Les murs sont en ruine mais la belle cour intérieure de pierre noire rappelle les splendeurs passées d’une demeure patricienne. Dans deux petites pièces du rez-de-chaussée s’entassent Cemil Duman, sa femme et ses quatre enfants, son frère et sa belle-soeur avec leur progéniture, ainsi que les parents. « Nous sommes enfermés dans la non-vie », soupire le jeune homme, dont le salaire de cuisinier intérimaire reste le seul revenu de toute la famille.
Bijoux. Ils végètent là depuis douze ans, après avoir été chassés de leur village par l’armée. La « sale guerre » entre l’Etat et les rebelles turcs kurdes du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan, indépendantiste) d’Abdullah ÷calan, qui a fait, entre 1984 et 1999, plus de 36 000 morts, est peu ou prou finie. Mais des centaines de milliers de « réfugiés de l’intérieur » n’ont toujours pas pu rentrer chez eux. Sans travail et ne bénéficiant d’aucune aide publique, ils survivent au jour le jour dans les villes du Sud-Est anatolien, peuplé en majorité de Kurdes, et notamment sa capitale, Diyarbakir, dont la population a triplé.
Année après année, ces déplacés ont vendu pour survivre les quelques biens notamment les bijoux qu’ils avaient pu emporter dans leur exode précipité. Les familles se délitent et la petite délinquance explose. « Avant, nous craignions la violence de l’Etat ; maintenant, c’est celle de la rue qui nous fait de plus en plus peur », s’inquiète Mahmoud Kaya, ex-président de l’ordre des médecins de Diyarbakir. Travaillant aussi dans un dispensaire de quartier, il est quotidiennement confronté aux effets ravageurs de la drogue colle ou solvants de peinture sur les enfants des rues. « Nous estimons leur nombre à 20 000 rien qu’à Diyarbakir. La moitié travaillent comme petits vendeurs ou cireurs de chaussures ; les autres sont complètement livrés à eux-mêmes », affirme Ali Ackingi, d’une association de défense des droits de l’homme. Des pères vendent un de leurs gosses à des gangs opérant à Istanbul ou dans les grands sites touristiques de l’Ouest, qui les utilisent pour le vol à la tire. « La famille reçoit du chef de la bande entre 50 et 100 euros par mois », souligne un fonctionnaire de la mairie.
Liberticide. L’histoire des Duman est celle de milliers d’autres familles. « Nous avions cinq vaches, deux taureaux, trente brebis et 70 hectares de bonne terre, mais l’armée nous a laissé à peine une heure et demie pour quitter le village avant de l’incendier », raconte Cemil, qui n’a jamais oublié Caliyan, à l’est de Diyarbakir. C’était le 13 avril 1993, au pire de la guerre. Les villages qui n’acceptaient pas de s’engager dans les milices supplétives, « les gardiens de village », étaient impitoyablement rasés par l’armée, qui cherchait à isoler la guérilla. L’arrestation d’÷calan, en 1999, puis son jugement ont entraîné la déroute du PKK.
Sous la pression des Européens, Ankara a lancé de vastes réformes afin d’obtenir le feu vert pour l’ouverture des négociations d’adhésion. La peine de mort a été abolie, ainsi que les cours de sûreté de l’Etat et les articles les plus liberticides de la législation antiterroriste. Le droit à des émissions sur la télévision d’Etat en langue kurde a aussi été reconnu.
Mais pour les habitants des quelque 3 000 villages rasés rien n’a changé, et l’UE, dans son dernier rapport d’évaluation annuel sur la Turquie, rappelait que la situation de ces déplacés restait « encore critique ». L’ONG américaine Human Rights Watch dressait en mars un état des lieux accablant, affirmant que « les conditions actuelles ne permettent pas à ces personnes de rentrer chez elles dignement et en sécurité, conformément aux principes de l’ONU ».
Les autorités reconnaissent 378 000 déplacés, affirmant que le tiers est revenu. Les ONG multiplient ce nombre par quatre ou cinq ; certaines les estiment à 2 millions. Depuis des années, les plus jeunes et les plus déterminés sont partis vers les grandes villes de l’Ouest. Les autres attendent de pouvoir revenir. « Si on le pouvait, on le ferait immédiatement. Mais tout a été détruit et il nous faut de l’argent pour reconstruire la maison, racheter du bétail et du matériel agricole », explique Cemil, qui n’a pu revoir les lieux de son enfance qu’en 2000, une fois levé l’état d’urgence.
Lacunes. Sous la pression de l’UE, et surtout par crainte d’une avalanche de recours devant la Cour européenne des droits de l’homme de Strasbourg, les autorités d’Ankara ont commencé à agir, annonçant l’an dernier la création d’une agence spéciale pour les déplacés et la mise en chantier d’une loi d’indemnisation. « C’est un bon texte malgré ses nombreuses lacunes, mais il faudra vraisemblablement deux ans au moins pour que les droits soient reconnus, et nul ne sait quand les aides arriveront effectivement », souligne Sezgin Tangirkulu, bâtonnier du barreau de Diyarbakir engagé depuis des années dans le combat pour les droits de l’homme. Le retour est d’autant plus problématique que souvent les terres des villages évacués ont été entre-temps occupées par d’autres villageois qui servaient de supplétifs à l’Etat. Et ils accueillent l’arme au poing les propriétaires légitimes qui tentent de s’y réinstaller.
Ces problèmes fragilisent le processus de démocratisation. « Il y a eu de réels changements ; nous n’avons plus peur de parler kurde et de tenir des meetings, mais les réformes promises restent encore sur le papier », résume Nuri Sinir, essayiste et écrivain.
Couleurs. Le printemps kurde est une réalité. Pour le Newroz, la fête du nouvel an le 21 mars, de grands artistes d’Istanbul ou Ankara sont venus exposer leurs œuvres à Diyarbakir et des centaines de milliers de personnes ont assisté sans incident à un immense rassemblement aux portes de la ville. Partout flottaient les couleurs kurdes, ce qui auparavant était passible de prison. Les cas de mauvais traitements dans les commissariats sont devenus plus rares et ne sont plus totalement impunis. « La mentalité de l’Etat évolue, mais lentement et seulement sous la pression constante de la société civile et de l’UE », précise Nuri Sinir, inquiet.
Affaibli et divisé, craignant d’être toujours plus marginalisé, le PKK a annoncé l’été dernier la reprise de la lutte armée. Les incidents sont désormais presque quotidiens et plusieurs gros attentats ont été déjoués à la mi-mai. Exigé le 12 mai par la Cour européenne des droits de l’homme, le nouveau procès d’÷calan, condamné à la prison à vie, risque de faire encore monter la tension.