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Ariane Bonzon : « La Turquie : un tabou politique en France ? » (3)

mardi 19 mai 2009, par Marillac

Ariane Bonzon, voilà un nom que le grand public a découvert lors de la sortie du livre de Michel Rocard « Oui à la Turquie » à l’automne dernier. Pourtant ceux qui s’intéressent à la Turquie la connaissent depuis plus longtemps : elle fut la correspondante de la chaine franco-allemande Arte en Turquie de 1996 à 2006. Certains se souviennent encore de son apparition dans l’émission « Arrêt sur images » de Daniel Schneiderman, en mars 2005, consacrée à la Turquie où elle n’avait pas peu contribué à l’édification du public français sur l’indigence de l’information télévisuelle concernant ce pays à une époque où le tout Paris s’était emparé du sujet de son adhésion à l’Union Européenne.

En 2000, elle crée une agence de presse, Idémages, spécialisée sur la Turquie et sa région, et partage actuellement sa vie et son travail entre Paris et Istanbul.
Rencontre avec une femme de presse et de terrain qui a passé 18 ans à l’étranger depuis Soweto jusqu’à Hakkari. Au fil de la conversation…

- Suite de la partie 2

- Vous arrivez en Turquie en 96 sans connaître le pays. De quelles évolutions avez-vous été témoins ? Si vous deviez retenir deux événements emblématiques de la route parcourue par la Turquie pendant ces dix ans, lesquels retiendriez-vous ?

Tout d’abord, 2001- 2004. Le processus de réformes repris et poursuivi par l’AKP. Voilà un parti qui a procédé à une vraie rupture , voilà un gouvernement de sensibilité conservatrice et musulmane qui a tendu la main vers l’Europe et continué les réformes, entreprises par le précédent gouvernement , des réformes que l’Europe demandait, pour les pousser assez loin et … s’arrêter en 2004.
Du coup, certains dirigeants européens se sont dit au lendemain du 11 septembre, ouf, on les tient nos « bons musulmans démocrates et fréquentables » et ils n’ont peut-être pas été assez vigilants sur les possibles dérives d’un pouvoir AKP. Tandis que d’autres, sans doute déstabilisés par ces « musulmans démocrates et fréquentables » n’ont eu de cesse de les renvoyer dans l’obscurantisme, la perfidie et j’en passe… pour se réjouir à chaque faux pas de l’AKP.

Cela dit où est l’alternative ? On chercherait vainement un parti social-démocrate. On est dans une situation complètement paradoxale. Ceux qui ont construit la république, l’identité européenne de la Turquie sont ceux qui apparaissent freiner des quatre fers pour tout mouvement en direction de l’Europe.

- Pourquoi d’après vous ?

On avait un consensus sur l’Europe avant 2002. Et puis quand l’AKP est arrivé au pouvoir, il a disparu. Le régime est monté sur des peurs. Et il sait bien que l’AKP souhaitait utiliser la dynamique européenne pour réduire l’influence des militaires et assouplir la liberté religieuse. Or la laïcité turque n’a tout de même pas tout à fait encore permis la cohabitation sereine entre la mosquée et la République. D’autant que l’AKP ne s’est pas caché de vouloir remettre du religieux dans la vie publique… Il y a cette idée que la république laïque n’est pas encore suffisamment assurée, suffisamment solide et que l’AKP peut se servir de l’Europe pour y porter atteinte. Je pense que c’est une grande angoisse, une grande inquiétude d’une certaine classe urbanisée de ne plus pouvoir vivre à l’ « européenne ». Elle sait que la légitimité de « sa » révolution kémaliste est fragile…Une question d’identité, de construction d’identité en somme.

- Un deuxième événement marquant ?

Dans cette optique de l’identité, je crois qu’un deuxième événement important c’est l’assassinat de Hrant Dink. Emotionnellement. Politiquement. Ce que je crains aujourd’hui pour la Turquie, c’est plus le nationalisme que l’islamisme et à un degré encore plus haut ce que je crains encore plus ce serait l’islamo-nationalisme mais on en n’est pas encore là, heureusement…. Même si l’AKP surfe parfois sur cette vague alors qu’il ne vient pas de cette mouvance-là. L’Union européenne a aussi sa part de responsabilité dans cette situation, bien évidemment. Et soi dit en passant je trouve qu’on assiste à une montée du nationalisme non seulement en Turquie mais dans tous les pays européens.

