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Intellectuels et démocratie en Turquie

Turquie : la trahison des clercs

mercredi 14 novembre 2007, par Baskın Oran

Je ne sais pas si vous y avez prêté attention mais il n’est pas rare que le sens des mots que nous employons reste quelque peu opaque. Il en va ainsi du mot “intellectuel” (“éclairé” en turc). Je me permettrai dans un premier temps de théoriser un peu avant de revenir vers notre pays.

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Ce terme-là, “éclairé” ou intellectuel n’a pas d’équivalent dans les langues occidentales. Parce qu’il est en fait spécifique aux pays sous-développés. Il provient de ces Lumières qui mirent fin aux dernières traces du Moyen-Âge. Dans un pays qui n’a pas vécu un tel processus, c’est le nom donné au groupe ou à la couche sociale qui tente de le simuler.

Couche sociale ? En ce qui concerne celle qui ne gagne pas sa vie par les moyens de l’étude, on parle de petite bourgeoisie du commerce et de l’artisanat. Quant à celle qui vit de son savoir, on la dit “éclairée”. Et entre ces deux-là, il existe un curieux antagonisme : la première s’oppose à l’occidentalisation.

Parce que la tendance monopolistique lourde du capitalisme qui constitue l’infrastructure des systèmes occidentaux ne peut, à terme, que la mettre sur la touche (c’est l’histoire de “Supermarché contre super épicier”). Quant aux superstructures des sociétés occidentales, elles la rendent folle (liberté sexuelle, minijupe, etc...)

La seconde sorte de couche sociale, celle des intellectuels, tout au contraire, ne peut être pensée en dehors de l’Occident. Elle est constituée de personnes qui, selon la très pertinente formule de John Kautsky, sont “des produits de la modernité dans des pays non touchés par cette même modernité”. Comme la majeure partie du pays se moque bien de ce que peut être l’Occident, l’intellectuel qui a reçu un petit peu d’éducation devient étranger à son propre pays. Et à mesure qu’il devient plus étranger, il tente d’y faire ressembler son pays (et voilà bien la raison pour laquelle il ne peut être d’intellectuel islamiste. Il peut exister des intellectuels musulmans mais pas islamistes). Et bien évidemment que pour parvenir à ses fins, il tentera d’obtenir l’Indépendance parce que dans cette époque de modernité, c’est la précondition sine qua non de l’occidentalisation.

L’intellectuel dispose de deux qualités sociales de base.
Sa position transversale aux classes sociales lui confère à la fois des complexes et des compétences : ce sont les résultantes de cette volonté de ne pas tomber au plus bas comme de ne pas trop s’élever. Et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’on dit de l’intellectuel que c’est un « invertébré ».

Mais l’essentiel reste sa capacité à se situer au-dessus des classes. Parce que dans un pays qui n’est pas en mesure de produire (et qui, parfois même, produit le contraire) aucune demande de réforme depuis le bas, il est, dans un pays où les classes sociales n’ont pas encore de visibilité bien nette, en situation de se saisir des rênes de l’Etat pour imposer sa “révolution par le haut”.

Et la révolution par le haut est le nom de cette tentative de transformer complètement le pays par le biais du droit (et donc de la superstructure).

Quel Occident ?

Dans ce contexte, il est deux traits majeurs qui ressortent de la notion d’intellectuel :

1) Il est pro-occidental

2) Il s’identifie à l’Etat qu’il a créé.

Mais de quel Occident parle-t-on donc ? De quel Etat ?

L’intellectuel percevra-t-il cet Occident comme l’image gelée de ce qu’il a pris comme modèle en un temps précis, ou bien se livrera-t-il à une interprétation dynamique de cet Occident qui lui-même évolue ?

Puisque l’Occident qui en 2007 est symbolisé par l’UE est l’exacte antithèse de cet Occident qui dans les années 30 était tout entier porté par cette série de concepts affublés du préfixe mono (monopartisme, monoleadership, monoculture, monocroyance, mono identité, etc...), la réponse à cette question est capitale. Si l’intellectuel se fige en suivant la première voie, il peut très bien se perdre dans une voie anti-occidentale.

Et il peut se lancer pour cela dans toute une série d’interventions non-démocratiques qui ne savent pas prendre fin. Comme c’est une loi physique qu’à l’action réponde une réaction, les réactions qui ne manqueront pas de venir en réponse à ces interventions peuvent très bien épuiser une dynamique sociale interne. Pire encore, l’intellectuel peut très bien ne chercher qu’à préserver les avantages conférés par la direction d’Etat.

