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Gauche et globalisation

jeudi 11 septembre 2008, par Ahmet Altan, Marillac

Les hommes, les idées comme les politiques tout comme les navires peuvent accoster dans toute sorte de ports. Il n’est pas nécessaire qu’ils aillent tous dans la même direction. Mais quel que soit le port, tous les navires n’en ont pas moins besoin d’un repère aussi stable et solide qu’une étoile du nord afin de trouver la bonne route.

La différence de port n’implique pas la différence du repère.
Lors de périodes de transition historique, il arrive que s’efface et disparaisse l’étoile polaire des voyages de la pensée. Et nombre de voyageurs se retrouvant dans une telle situation finissent par échouer dans un port qui n’était pas leur destination.

Nous passons alors d’une époque à une autre. La vie change presque du tout au tout. Tous les concepts entrent dans un processus de différenciation.

Les structures de classe se modifient. La classe ouvrière quitte la scène. Une évolution qui, au demeurant, pourrait bien représenter l’une des évolutions les plus louables et les plus appréciables de l’histoire. Dans un avenir pas si éloigné que cela, les hommes ne participeront plus aux processus de production avec leurs propres corps. Ce seront les machines et les outils qui les remplaceront.

S’il s’agit d’un progrès pour l’humanité, cela revient pour la gauche à perdre son étoile polaire par une nuit sombre. Que deviendra une idéologie fondée principalement sur la nation de classe ouvrière lorsque cette classe aura disparu ? Disparaîtra-t-elle à son tour ? Ou poursuivra-t-elle un semblant d’existence en se leurrant avec le mirage selon lequel cette classe n’a pas disparu ?
Ou bien se rendant compte que la véritable étoile polaire doit se situer ailleurs que dans la classe ouvrière, la gauche se décidera-t-elle à repenser son parcours et ses orientations ?

Parce que l’objectif final de la gauche n’est pas porter haut les couleurs de la classe ouvrière, de la renforcer, de la porter au pouvoir. Non. Son véritable objectif reste de progresser vers un un internationalisme « sans Etat, sans classe ni propriété ». Le choix de la classe ouvrière comme fer de lance de cette évolution ne procède pas de la « perfection » de cette classe ou de son caractère incontournable.
Non. Il repose plutôt sur l’hypothèse selon laquelle les propriétaires des moyens de production, les capitalistes sont si satisfaits de leur situation qu’ils ne seront jamais en mesure d’accepter quelque changement que ce soit. Cette hypothèse était fondée lorsqu’elle fut posée pour la première fois. Le capitalisme était un obstacle au changement.

Mais, l’arrivée au pouvoir – ne serait-ce que théoriquement – de la classe ouvrière en Union Soviétique, le prolongement de la lutte des classes à un niveau interétatique et global, puis la volonté du capitalisme de prendre la main et de l’emporter dans cet affrontement ont profondément altéré le caractère conservateur de ce même capitalisme.

La guerre des étoiles a permis des évolutions technologiques. La classe ouvrière a fondu. L’union Soviétique s’est effondrée. Mais les capitalistes eux-mêmes ont eu à subir une transformation structurelle. Tous les biens produits par des machines en quantités importantes leur sont restés sur les bras. A qui vendre ces surplus dès lors ?
Ils dépassaient la capacité d’absorption d’un seul pays. Il fallait donc faire du monde un seul et même marché. Il fallait lever barrières douanières et autres frontières.

Ce qu’on appelle la globalisation. Et qui signifie un seul et même monde sans frontière.
Bien mais alors que signifiait l’internationalisme dont nous parlions plus haut ?
Lui aussi prenait cette définition d’un « seul et même monde sans frontière ».

L’humanité se dirige vers un seul et même monde. Mais ce n’est pas la classe ouvrière qui en est le fer de lance. Non, ce sont les capitalistes. Et les Etats de passer au second plan. Ce sera bientôt le tour de ce que nous appelions « classes sociales ». Parce que dans un monde sans classe ouvrière, il ne peut être de bourgeoisie. Car ces deux classes ne peuvent subsister qu’ensemble.

Soit la bourgeoisie disparaîtra soit elle évoluera sous des formes que nous ne pouvons pas encore imaginer. Ses structures ont déjà commencé d’évoluer d’ailleurs. Désormais, ce ne sont plus les propriétaires de biens qui sont les plus puissants ou les plus riches dans le monde. Ce sont les propriétaires d’idées et d’immatériel.

Il est aujourd’hui possible avec une seule bonne idée de bondir de la pauvreté vers l’abondance. Il suffit de cette réalité pour prendre la mesure de la décomposition dans laquelle est entrée la classe bourgeoise. Et au final, elle disparaîtra.

Difficile de dire si à moyen ou long terme la propriété disparaîtra : ce que l’on peut dire c’est que la non-propriété disparaîtra et que tout un chacun sera propriétaire. Grâce aux nouvelles technologies, c’est la totalité du monde et peut-être une partie de l’espace dont les hommes pourront se servir.

Peut-être aussi que rien de ce que je dis ne se produira, que nous vivrons d’autres développements.
Or, si la gauche continue de vivre avec ses souvenirs de « classe ouvrière », ce n’est pas vers l’avenir qu’elle risque de se tourner mais bien vers le passé. Son passé.

Mais si elle choisit le changement pour étoile polaire, elle sera alors en mesure de jouer un rôle dans la formation d’un nouveau monde, de proposer des politiques susceptibles d’apaiser les souffrances dues à la phase de transition que nous sommes en train de traverser.
Elle pourra jouer le rôle de guide dans ce voyage historique vers ce que l’on peut appeler « l’internationalisme ».
A une époque où tout change, il est évident que la gauche elle-même est appelée à changer. Et qu’une partie de ce qu’on tient pour la gauche deviendra la proie du conservatisme et du passé en continuant de défendre les idées de classe et les valeurs du passé.

L’autre part, quant à elle, s’appropriera une vision du monde « internationaliste » que commande la globalisation et soutiendra l’avènement d’une organisation sans classe ni Etat.

Ceux qui voudront choisir entre ces deux gauches devront sans doute garder à l’esprit que la définition historique de la gauche est d’être toujours du côté du « progrès » et du changement.
Il leur faudra aussi se rappeler qu’il est impossible d’être progressiste en défendant le passé…

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Sources

Source : Taraf, septembre 2008

- Traduction pour TE : Marillac

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