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Turquie : Ergenekon ou l’histoire récente d’un coup d’Etat rampant (7)

lundi 21 juillet 2008, par Ismet Berkan, Sebahat Erol

Il n’est ni honteux ni interdit de ne pas approuver le gouvernement de l’AKP, de souhaiter un gouvernement qui vous plaise plus ou qui soit issu du parti que vous soutenez. Au contraire, l’existence d’une opposition est une condition nécessaire d’une démocratie pluripartite.

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- Partie N°5

- Partie N°6

Mais ce que nous évoquons depuis plusieurs jours dans cette rubrique, ce n’est pas ce genre d’opposition légale et démocratique ; nous parlons au contraire de certaines organisations souterraines, d’une « junte » qui s’était fixé pour but de renverser « coûte que coûte » le parti au pouvoir en usant des moyens mêmes de l’Etat, en utilisant la capacité de l’Etat à planifier et en détournant l’argent public, en agissant secrètement derrière des portes closes, dans des voies anti-démocratiques, et même en envisageant si nécessaire de verser le sang.

Un parti d’opposition peut trouver que telle action - voire l’existence même - du parti au pouvoir est « contraire aux intérêts de la Nation », il peut faire sa propagande anti-gouvernement, il peut lutter pour gagner l’opinion publique à ses idées.
Mais si ce sont quelques hauts fonctionnaires recevant leur salaire de l’Etat qui commencent à agir de la sorte, et surtout si ces derniers, pour imposer leurs opinions, commencent à utiliser l’argent même de l’Etat, alors, ce n’est plus du tout la même chose.
Dans un pays démocratique, il existe des moyens légaux de renverser les gouvernements, de changer le pouvoir. Préparer un coup d’Etat ou bien mener des actions pour pousser le peuple à la révolte et jeter ainsi les bases d’un coup d’Etat, cela ne fait pas, ne peut pas, ne doit pas faire partie de ces moyens légaux.
Voilà la différence fondamentale entre une opposition politique et « Ergenekon ».

Inutile de tourner plus longtemps autour du pot : le gouvernement AKP a complètement ébranlé le pouvoir qui porte en Turquie le nom d’« Etat profond ». Et quelques hauts fonctionnaires qui se croyaient les représentants de cet « Etat profond » ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour faire obstacle à un gouvernement élu par des voies démocratiques, l’empêcher de faire connaître son programme au peuple et mener des réformes, particulièrement les réformes demandées par l’Union européenne, sous prétexte qu’elles étaient « anti-nationalistes ».
D’ailleurs, c’est pour cette raison qu’au commencement de tout, il y a la politique sur Chypre ; pour cette raison que le point commun essentiel entre ces gens qui ont formé Ergenekon, ces drôles d’amis rassemblés par cette pensée, est leur opposition à l’adhésion à l’UE. Il y a encore un point commun entre eux : leur volonté de se débarrasser « coûte que coûte » de l’AKP.

Quand, dans une action, on utilise des expressions du genre « coûte que coûte », naturellement, cette action n’a plus rien de démocratique ! D’ailleurs, comment concilier avec la démocratie l’élaboration de coups d’Etat, le bombardement de tel ou tel lieu, l’attaque armée des institutions de la plus haute juridiction de l’Etat, la planification d’attentats, etc ?
Lorsque l’objectif est de « se débarrasser de l’AKP », tous les moyens utilisés commencent à perdre leur sens et leur fonction véritables.
Prenons l’exemple du droit.
Lors des élections présidentielles, on a inventé le 367 (NdT : Le futur Président de la République doit être élu à la majorité des deux tiers du nombre total des députés, c’est-à-dire 367 sur 550.) Pourquoi ? Soi-disant parce que pour élire le Président, il fallait un « consensus ». D’accord, mais si cela était vraiment nécessaire, alors, la Constitution n’aurait pas baissé le nombre de voix suffisant à 276 après le second tour.

Non, comme l’intention réelle était de « se débarrasser de l’AKP », comme on était aveuglé par ce but, soudain, le droit et le Tribunal constitutionnel ont été transformés en MOYENS ; résultat : sous la pression créée par la déclaration de l’état-major qui signifiait à peu près : « Si ces élections ne sont pas invalidées, nous ferons un coup d’Etat ! », la Cour constitutionnelle a annulé les élections et un coup d’Etat juridique a ainsi été mené en Turquie contre le Parlement.
Et c’était le sixième coup d’Etat que nous vivions depuis 2001.
Et voici la question du jour : le procès visant à la dissolution de l’AKP va-t-il se transformer en septième coup d’Etat ? La Cour constitutionnelle, comme elle l’a fait pour le 367, va-t-elle se ranger du côté de ceux qui cherchent à instrumentaliser la loi ou bien va-t-elle agir avec la conscience que c’est uniquement par des voies légales que nous deviendrons un pays libre et démocratique ?
D’après la plupart des observateurs, la Cour, avec sa toute récente décision sur le 367, agira de même cette fois-ci et prendra une décision contre la démocratie et la liberté, en faveur de ceux qui veulent « coûte que coûte se débarrasser de l’AKP ».

Si la Cour constitutionnelle prend une telle décision et dissout l’AKP, cela constituera un coup d’Etat complètement différent de tous ceux que nous avons vécus dans le passé, car cette fois-ci, le coup d’Etat aura été réalisé par des voies légales, la loi aura été instrumentalisée non pour une plus grande liberté, mais pour une restriction des libertés.

Certes, le 27 mai, le 12 mars, le 12 septembre, le 28 février ont causé des dommages à la démocratie turque. Mais le dommage que subirait notre pays dans le cas présent n’a rien de comparable avec les coups d’Etat précédents. En effet, dans le passé, après chaque coup d’Etat, au bout d’un temps, il y a eu un retour à une certaine démocratie. En revanche, cette fois-ci, il se peut que notre pays ne connaisse plus jamais de démocratie à l’occidentale ou alors qu’il faille que nous soyons obligés de payer très cher pour cela.

Telle est la gravité du dernier coup d’Etat attendu.

FIN

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Sources

Source : Radikal, le 11.04.2008

- Traduction pour TE : Sebahat Erol

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