens ont organisé des réunions de commémoration tandis que la Turquie s’est livrée à des déclarations et comportements très virulents dans des pays européens. Il faut également reconnaître qu’une telle loi ne sera d’un intérêt pour aucune partie. Les Arméniens doivent prendre conscience d’une chose : leur avenir, c’est l’avenir de l’Arménie. L’Arménie est le voisin de la Turquie. Si un Etat veut fonder un avenir en toute sécurité, elle doit entretenir de bonnes relations avec ses voisins. Des lois de ce genre ne feront que miner le dialogue entre Turcs et Arméniens. Les Européens ont, dans le passé, joué un rôle important dans la détérioration des relations entre les deux peuples. Ils ont une part de responsabilité. Ils n’en ont jamais payé le prix. Ils peuvent le faire aujourd’hui en contribuant à la normalisation des relations entre les deux peuples. Mais ce projet n’y contribuera pas, au contraire il se dressera comme un obstacle [à la normalisation]. Les peuples turc et arménien ont besoin de se parler entre eux de l’histoire, de dialoguer. Et nous ne pouvons pas interdire d’une manière que ce soit ces dialogues.

Ce genre de mesures ira se multipliant

- Murat Belge (professeur de littérature comparée) : le génocide comme une arme

La loi que l’on cherche à faire voter en France commence avec l’Holocauste. On retrouve d’ailleurs parmi ceux qui multiplient ce genre d’initiatives tous ceux qui ne veulent pas des Turcs et qui pensent se servir de la question arménienne comme d’un moyen de nous maintenir à distance. Tout abstrait que soit le fait de déclarer que telle ou telle chose ne peut être dite, cela n’a rien d’engageant.

Communauté d’intérêts

- Baskın Oran (professeur de Sciences Politiques) : ils se nourrissent les uns les autres.

En sciences politiques, il est une chose qu’on nomme dichotomie. S’il lui vient à manquer de l’un de ses côtés, alors elle perd son autre face. S’il n’y avait pas d’ennemis de la liberté à l’étranger, c’est-à-dire de gens disant qu’il faut pénaliser la négation du génocide arménien, alors en Turquie les partisans de la pénalisation de la reconnaissance du génocide seraient anéantis.


Source : Hürriyet, le 09.10.06

Hrant Dink : Turkey and France can race to see who can jail me first

The head editor of the Turkey-based Armenian « Agos » newspaper, Hrant Dink, has said this week that he will be heading for France to protest the bill that would call for punishment for those publicly denying the so-called Armenian genocide. Dink’s announcement has awakened particular interest in that it comes in the wake of a year during which Dink himself was tried in Turkey for « insulting Turkishness » by defending the veracity of the Armenian genocide.

Commenting on the « genocide denial bill, » which is scheduled to come before the French Parliament October 12, Dink said « When this bill appeared first, we were fast to declare as a group that it would lead to bad results......As you know, I have been tried in Turkey for saying the Armenian genocide exists, and I have talked about how wrong this is. But at the same time, I cannot accept that in France you could possibly now be tried for denying the Armenian genocide. If this bill becomes law, I will be among the first to head for France and break the law. Then we can watch both the Turkish Republic and the French government race against eachother to condemn me. We can watch to see which will throw me into jail first.....I really think that France, if it makes this bill law, will be hurting not only the EU, but Armenians across the world. It will also damage the normalizing of relations between Armenia and Turkey. What the peoples of these two countries need is dialogue, and all these laws do is harm such dialogue. »

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