En Turquie, les intellectuels occidentaux qui dans les années 20-30 se sont efforcés d’européaniser le pays ont connu un franc succès. Ils ont favorisé le passage d’un Empire semi-féodal à un Etat-nation moderne. Ils ont réussi le passage de l‘Oumma à la nation. Et assuré celui du sujet au citoyen.

Mais aujourd’hui, ils tiennent pour équivalents le fait de diviser l’Etat et celui de passer de cet Etat-nation qui ne porte pas d’autre nom que celui d’assimilation à l’Etat de droit démocratique. Il considèrent comme une trahison le fait de passer d’une nation refusant de reconnaître toute infra-identité à une patrie culturellement pluraliste.

Ils se démènent pour empêcher que l’on passe du citoyen forcé, celui dont on nie la véritable infra-identité, au citoyen par choix vivant dans un pays qui reconnaît son identité.

2007 = 1930 ?

Aujourd’hui malheureusement, la majorité des intellectuels se disent kémalistes et ont jeté l’ancre dans la baie des années 30, que ce soit du point de vue du statut de l’Etat (indépendance et souveraineté) ou de celui des droits de l’individu (les libertés).

1) A cette époque il est vrai, la notion d’indépendance avait une belle consistance qu’elle devait aux circonstances particulières de cet entre-deux guerres.
Parce que la tension germano-britannique ouvrait d’une part un large espace de manœuvre aux pays du “tiers monde” alors que la crise de 1929 avait conduit les puissances occidentales à se tourner plutôt vers leurs problèmes internes.
C’est à cette époque qu’est née l’URSS. On n’a pas connu auparavant et par la suite de période comparable. Et rechercher de telles conditions aujourd’hui n’est rien de plus qu’un pur mépris des réalités.

Il n’en demeure pas moins que la Turquie dans un tel contexte a multiplié des initiatives que nos intellectuels ne pourraient pas aujourd’hui considérer autrement que comme des renoncements au couple indépendance / souveraineté mais dont il n’ont même pas idée puisqu’ils ne connaissent pas le Traité de Lausanne.
La Turquie a déclaré que sur la question de Mossoul il revenait à l’Assemblée de la SDN de se prononcer (article 3/2) [ Mossoul était une région à l’époque disputée par les Turcs aux Anglais implantés en Irak. Aujourd’hui, la question est remise sur le tapis avec la possibilité de voir cette région pétrolière passer aux mains des Kurdes irakiens, NdT].

Il fut aussi accepté (art 37) que les dispositions relatives aux minorités (art 38-44) ne seraient modifiés par aucun texte ou aucune mesure. Elle a prescrit de ne pas monter les droits de douane pendant 5 ans. Elle a accepté que sur une période de 5 ans des spécialistes étrangers, appelés pour l’occasion “conseillers” puissent venir contrôler l’organisation de la justice et des services sanitaires. Elle a accepté que tout citoyen turc puisse dans toute réunion, publication ou émission user de la langue de son choix (art 39/4).

Elle a maintenu les privilèges économiques accordés avant le 29 octobre 1914.

Mais les intellectuels ne sont pas conscients de toutes ces choses. Aujourd’hui les voilà partis en croisade contre cette UE qui nous impose des transferts de souveraineté, de notre plein gré et ce pour que le pays puisse franchir un palier significatif, au motif qu’il s’agit de renoncements à notre souveraineté.

Après Louis XIV, les voilà convaincus que c’est grande vertu de déclarer : “l’Etat c’est moi.”

Ils n’ont pas conscience de ce qu’ils forcent les limites de la xénophobie sous couvert d’anti-impérialisme.

2) La plupart de nos intellectuels sont restés figés sur les conceptions années folles en ce qui concerne les libertés individuelles, la décentralisation et le multiculturalisme.
Si jamais le moindre de ces principes de base en Occident venait à être appliqué ici, ils se mettraient à réciter au garde-à-vous cette poésie du “il va arriver quelque chose à l’indivisibilité de la nation et du pays” qu’ils connaissent bien évidemment par cœur. Ils n’ont de cesse d’entraver le processus de développement autonome du pays par des coups d’Etat ou des interventions moins visibles.

Et si à cette vision archaïque et figée de l’Occident vous ajoutez la peur qu’ils éprouvent à l’égard des zombis qu’ils ont eux-mêmes créés depuis des décennies comme celle qu’ils nourrissent à l’endroit des réactions populaires à leurs propres manipulations et entraves, vous pouvez très aisément saisir ce que la plupart de ces gens peuvent penser de l’Occident et de la démocratie. Je vous conseille bien évidemment de ne pas omettre de songer à l’appréhension de se voir dépouillé des privilèges que procure cette mentalité archaïque.

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