Il est un fameux proverbe chinois : « il est plus facile de grimper sur le dos du tigre que d’en descendre. » Murat Yetkin, correspondant de Radikal à Ankara remonte jusqu’aux discours d’Atatürk pour inviter les partisans d’une intervention militaire en Irak à y réfléchir à deux fois.
3 décembre 1990 : nous assistions à une conférence de presse prévue et attendue depuis des jours au sujet de ce que nous appelions la « contre guérilla ». Nous n’avions pas encore à l’époque de téléphones portables. Nous nous contentions de bippeurs. Soudain, tous se mirent à sonner en chœur. Si je me souviens bien c’est alors Ugur Mumcu ( Journaliste de Milliyet puis Cumhuriyet, assassiné en 1993 dans des conditions restées mystérieuses à ce jour, ndlr) qui s’est levé. Il a interrompu le Général de Corps Dogan Bayazit alors en pleine conférence pour lui demander si l’information qui s’affichait alors sur nos appareils était fondée ou non : le chef d’Etat-major, le général Necip Torumtay avait-il démissionné ?
Bayazit ne put cacher sa surprise. Il se retourna vers son camarade le général de brigade Kemal Yilmaz avant de déclarer qu’il n’était pas au courant. Puis la nouvelle étant apportée par un officier, le brifing à destination de la presse et prévu depuis des semaines prit fin sans autre forme de procès : oui, Torumtay avait démissionné.
Ce n’est qu’en 1994 avec la publication des mémoires du général Torumtay que cet épisode connut quelques éclaircissements : l’officier supérieur pensait que la seule façon d’entraver la décision du Président Turgut Özal d’envoyer en Irak sous commandement américain, une armée turque sous-équipée, pas préparée et dépourvue de toute stratégie irakienne.
On notera particulièrement ce paragraphe :
« L’entrée d’un pays en guerre en dehors du cadre de la légitime défense ne peut relever, pour un pays indépendant et souverain, que de sa volonté nationale. Même dans le cadre d’une coalition, c’est en cherchant à faire correspondre les nécessités de cette coalition avec les impératifs édictés par les intérêts nationaux, qu’il convient, dans la perspective d’une politique nationale, avec le concours des institutions concernées et par les effets de la seule volonté nationale, de prendre la décision d’entrer en guerre. Dans le cas contraire, on se fait entraîner dans un conflit qui ne concerne que les intérêts d’autres pays. Comme le disait Atatürk, homme d’Etat exemplaire et stratège de génie, dans une formule lapidaire de son cru, la guerre n’est qu’un crime tant qu’elle n’est pas absolue et vitale nécessité pour la nation. »
Oui, la guerre est un crime tant qu’elle n’est pas d’une absolue et vitale nécessité à la nation. Or, aujourd’hui, tous ceux qui pensent qu’il est nécessaire à la Turquie et à son armée d’intervenir en Irak, soit pour y mettre un terme à l’existence du PKK, soit pour empêcher la tenue du référendum prévu à Kirkouk selon la constitution irakienne (concession obtenue des Américains pour s’assurer le soutien des Kurdes dans le pays), sont-ils en mesure de prouver que de telles opérations sont d’une importance vitale pour la Turquie ?
Existe-t-il en ce sens une pression de l’opinion publique ? Une unité de vues en Turquie ?
Le réalisme kémalien
Parmi tous ceux qui ne cessent de poser publiquement la question de savoir pourquoi nous ne rentrons pas en Irak sur fond de calculs politiques, même sans l’avouer, il est évident que perce une volonté de donner l’impression que l’état-major serait sur le point d’intervenir alors que le gouvernement ferait tout pour l’en empêcher. Mais tout cela n’est qu’un jeu dangereux. Parce que en définitive, la logique qui préside encore aujourd’hui aux orientations militaires turques n’est pas différente de ce qu’elle fut sous Torumtay. Ni l’armée ni le peuple turcs ne souhaitent intervenir dans une guerre, ne souhaitent prendre pied dans un cadre géographique voisin où la guerre signifie enlisement, où vivent également des proches de nos concitoyens turcs d’origines ethniques et religieuses diverses.
Le général de corps, Ilker Basbug qui est aujourd’hui commandant en chef de l’armée de terre avait très nettement précisé cela dans la réponse donnée à une question posée sur Kirkouk lors d’une conférence de presse le 26 janvier 2005. Basbug rapportait alors les propos d’Atatürk lors d’une session huis clos de l’Assemblée en 1926.
« La question de Mossoul (ville du nord de l’Irak à l’instar de Kirkouk et objet d’un long contentieux turco-britannique dans les années 20), nous sommes en mesure de la régler aujourd’hui. Si nous mettons notre armée en mouvement et que nous nous décidons de prendre cette ville et sa région, alors oui, c’est possible, nous pourrons prendre Mossoul de façon relativement facile. Mais nous ne serons jamais sûrs de ce que les combats suivant la prise de Mossoul prennent immédiatement fin. Il est même plutôt sûr que nous ne ferons qu’ouvrir là-bas un nouveau front. »
Voilà les choses telles que vues par Atatürk. Il n’évalue pas la situation à l’aune de ses désirs et ambitions mais à celle de son intelligence et accorde plus d’importance à ce qui risque de se passer demain qu’à ce qui se passe aujourd’hui.
L’Assemblée Nationale a pris la décision d’une délibération en séance plénière au sujet de l’Irak.
Notre impression à Ankara reste que sur ces sujets, la pression peut encore monter dans le cadre d’une année électorale et que l’on peut même parvenir au seuil d’une décision. Or l’état actuel de la Turquie, politiquement passionnel n’est absolument pas favorable à la prise de décisions saines.
Il est des députés pour se rendre compte de cela. Comme par exemple, l’un des éléphants du CHP (Parti Républicain du Peuple, gauche nationaliste), Esref Erdem. « Nous avons de la fièvre. Et une personne fiévreuse ne peut pas prendre de décisions saines. »
Souvenons-nous donc du proverbe chinois.
