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Turquie - UE : le pire et le meilleur

mercredi 27 juin 2007, par Marillac

Tetris ou saut à l’élastique (sans élastique), voilà un peu à quoi nous font aujourd’hui et rétrospectivement penser les relations turco-européennes et la lente marche d’un monde qui se laisse aller à la tentation du pire.

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« Jusque-là tout va bien. » Je suis en chute libre. Il me reste moins de quelques secondes à vivre. Mais jusque là tout va bien…

Tetris. J’encastre les volumes sans accroc aucun jusqu’à ce qu’un gros cube se plante en travers. C’est une pluie de nouveaux volumes qui s’accumulent inexorablement vers le plafond ; mais jusque là tout va bien…

A l’approche de ces nues de plus en plus sombres, nous avions pris l’habitude de nous couvrir les yeux avec les mains en se disant très fort : ça va passer ! C’est passé ! On continue ! Ca va continuer à passer, courage !
Mais force est de constater qu’à l’instar de ces films d’horreur dans lesquels la seule porte de sortie se ferme inexorablement alors que le héros gît encore à terre d’une façon qui nous fait crier au non réalisme et au sadisme du réalisateur, on en est parvenu aujourd’hui au point de se demander comment cela va encore réussir à passer. Les murs se sont tant rapprochés les uns des autres et les cloisons tant penchées, qu’on se demande comment ces montagnes de porcelaine branlantes n’ont pas encore réussi à s’écrouler…

Voilà bien quelques années que nous jouons à nous faire peur avec ce film d’épouvante des relations turco-européennes.

Elections allemandes : Merkel est en course et n’en fait pas peu contre l’adhésion turque. Ca va passer, pas de souci. C’est Merkel qui passe. A touche touche avec le SPD. Ouf, on a eu chaud !

Loi de pénalisation de la négation du génocide arménien : c’est absurde, ça ne passera pas. Ca ne passe pas en mai. Ca passe en octobre. Mince, c’est fait. Reste le Sénat…
Chypre : le dossier est bloqué et on continue de sanctionner Ankara. Les négociations sont partiellement suspendues. C’est passé. On continue, même en boitant.
Présidentielles à l’horizon en France : tu imagines Sarkozy au pouvoir ? Euh… Non, pas vraiment. Pas de souci, après 5 ans de Chirac, Sarko va quand même pas passer !
Il passe. Et avec quel discours… Aïe, on est mal !!!

Jusque là tout va bien, on s’accroche.

En Turquie, le gouvernement AKP obtient le sésame européen à l’automne 2004. Halte aux réformes. On attend les élections avec au compteur l’UE et la stabilité : on gère et on attend les coups. Un, deux, puis trois et quatre. Semdinli, Conseil d’Etat, manifestations, assassinat du Père Santoro, de Hrant Dink puis de trois chrétiens, lynchages, mémorandum de l’état-major, manifestations « laïques » monstres, acharnement terroriste du PKK... La coalition de la déstabilisation institutionnalisée a repris l’offensive. L’AKP avale les uppercuts. Objectif : atteindre les élections avant le KO.

Rendez-vous le 22 juillet. Esquivera-t-on l’orage qui s’annonce ? Passera-t-on encore entre les gouttes ?

Imaginez un peu la tempête : l’AKP vire en tête, mais ses deux adversaires le CHP (Parti Républicain du Peuple, gauche kémaliste) et le MHP (Parti du Mouvement Nationaliste, extrême droite nationaliste) franchissent, au terme d’une campagne marquée par le terrorisme du PKK et la question irakienne, la barre des 10% et se retrouvent en mesure de former un gouvernement de coalition…qui, fondé sur de bonnes bases maximalo-souverainistes et anti-européennes risque de s’entendre à merveille avec l’hôte du palais de l’Elysée.

Alors que les USA envisagent de réduire leur contingent en Irak, que l’Iran maintient son programme nucléaire et que les services secrets syriens continuent de déstabiliser la région du Liban jusqu’en Irak, qui peut oser imaginer la convergence de toutes ces catastrophes ?

Ca va passer ; il faut que ça passe…

Mais alors même que l’on s’apprête à toucher le fond des décombres un peu partout, il est aussi de ces nouvelles qui, aussi discrètes soient-elles, n’en sont pas moins porteuses d’avenir.

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Malgré l’ambiance qui règne en Turquie aujourd’hui, cette campagne commune initiée par les intellectuels démocrates de gauche a une chance historique de porter à l’assemblée une voix, des voix, complètement atypiques et un discours totalement novateur…
Refus des machines électorales aux discours monolithiques et conservateurs, contact permanent avec une société civile fondée et conçue dans sa diversité, rejet des identités homogénéisantes et uniques…

Par la force des choses - un système électoral inique, une société civile en plein essor et de nouveaux moyens médiatiques - la gauche turque aujourd’hui minoritaire dans la généralité et le conservatisme des débats se retrouve en position de préfigurer des modes d’action et des principes politiques qui seront ceux de la gauche nouvelle, cette gauche dont l’inexistence est criante aujourd’hui en France, expliquant, pour une bonne part, les défaites dont elle a su orner son tableau de chasse depuis quelques années.

Une gauche moderne c’est-à-dire :

- une gauche capable de repenser la problématique laïcité – identité en apprenant à gérer politiquement / éthiquement et en pratique la diversité profonde des « multitudes » et non plus l’unité des peuples et des nations.

- une gauche qui n’est plus marquée par ce pessimisme du social (cette idée d’une impuissance face aux développements économiques actuels, selon Gérard Grünberg) et qui veut s’attaquer frontalement aux conditions du capitalisme global actuel : une gauche foncièrement et pratiquement européenne.

- une gauche foncièrement démocratique qui se méfie des appareils et s’ouvre fortement à une société civile diversifiée qui sait la porter.

Malgré cette crise très grave qui voit la Turquie se confronter directement à ce monde qui évolue sans les défenses immunitaires dont sont dotés les pays « développés » et européens, nous la voyons secréter quelques gouttes d’un sérum qu’il nous reviendra d’adopter si nous souhaitons que le projet européen ait encore un sens à terme.

Proposition sans doute paradoxale, mais la Turquie est à la fois en retard et en avance – et en avance parce qu’en retard, donc dans l’obligation de brûler les étapes - sur cette Europe à laquelle elle aspire. Pour le meilleur comme pour le pire.

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