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Turquie : Susurluk et Ergenekon

lundi 21 mars 2011, par Baskın Oran

Depuis deux semaines, c’est l’alerte en Turquie. “Ah, par pitié, faites qu’Ergenekon ne devienne pas un nouveau Susurluk !” Susurluk, c’était un scandale aussi grand qu’une montagne et son procès avait donné naissance à un Mickey Mouse. Mais ce n’est pas là le fond de la chose que visent ces mises en garde. Elles visent le fait qu’en caricaturant, d’une certaine manière, cette affaire, on ait manqué une superbe occasion de débarrasser le pays de ce qu’on appelle l’Etat profond. Et on nous dit, attention, prenons garde qu’il n’advienne pas la même chose d’Ergenekon !


Une belle occasion de nettoyer les écuries d’Augias
- Le 3 novembre 1996 dans les environs de Susurluk (ville au sud de la Mer de Marmara, NdE), lorsqu’une Mercedes s’est encastrée à l’arrière d’un camion, c’est tout l’éventail de l’Etat profond et de la mafia qui s’est déployé sur l’asphalte. De la même façon que les généraux d’aujourd’hui n’avaient même pas pu imaginer qu’il viendrait un jour où ils seraient jugés pour tentative de coup d’Etat, à cette époque, l’Etat profond qui se faisait serrer pour la première fois n’a pas compris ce qui lui arrivait. Et cette hébétude qui le saisit alors fut un précieux atout dans l’opération de nettoyage de toute cette saleté. Si, bien évidemment, elle n’avait pas été sur le champ empaquetée comme il faut, et finalement, dévoyée. Ce coup porté à l’Etat profond, dont le cœur est tenu par la soldatesque, essuya un tel dévoiement qu’il donna à ces mêmes militaires la possibilité de faire tomber le gouvernement quelque quatre mois plus tard !

Très simple, l’opération : le 28 décembre 1996, la police, accompagnée d’une armée de journalistes et caméramen fait irruption chez Müslüm Gündüz, le leader à tête voilé de la confrérie religieuse la plus étrange et la plus miséreuse du monde, la confrérie Aczmendî. Elle le surprend en compagnie d’une jeune femme du nom de Fadimé. Sur les chaînes de TV, il n’y en a plus que pour ces images de gens à moitié nues. Aussitôt, Emiré, l’épouse civile d’Ali Kalkanci, l’époux religieux de Fadime entre en scène (et sur les plateaux de TV) ; c’est la foire d’empoigne entre femmes. Et les gens, les yeux rivés aux écrans commencent à ruminer : “mais regarde-moi donc ces types !”, “De toute façon, ils ont tous les vices, cette bande religieux !” Mais ce n’est pas tout à fait vrai de dire qu’il n’y en avait plus que pour cettte information et ces images, parce que d’un autre côté, on ne cessait de diffuser les bandes de ce qu’avaient proclamé les “religieux” depuis toujours.
Tous les médias s’étaient-ils ainsi convertis suite à une seule perquisition à un domicile ? Bien sûr que non. Depuis longtemps déjà, le Groupe de travail Occident que les militaires avaient fondé suite à la montée en puissance du mouvement islamiste du Refah, était en train de conditionner l’opinion publique. De telle sorte que dans l’hystérie ambiante, personne ne s’est posé la question des causes de la montée du Refah.... Ni du fait que les militaires aient apporté l’idéologie de la Synthèse turco-islamique après le coup d’Etat du 12 septembre 1980, qui éradiqua une gauche dont il fallut combler le manque...

Ca démangea aussi les islamistes mais...

