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Turquie : le rêve européen est-il brisé ?

mercredi 29 novembre 2006, par Pierre Vanrie

Source : Courrier International, le 25/11/2006

Pierre Vanrie, spécialiste de la Turquie à Courrier international, répond aux questions des internautes.

- Djiar : Est-il réellement important que la Turquie intègre l’Union européenne (UE) ? Pouvez-vous préciser ce que l’UE et la Turquie ont à y gagner ?

Pierre Vanrie : La Turquie a toujours été tournée vers l’Occident et l’Europe en particulier. Cette vocation européenne ne date pas de l’instauration de la République en 1923. A l’époque de l’Empire ottoman déjà, de nombreux contacts ont été noués entre Istanbul et les divers royaumes européens. Qu’il s’agisse de guerres, d’échanges commerciaux ou techniques et même politiques, les contacts entre l’Empire ottoman, puis la Turquie, et l’Europe ont été intenses. Si l’Empire ottoman était également tourné vers le Moyen-Orient, il tirait sa dynamique socio-économique, intellectuelle et politique davantage de ses contacts avec l’Europe. En résumé, cette vocation européenne s’inscrit dans l’Histoire longue de la Turquie, et la Turquie républicaine n’a fait que suivre cette vocation.
Quant au point de vue européen, il y a plusieurs aspects à prendre en compte. La démographie d’abord : la Turquie semble présenter une solution à la crise démographique européenne. Sur le plan politique, dans le contexte de l’après-11 septembre 2001, la Turquie, en incarnant la possibilité d’une conciliation de l’islam et d’une république démocratique, constitue une chance pour l’Europe d’éviter le choc des civilisations.

- Franceodabasi : La Turquie peut-elle devenir une puissance économique novatrice ? Peut-elle surprendre l’Europe ?

Pierre Vanrie : La Turquie fait preuve d’un grand dynamisme économique. On assiste à une transformation de la réalité socio-économique, y compris de l’Anatolie. Le poids des investissements étrangers ne cesse d’augmenter. Sur le plan énergétique, le pays est le point d’aboutissement de gazoducs et d’oléoducs venant du Moyen-Orient, du Caucase et de l’Asie centrale.

- Sam : Quelle est la particularité de la laïcité à la turque ?

Pierre Vanrie : La Turquie s’est fortement inspirée du modèle français, jacobin et centralisateur. Cependant, à la différence de la France et d’autres pays laïcs, la Turquie exerce une tutelle sur une version officielle de l’islam sunnite. En fait, la religion est instrumentalisée par l’Etat. Bien que laïque, la Turquie promeut un islam officiel par le biais d’une institution qui s’appelle la Direction des affaires religieuses (Diyanet). Cette institution est directement rattachée aux services du Premier ministre et contrôlée par l’appareil d’Etat. On peut donc prétendre que l’Etat exerce une tutelle sur une version de l’islam au détriment d’autres, en contrôlant la nomination des imams et de tout le personnel religieux.
Ainsi, en Turquie, à la différence de la France, le cours de religion musulmane est obligatoire dans les écoles. Or, une partie de la population turque ne pratique pas l’islam sunnite. Il s’agit des Alévis, qui pratiquent une sorte de syncrétisme chiite anatolien. Mais les enfants alévis sont obligés de suivre les cours de religion sunnite. Alors qu’ils représentent au moins 15 % de la population, ils ne reçoivent de la Diyanet aucune subvention pour financer leurs lieux de culte.
Par ailleurs, bon nombre de sunnites pratiquants se plaignent de la conception autoritaire de la laïcité de l’Etat. Exemple : l’interdiction du port du voile à l’université. Et les étudiants diplômés des écoles confessionnelles, pourtant créées par l’Etat, n’ont pas les mêmes chances d’accès à l’université que les autres.

- jcpac : Le parti « islamiste modéré » actuellement au pouvoir peut-il raisonnablement être comparé aux démocrates-chrétiens européens ?

Pierre Vanrie : L’AKP (Parti de la justice et du développement) est effectivement issu de la mouvance islamique turque qui, au gré des pressions de l’armée et de la société, ainsi que de sa propre dynamique interne, a évolué vers ce que d’aucuns qualifient d’« islamisme modéré ». Les membres de ce parti rejettent cependant cette qualification d’islamisme. Ils se considèrent comme des conservateurs démocrates, au même titre que certains partis conservateurs européens. Evidemment, en Turquie, certains considèrent que l’AKP n’a pas évolué sur le plan philosophique et reste un parti islamiste. Ces milieux, qui se revendiquent essentiellement de l’héritage kémaliste d’Atatürk, prétendent qu’en réalité l’AKP a un agenda caché et n’attend que l’occasion de procéder à l’islamisation de la République turque. Mais il semble que ces craintes ne soient pas étayées par la réalité des différentes mesures prises par le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan.
En réalité, il y a en Turquie un affrontement sociologique entre, d’une part, l’électorat traditionaliste et issu de la périphérie, qui est dans un processus d’ascension sociale et qui vote plutôt pour l’AKP, et, d’autre part, les élites qui dominent encore l’appareil d’Etat et qui, au nom d’une idéologie kémaliste interprétée de manière dogmatique, ne veulent rien partager.