On peut se dire aussi qu’il faut peut-être en passer par ces tâtonnements en matière de réformes… Trois pas en avant, deux pas en arrière. Par exemple, quand on voit l’AKP et ses leaders parmi lesquels nombre d’entre eux n’étaient jamais sortis de Turquie, on peut se demander s’ils avaient bien conscience de la portée des mesures et des réformes qu’ils ont lancées. Personnellement, je n’en suis pas sûre… C’est peut-être aussi bête que cela : la nouvelle classe dirigeante au pouvoir n’avait peut-être pas tout à fait mesuré les bouleversements… avec peut-être aussi cette idée qu’ils ont que c’est à l’UE de s’adapter à leurs valeurs pas à leurs valeurs de s’adapter à celles de l’UE… Du temps, il faut du temps…

En face, l’armée est dirigée par des hommes d’assez bonne formation. Un militaire français m’a raconté il y a quelques années, exemples à l’appui, qu’au sein de l’OTAN , travailler avec les militaires turcs était incomparablement plus efficace et agréable que de travailler avec …allez je les nomme ! les militaires grecs…Je ne sais pas si c’est toujours le cas mais je me dis que c’est peut-être de là que viendra la solution, dans cette ouverture au monde de l’armée turque et de l’AKP …

- Comme les autres chefs d’état-major avant lui, le général Basbug a pris sur lui et semble garder une mesure qu’il ne gardait pas forcément auparavant…

Oui. On dit qu’il est très intelligent. On peut ici se poser la question de savoir quel soutien a réellement l’armée auprès du peuple. Je me demande si les libéraux turcs ne surestiment pas le « rejet » de l’armée. C’est quand même un peuple martial. Je pense que les militaires ont toujours cette image de…

- de stabilisateurs ?
Oui, sans doute. Ils sont là et pas forcément rejetés… d’ailleurs l’armée n’est pas un bloc monolithique, c’est toute la difficulté présente des militaires avec l’affaire Ergenekon : il faut qu’ils se désolidarisent tout en restant soudés… à moins qu’ils ne choisissent l’affrontement avec l’AKP…

- C’est vrai. Tous ceux qui connaissent un peu la société turque ressentent cette tension. Mais que faire ? Le nationalisme monte.

L’Europe a un rôle et une responsabilité, ce serait plus facile de le nier mais c’est ainsi – si ce n’est pas trop tard… Ce qui s’est passé avec la pétition de demande de pardon aux Arméniens est un bon exemple. La démarche turque n’est pas restée dans le vide du côté européen. Il y a eu une réponse arménienne et ce sans que le mot génocide ait été employé dans le texte de la pétition. La pétition turque sans cette réponse arménienne, sans ce merci des Arméniens de France n’aurait pas eu le même sens. Là les Arméniens français ont pris leurs responsabilités, ils ont aidé les Turcs à surmonter leurs réflexes nationalistes sur la question arménienne…

- Pourtant n’est-on pas là encore dans le malentendu de part et d’autre ? Sans que le texte ait été lu, on l’a interprété d’un côté comme une reconnaissance du génocide, de l’autre comme une demande de pardon pour le génocide…

Sans doute fallait-il que ce texte soit un peu ambigu pour « ratisser » large… On oublie aussi de dire une chose : c’est que les quatre initiateurs de cette pétition, Aktar, Bayramoglu, Insel et Oran sont tous les quatre francophones. Ca c’est intéressant. Les Turcs ont à la fois vraiment protesté contre ce que faisait la France en matière de lois sur le génocide et de lois mémorielles. Mais ce n’est peut-être pas pour rien que ces initiatives viennent de milieux francophones. D’une certaine manière on peut dire, on peut reconnaître et même si personnellement je suis totalement contre ces lois mémorielles, que les votes et les actions de la France n’ont pas été sans effet. Ce ne sont pas des Turcs anglophones mais bien des Turcs francophones qui ont pris l’initiative…. Il y a eu cet aller-retour…

- Le poids et le rôle de la diaspora arménienne en France n’est sans doute pas étranger à cela…

Elle est puissante aux Etats-Unis également. Elle a malheureusement eu trop tendance à ignorer le rôle et le ressenti des Arméniens de Turquie. Aujourd’hui sans doute est-elle en train de les reconnaître. Mais longtemps, elle les a considérés comme des otages ou des collabos.
La mort de Hrant Dink a sans doute commencé de changer la donne.

- Hrant Dink est une figure dans laquelle se retrouvent Turcs et Arméniens, mais pas au même endroit. La figure de H. Dink et son message font l’objet de récupérations incessantes…

C’est juste. Et je trouve particulièrement insupportable de voir certaines personnes qui n’eurent pas le moindre geste de solidarité envers lui se présenter aujourd’hui sur les plateaux de télévision comme des amis de Hrant Dink. Face à la justice, durant ses procès, Dink s’est retrouvé seul, tout seul.