Bien évidemment, le Refah qui commença à se voir dans le “grand miroir” tendit maintes fois le bâton pour se faire battre : “ ceux qui ne sont pas du Parti de Dieu [du Hezb-u Allah] sont du parti de Satan”, (Sevki Yilmaz), “ Un originaire de Salonique [Atatürk] ne peut pas être mon ancêtre. Je ne suis pas enfant d’adultère.” (Hasan Mezarci). “La souveraineté n’appartient qu’à Dieu” (Erdogan). “Maintenant, la question est de savoir comment nous passerons à l’islam : en douceur ou dans le sang.” (Erbakan). Et puis lorsque, le 28 juin 1996, ils parvinrent au pouvoir en tant que premier parti sorti des urnes, ils devinrent aussi parfaitement euphoriques. Et ils enchaînèrent les bêtises d’enfants gâtés : “ Nous avons attendu, nous attendrons bien encore un peu. Hé, musulmans, de grâce, ne vous départissez pas de cette croyance en vous, de cette haine, de cette abhorration”, déclara Sükrü Karatepe, le 10 novembre 1996. Le 11 janvier 1997, dans la résidence officielle du premier ministre qu’il était, Erbakan donna un repas de rupture du jeûne en présence d’une clique de dignitaires religieux enturbannés. Et les gens de vraiment commencer à prendre peur de ce que la loi islamique ne frappe bientôt à la porte.

Dans ce contexte, cette peur instrumentalisée fut très justement “appréciée” par les militaires. Le 11 février à Ankara, ce fut la Marche des femmes contre la loi islamique. La déclaration du commandant de la flotte turque, Güven Erkaya, selon laquelle, je cite, “la réaction islamique est plus dangereuse que le PKK [mouvement pro-kurde en lutte armée contre Ankara, NdE]”. La proclamation, le 25 février, des confédérations syndicales Türk-İş, DİSK et TESK : “la laïcité et la démocratie ne sont pas sans défenseurs.” Le discours du président Demirel s’exclamant “Voilà la Turquie moderne !” lors d’un concert où fut jouée la 9e de Beethoven. Et le célèbre mémorandum des militaires, le 28 février suivant [Considéré depuis comme un coup d’Etat postmoderne en Turquie, NdE]. La démission d’Erbakan. Oh, mille mercis, immense soulagement.

“C’est vrai quoi, Susurluk...”

Seulement voilà, dans ce climat d’hystérie collective, on oubliait quelque chose : Susurluk ! Chaque nuit à 21 heure, dans tout le pays, des millions de personnes, sifflant par les fenêtres et allumant et éteignant les lumières, avaient lancé une impressionnante protestation de masse. En ces jours où le terme d’Etat profond n’existait pas encore, cette campagne d’“une minute d’obscurité pour un éclaircissement permanent” aurait continué jusqu’à ce que “ les députés ayant des liens avec la mafia soient traduits devant la justice.” Mais dans ce contexte, elle fut aisément dévoyée en “lutte contre la réaction”. Avec la contribution toute naturelle des islamistes : Erbakan y voyait “la danse de goulou goulou” quand Ş. Kazan pensait y voir un rite éroto-hérétique... [Le personnage en question fait ici usage d’une expression turque “mum söndü”, “la bougie s’est éteinte”, faisant références aux Alevis qui, selon les calomnies des sunnites les plus acharnés, auraient “éteint la bougie” pour se livrer à toutes sortes d’activités sexuelles “inadmissibles”, NdE]

Des années plus tard, les dépositions de témoins faites au procureur Fikret Seçen dans le cadre de l’affaire Ergenekon ont montré comment, par l’intermédiaire des thèmes du sexe et de la réaction islamique, on avait fait oublier Susurluk. La maison perquisitionnée où se trouvait Müslüm Gündüz était celle de Hüseyin Üzmez qui, en 1952, avait essayé de tuer le journaliste A. E. Yalman et qui a été condamné le 9 mars dernier pour avoir eu des rapports sexuels avec un enfant de 14 ans qui avait soixante quatre ans de moins que lui. Aujourd’hui détenu pour production de drogue, on prétendait qu’Ali Kalkanci avait fait appel au général de brigade Veli Küçük pour se sortir de ses dettes, un général dont le nom est bien connu de ceux qui s’intéressent à l’affaire Hrant Dink.