- Julien : Quel est le poids de l’armée dans la vie politique turque ?

Pierre Vanrie : En Turquie, l’armée n’est pas une « grande muette », c’est le moins que l’on puisse dire. Dans le cas de la récente rupture de la coopération militaire avec la France, cette décision a été annoncée par le commandant en chef de l’armée de terre : c’est un exemple illustrant le poids important de l’armée dans la vie politique turque. Du point de vue institutionnel, l’armée bénéficie d’un pouvoir garanti. Du point de vue juridique et sur le plan économique, elle est un acteur majeur.

- Sam : Comment a été perçue en Turquie l’adoption, par l’Assemblée nationale française, de la loi pénalisant la négation du génocide arménien ?

Pierre Vanrie : Cette loi a été unanimement rejetée par l’opinion publique turque. Mais pour des raisons parfois opposées. Une grande partie de l’opinion turque ne reconnaît pas la réalité du génocide arménien, elle considère donc cette loi comme une hérésie. En revanche, les quelques intellectuels qui reconnaissent ce génocide ou se démarquent de la thèse officielle considèrent cette loi comme contre-productive dans le combat qu’ils mènent pour que la Turquie puisse faire face à son Histoire. En effet, il y a un mouvement chez les historiens, dans la littérature et dans les médias pour aborder autrement la question du génocide arménien. Or cette loi française, qui risque de provoquer une crispation nationaliste dans un contexte de déception vis-à-vis de l’Europe, ne facilitera pas la tâche de ces intellectuels. D’autant plus que tout le monde en Turquie est persuadé que cette loi est essentiellement motivée par un rejet de la Turquie en général.
En outre, au moment où l’UE et la France demandent à la Turquie d’abroger l’article 301 de son Code pénal, qui punit notamment l’affirmation de la réalité du génocide arménien, le fait que la France adopte une loi jugée liberticide convainc définitivement les Turcs qu’ils sont victimes du « deux poids, deux mesures ».

- Bleudish : Quelles seraient les conséquences politiques d’une reconnaissance par la Turquie du génocide arménien de 1915 ?

Pierre Vanrie : Une telle reconnaissance ne risque pas d’arriver de sitôt, de la part de l’Etat en tout cas. Le travail de mémoire n’en est qu’à ses débuts, et pas seulement concernant la question arménienne. Par ailleurs, la reconnaissance du génocide arménien ne figure pas dans les critères dits de Copenhague, que la Turquie doit pleinement satisfaire pour adhérer à l’UE.

- Djiar : Que penser de la position gouvernementale turque sur Chypre ?

Pierre Vanrie : En 2004, on a assisté à un changement du personnel politique dans la partie turque de l’île, suite aux pressions exercées par l’AKP. L’ancien président Rauf Denktash n’est plus au pouvoir, et la population turque du nord de Chypre a voté à 65 % en faveur du plan de paix des Nations unies. En revanche, les Chypriotes grecs ont rejeté ce plan à plus de 75 %. Suite au vote des Chypriotes turcs, l’UE avait promis de mettre un terme à l’isolement du nord de l’île. Or, il ne s’est rien passé depuis. A l’inverse, les Chypriotes grecs, qui ont pourtant rejeté le plan de Kofi Annan et torpillé le dialogue entre les deux parties de l’île, bénéficient pleinement de leur statut de pays membre de l’UE.

- Daniel H. : La question kurde se pose-t-elle toujours avec autant d’acuité en Turquie ? Le PKK est-il toujours influent ?

Pierre Vanrie : La question kurde demeure l’un des principaux problèmes politique et économique de la Turquie. En effet, si la Turquie a évolué dans la reconnaissance de sa diversité ethnique, il reste difficile dans ce pays de s’affirmer collectivement en tant que groupe particulier. Les Kurdes, qui vivent dans les régions les plus pauvres du pays ou dans les banlieues défavorisées des grandes villes de l’ouest, ont un problème de représentation politique. Du fait du système électoral turc, le DTP (un parti prokurde qui cultive des liens ambigus avec le PKK) n’est pas représenté à l’Assemblée nationale, alors qu’il réalise des scores de plus de 50 % dans les grandes villes kurdes du sud-est.

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