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Kurtlar Vadisi Code

dimanche 15 janvier 2006, par Marillac

Turquie Européenne - 15 janvier 2006

« Comme à la fin de la série télévisée, la vallée des loups (Kurtlar Vadisi, ndt), avec la relaxe des chefs mafieux, aujourd’hui c’est ce scénario qui se réalise avec la libération de Mehmet Ali Agca. Agca est le véritable acteur de cette série ! » écrivait Derya Sazak du quotidien Milliyet, jeudi 12 janvier.

La vallée des loups est une des plus vieilles séries à succès de la télévision turque, sombre et violente à souhait, véritable plongée dans le monde rêvé des gangs mafieux, du fric, des armes et des grosses berlines allemandes...
Mehmet Ali Agca, quant à lui, libéré jeudi 12 janvier, est le véritable assassin du journaliste et homme de presse Abdi Ipekçi (1979) au terme paroxystique des années noires de la Turquie des années 70. Membre des Loups gris, ces militants de l’extrême droite lâchés sur les groupes de gauche par les cercles les plus conservateurs de l’armée et de la bureaucratie, à lui seul, Agca incarne la partie la plus sombre de ce cauchemar nationaliste et violent.
D’autant que pour développer sa « carrière » à l’international, il devait se charger de la tentative d’assassinat du Pape Jean-Paul II en 1981.

Fiction nationaliste

La Turquie et l’ensemble de sa presse se sont réveillées avec la gueule de bois, jeudi 12 janvier, jour de sa mise en liberté.
Cerise sur le gâteau d’un agenda turc déjà contaminé par une épidémie de nationalisme : depuis les protestations contre une conférence sur les Arméniens de la fin de l’Empire ottoman jusqu’au procès d’Orhan Pamuk en passant par la destruction d’une exposition revenant sur les violences exercées contre les Grecs d’Istanbul au milieu des années 60, on ne parle que de l’ultra nationalisme turc qui serait si prégnant, si puissant, si incontournable. La libération d’Agca n’en serait-elle d’ailleurs pas le signe le plus évident ?

Pas sûr. Comme dans l’Iran voisin qui voit pavoiser Ahmadinejad et se hordes de pasdarans, il n’est pas sûr que ce soient les plus bruyants qui soient en mesure de peser le plus.
Et le mot de Derya Sazak n’est en définitive pas sans pertinence : Agca ne serait que l’acteur d’une fiction qui avec les années tourne peu à peu à la farce.
Pardonné par le Pape, Agca proclame en être devenu le « fils spirituel ». Soit. Sur sa lancée, il écrit à Dan Brown, l’auteur du Da Vinci Code, pour la rédaction d’une éventuelle suite ; se prétend « second messie » et contacte Mel Gibson...
Condamné à une peine d’emprisonnement à perpétuité, il est libéré après 7 ans de captivité en Turquie tout cela grâce au précédent gouvernement Ecevit (gauche nationaliste) qui, allié au MHP (Parti du Mouvement Nationaliste - extrême droite), devait voter une nouvelle loi d’amnistie.

Le symbole se retourne : Agca libéré c’est aussi, l’image grossie d’un ultra nationalisme débile et inadapté qui aurait été cryogénisé, comme Agca est resté à l’ombre, depuis le début des années 80.

Aujourd’hui que reste-t-il de ce nationalisme si ce n’est des bataillons entiers de carabins aux abois ânonnant une antédiluvienne logomachie de souverainistes désarçonnés et par-là même contraints à l’agressivité dans une série d’actions facilitées par la mansuétude traditionnelle de l’appareil bureaucratique conservateur ?

Le désaveu du réel

- C’est leur opposition à l’UE qui devait précipiter la chute du gouvernement ayant partiellement gracié Agca. Résultat, trois ans plus tard, le MHP est rayé de la carte parlementaire et la Turquie a entamé ses négociations d’adhésion à l’UE.
- Intrinsèquement hostiles à toute évocation du fait kurde, ils en sont aujourd’hui aussi pour leurs frais : des droits, certes limités, ont été accordés aux Kurdes, soit une reconnaissance culturelle. Même l’armée aujourd’hui, par la voix de son chef d’état-major, admet que Barzani et Talabani, les chefs kurdes d’Irak sont des interlocuteurs crédibles et nécessaires : le contrôle de Kirkouk étant relégué au rang de vieille chimère nationaliste.
- Hostile à toute concession à Chypre, le nationalisme intransigeant a perdu le soutien du peuple chypriote turc. Ses intellectuels les plus avisés et pragmatiques conviennent aujourd’hui de l’inanité d’un refus obstiné du plan Annan comme base de règlement.
- Quant au génocide arménien, il est passé en quelques mois de sujet tabou à sujet de débat, ce qui équivaut à la reconnaissance d’un état de fait historique. Des plumes conservatrices évoquent aujourd’hui les « thèses arméniennes de génocide » contre ce qu’elles taxaient il y a peu encore avec condescendance de « soit-disant génocide ».

Et l’on pourrait allonger la liste des exemples d’un nationalisme désavoué par la réalité et réduit à la seule affirmation violente de ses slogans éculés dans une Turquie et un monde en changement : avant hier encore, un cadre du MHP allait jusqu’à nier l’existence du virus de la grippe aviaire en Turquie au motif qu’il s’agissait d’un complot politico-médiatique !!!

Beaucoup de bruit pour rien, en somme. Ces interférences nationalo-conservatrices n’étalent rien d’autre que l’écume éclatante d’une vague qui recule inexorablement depuis la décision européenne d’entamer des négociations d’adhésion avec la Turquie.
En octobre dernier, tous les nationalo-conservateurs attendaient un ultime refus de l’UE pour asseoir définitivement le bien-fondé de leurs théories du complot. En vain.

D’où l’importance capitale désormais d’apprendre, du côté européen, comme du côté turc, au mieux et jour après jour - c’est encore ce qui reste de mieux et de plus prudent à l’Europe après ses déconvenues de 2005 - à gérer cette période afin d’éviter les frictions propices aux prurits nationalistes et populistes, passions mimétiques et hautement dangereuses.

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