Si l’on se fie au témoignage d’un autre témoin dans l’affaire Ergenekon, Fadime qui “vivait une vie légère”, avait été envoyée à Müslüm Gündüz par l’intermédiaire d’un journaliste interpelé dans le cadre de l’affaire Ergenekon et par un travesti appelé Sisi, suite à une brève formation religieuse. La véracité de ces informations, elle ne sera avérée ou confirmée que des années plus tard. Le plus important n’est pas d’apprendre, des années après, par qui l’actuel Susurluk, c’est-à-dire, l’affaire Ergenekon a été dévoyée, mais bien d’être en mesure de voir qui la dévoie à l’heure actuelle.

Susurluk est devenu ce qu’il est devenu du fait de trois acteurs :

1) Les militaires. İls n’ont cessé de conditionner l’opinion publique en se servant très habilement des imbecilités des islamistes.

2) Les médias. Ils ont fonctionné comme le bras civil du Groupe de travail Occcident.

3) Les juges. Ils ont laissé traîner jusqu’à prescription, même les affaires de trafic d’armes, ils n’ont puni Sedat Bucak que d’un an et 15 jours de prison, peine donnée avec sursis [Sedat Bucak est le chef d’une tribu kurde stipendiée par l’Etat pour lutter contre le PKK dans la région d’Urfa. İl était dans la voiture accidentée de Susurluk, NdE]. Contre Mehmet Ağar qui n’a pu être inculpé que quinze ans après les faits [chef de la police, député, ministre de l’intérieur, puis chef d’un parti de centre-droit, il lui est reproché la même chose qu’à Sedat Bucak : organisation de bande armée à visée criminelle, refus de signaler aux autorites des personnes visées par des mandats d’arrêt, abus de pouvoir, NdE], elle ne requiert aujourd’hui qu’une peine de 6 mois à 1 an de prison.

En ce moment, les militaires, comme pour se faire pardonner d’être tant sortis du cadre légal, donnent l’impression de s’être repliés, là où ils doivent être, c’est-à-dire à l’intérieur de leurs casernes. Les médias n’ont cette fois pas de Fadime sous la main mais, ces derniers jours, a commencé une affaire de “femme correspondante” qui pourrait suggérer que l’affaire d’Oda TV est plus dangereuse qu’il n’y paraît. [Une jeune femme, un peu dérangée et mégalomane, a prétendu avoir été sexuellement abusée par l’ancien président du parti d’opposition kémaliste, Deniz Baykal, et on a par la suite appris qu’elle avait d’abord essayé de convaincre son successeur, Kemal Kılıçdaroğlu, de la munir de matériel d’écoute et qui lui avait dit de se débrouiller ! NdE]
Enfin, les juges, très importants. Dans un manque de soin habituel au sein duquel ne cesse de croître le dégoût lié à des piles de dossier contenant autant de saletés, le judiciaire ne parvient pas à trier les choses qui n’intéressent pas du tout le procès. Il ne parvient pas à séparer les affaires liées au coup d’Etat de celles concernant la vie privée. Il continue, comme il l’a toujours fait, d’user de la détention provisoire comme d’une peine. Après la bizarrerie de la perquisition chez le Professeur Türkan Saylan, il enchaîne en arrêtant des journalistes qui ont contribué à dérouler la propre pelote d’Ergenekon sur la place publique. Et les procureurs se justifient en évoquant des “preuves secrètes” qu’ils ne montrent ni aux prévenus ni à leurs avocats. Et plus important encore, ils donnent d’eux-mêmes l’impression générale d’être pieds et poings liés à la police, dans la mesure où n’est toujours pas fondée en Turquie une “police judiciaire” liée, non pas au gouvernement, mais au judiciaire. Ils signent donc aujourd’hui tout ce que leur produit la police. En outre, ils laissent à penser qu’ils glissent vers des mises en détention tendant à renforcer la tutelle d’un courant religieux dont on ne cesse de dire qu’il se renforce constamment au sein de la police. Le juge aliène les gens au procès Ergenekon.
Susurluk était une énorme occasion de nettoyer la saleté. On l’a manqué à grands cris d’orfraie. S’il pouvait ne pas en être ainsi d’Ergenekon. Si nous pouvions ne pas découvrir la profondeur de la saleté d’Ergenekon à l’occasion d’une affaire future.

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Sources

Traduction pour TE : Marillac

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