Je trouve que la personne qui sur ce sujet a porté l’un des messages les plus forts c’est Fethiye Cetin avec « le livre de ma grand-mère ». C’est un livre fort, malheureusement mal rendu en français. On y sent beaucoup de choses. Notamment ce complexe du Turc par rapport à l’Arménien avec « l’Arménienne qui est si propre, qui lave si bien le linge » par exemple. Tout est dit. Ce livre qui dit, voilà, nous avons tous un peu de sang arménien, est une bombe dans la société turque.

Vous me demandiez un peu plus tôt ce que j’avais constaté de changé en Turquie. En voilà, un autre exemple, les Turcs osent dire aujourd’hui, je suis ceci, je suis de là. J’ai telle ou telle origine. Ca c’est un grand changement. Peut-être le, grand changement. Tiens ma grand-mère est circassienne, la mienne était arménienne, moi elle vient des Balkans…Ces origines diverses sont mises en avant. C’est une richesse merveilleuse. Et bien utilisée, une antidote au nationalisme…
Le patriarche arménien d’Istanbul me racontait qu’à chacun de ces voyages en Anatolie, il rencontrait des personnes qui venaient lui dire que ses parents ou ses grands-parents étaient Arméniens, etc… alors que la Turquie s’est construite tout de même sur une sorte d’identité turco-musulmane. Atatürk, c’est la laïcité mais l’identité reste musulmane.

C’est là que surgit d’ailleurs la question alévie. Au croisement des identités et des croyances. Nous parlions un peu plus haut de l’émission « Arrêt sur image ».

J’avais parlé de ces 15 à 20 millions d’alévis, des musulmans dont les femmes ne sont pas voilées, dont les femmes participent au culte, pour lequel l’alcool n’est pas interdit… Et Schneiderman de demander immédiatement au chef du service international de France 2 présent sur le plateau les raisons pour lesquelles les alévis ne pouvaient pas devenir un sujet pour le 20 heures… Or les rapports annuels de l’UE en parlent. Mais ça dérange de montrer une réalité qui déroge au cliché.
Alors les alévis représentent-ils un islam religieux ou culturel, c’est une autre question. Mais en traitant ce sujet, on est obligé de dire que l’islam n’est pas monolithique, systématiquement sunnite…

- N’est-on pas là au cœur de ce qui fait la hantise turque dans les opinions publiques européennes ?

Oui alors il y a ceux qui disent le fond du problème avec la Turquie c’est l’islam. Moi je pense qu’il ne faut pas tout ramener à l’islam. Il s’agit d’un grand pays musulman, pas dix millions d’habitants musulmans…70 millions. Mais il y a plein d’autres facteurs.
J’avais particulièrement apprécié une étude comparative menée par des chercheurs sur les opinions publiques françaises et autrichiennes. En France, c’est une mentalité des Lumières qui l’emporte, c’est-à-dire une mentalité pour laquelle la Turquie sur la question des femmes, des droits de l’homme, de la démocratie sert de repoussoir, ou d’image inversée. C’est une mentalité néo-colonialiste.
Alors que les Autrichiens restent obsédés par Vienne, le siège et la forteresse à défendre contre les affreux Ottomans qui vont venir voiler nos femmes. Bon, c’est une étude à prendre avec des pincettes. Mais on a peut-être une idée intéressante. Ce jeu de miroir Europe-Turquie nous apprend autant de choses sur nous que sur les Turcs au final. Que disons-nous de nous lorsque nous parlons de la Turquie ? C’est pour cela que pour moi tout ne peut pas être ramené à l’islam. De nombreux autres facteurs jouent indéniablement.
Même si l’approche culturaliste semble encore avoir de beaux jours devant elle….

- La situation actuelle ne pousse pas à un optimisme béat autant en Turquie qu’en Europe. Pourtant le dynamisme de la société turque ne laisse-t-il rien espérer ?

Si, si, il y a par exemple une énergie inouïe dans le milieu culturel en Turquie. A Istanbul, il se passe des tas de choses sur le plan du théâtre, du cinéma, de la littérature. Beaucoup de Turcs se disent que le monde politique est décourageant et s’investissent dans la culture ou dans l’économie. Un peu comme en Chine ! Je dirais que les gens qui veulent développer des contacts avec la Turquie doivent aujourd’hui faire le pari des milieux culturels ou des milieux économiques. Ca c’est le côté de la société turque qui me fait espérer et il faut absolument en parler plus, s’y intéresser.

Fin

- Interview TE

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