Logo de Turquie Européenne
Accueil > Revue de presse > Archives 2005 > 05 - Articles de mai 2005 > TURQUIE - De la difficulté de débattre du génocide arménien

TURQUIE - De la difficulté de débattre du génocide arménien

vendredi 27 mai 2005

Courrier International

Alors que le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, avait appelé au début du mois d’avril à la mise en place d’une commission mixte d’historiens turcs et arméniens pour débattre des « massacres de 1915 », un événement vient de montrer les limites de la sincérité d’une telle proposition.

Trois universités turques (Bogaziçi, Bilgi et Sabanci) avaient prévu d’organiser à la fin de cette semaine, un colloque intitulé « Les Arméniens ottomans au moment de la chute de l’Empire : responsabilité scientifique et démocratie » qui devait aborder franchement la question du génocide arménien en donnant la parole à un groupe d’intellectuels et d’historiens mais sans pour autant qu’y soient conviés les historiens officiels de la Société d’histoire turque, défenseurs attitrés de la thèse officielle turque sur les massacres de 1915.

Cette initiative indépendante a été vivement critiquée par Cemil Ciçek, porte-parole du gouvernement et ministre de la Justice, qui a parlé de « trahison » et de « coups de couteau dans le dos de la nation turque ». L’opposition parlementaire kémaliste n’était pas en reste et s’est jointe, par la voix de son porte-parole Sükrü Elekdag, aux critiques acerbes du ministre de la Justice. Ce flot de critiques a poussé les responsables de l’université de Bogaziçi à reporter leur colloque à une date indéterminée.

Dans l’ensemble, la presse turque a réagi assez négativement aux propos du porte-parole du gouvernement et à ses conséquences, considérant que l’image de la Turquie allait en pâtir. L’éditorialiste très respecté du quotidien Milliyet, Hasan Cemal, s’en est ainsi pris durement à la majorité gouvernementale autant qu’à l’opposition kémaliste : « Dans les démocraties, personne, et a fortiori dans le cadre de l’université, n’est tenu de penser de la même façon que l’Etat. L’AKP (parti du Premier ministre) et le CHP (Parti républicain du peuple, opposition parlementaire kémaliste) ont tout à fait le droit de s’entendre sur une position commune autour de la question arménienne. C’est ce qu’ils font d’ailleurs. C’est ce que font l’Etat et le gouvernement. Cela ne signifie pas que tout le monde soit obligé d’être d’accord avec eux. On qualifie de démocratie le système où l’on peut défendre les idées les plus contraires. »

L’éditorialiste de Milliyet poursuit en s’insurgeant contre le « monopole de l’amour de la patrie » : « Ce n’est pas parce que vous êtes à la tête du gouvernement et de l’opposition que vous aimez la patrie plus que les autres. Ce n’est pas à vous de déterminer par des ordres la façon dont celle-ci doit être aimée. Vous n’avez dès lors pas le droit de qualifier ceux qui ne pensent pas comme vous de ’traître à la patrie’ ou ’d’ennemis des Turcs’. » Et Hasan Cemal de mettre en garde contre ces attitudes qui « alimentent un nationalisme chauvin risquant à terme de provoquer divisions et polarisations dans le pays ».

Le journaliste du même quotidien Milliyet, Taha Akyol, très en pointe sur la négation du caractère génocidaire des massacres d’Arméniens de 1915, déplore sur un mode pragmatique l’attitude du gouvernement et de l’opposition vis-à-vis du colloque qui n’a pu se tenir, s’inquiétant des conséquences sur l’image du pays : « La Turquie va être montrée du doigt comme un pays ne pouvant supporter la tenue d’un débat libre sur une histoire en laquelle elle déclare pourtant avoir confiance. Voilà qui va apporter de l’eau au moulin des affirmations des Arméniens sur le ’génocide’ ! »

Taha Akyol s’en prend alors aussi aux responsables du colloque parce qu’ils n’y ont pas convié les historiens de la thèse officielle turque (qui réfutent l’intention génocidaire de ces massacres, minimisent leur importance et les mettent en parallèle avec ceux commis au même moment par les Arméniens contre les musulmans). « On ne peut qualifier d’universitaire ou d’académique une initiative où l’on n’a pas permis à des diplomates, des juristes et des historiens défendant la thèse avancée par la Turquie de s’exprimer. [...] Cela montre bien les préjugés qui ont présidé à l’organisation de cette conférence ! »

L’éditorialiste Ali Bayramoglu du quotidien Yeni Safak, qui devait participer à cette conférence, s’insurge contre l’idée selon laquelle il aurait fallu y inviter les représentants de la thèse officielle : « C’est quoi, cette mentalité bizarre ! Pourquoi deux opinions opposées devraient-elles s’affronter au cours de cette seule conférence ? C’est un match de football que l’on veut ? Le débat consiste-t-il en un combat de coqs entre deux parties opposées ou bien consacre-t-il l’expression d’opinions libres ? Cela fait des mois que la Turquie entend les thèses officielles concernant les Arméniens. Ne pourrait-on pas maintenant entendre d’autres opinions émanant d’hommes de sciences turcs ? Pourquoi craint-on tellement ce débat ? Si l’on pouvait débattre en Turquie de la question arménienne en dehors de la thèse officielle, la politique étrangère de la Turquie ne s’en retrouverait-elle pas renforcée ? »

Pierre Vanrie

Télécharger au format PDFTélécharger le texte de l'article au format PDF

Nouveautés sur le Web

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0