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Turquie : la tenaille de deux religions

mercredi 13 février 2008, par Baskın Oran

Pauvre Turquie. Comme si elle n’avait pas d’autres soucis. La voilà frappée de concert par deux fondamentalismes sur un sujet absurde et dont le nom n’est qu’une sorte de néologisme : le “turban”. D’un côté, l’ultranationalisme, de l’autre l’ultra-communautarisme. D’un côté on entend : “nous ne permettrons pas qu’il soit porté en quelque lieu que ce soit”. De l’autre : “nous le ferons porter partout”.

Et pourtant la solution au port de ce voile – euh, pardon, turban – est des plus simples : parmi les adultes, les bénéficiaires du service public le portent. Ceux qui se trouvent de l’autre côté du guichet ne le portent pas ! Tout simplement !

Parce que c’est une violation des droits de l’homme que de ne pas permettre au citoyen bénéficiaire du service public de ne pas le porter. Parce que c’est une violation du principe de laïcité, selon lequel l’Etat doit rester à égale distance de toute croyance, que de faire en sorte que les agents de l’Etat puissent le porter.

Et personne de les faire taire en déclarant : “Ne cherche pas l’Homme là où règnent religion et nationalisme, tu ne le trouveras pas”. Personne pour affirmer : “les droits de l’Homme c’est la meilleure protection contre les empiètements de l’Etat et de la communauté-confrérie.

Personne là encore : “on n’a pas à se mêler de ce que portent et revêtent les jeunes à l’Université”. Personne enfin, pour rappeler : “en Occident si tu ne fais ne serait-ce qu’imaginer pouvoir te mêler de l’apparence vestimentaire des étudiants, on te place sous surveillance dans un asile !

On ne dit pas que du point de vue de l’Homme, religion et nationalisme c’est du pareil au même. L’Etat et la confrérie-communauté, c’est kif kif bourricot. Que cela revient au même de se mêler de ce qui doit recouvrir les têtes ou de ce qui ne doit pas les recouvrir certaines autres parties du corps.

Le par-cœur des ultra-nationalistes

İls ont commencé par nous lancer le slogan de “l’espace public !”. Et la rue elle-même en fait partie par excellence. Nous leur avons demandé s’ils entendaient bien ne pas permettre aux femmes voilées de sortir dans la rue. Et cette fois, ils nous ont répondu par les “espaces de l’administration”. Or la poste en est un. Allez-vous donc interdire l’accès à la poste à la femme voilée venant chercher un timbre. Sans mentionner qu’ils ne peuvent se mêler de ceux qui ne portent pas le turban, la gent masculine.

Ils ne comprennent pas. Un proche m’envoie un e-mail : “ Si tu étais un mollah, un religieux ou un dévot, je comprendrais. Mais pourquoi, pourquoi, pourquoi maintiens-tu ces positions ?

Ils ne comprennent pas que la conséquence fondamentale de ne pas permettre aux filles voilées d’accéder à un cours comme “Nationalisme, globalisation et minorités” à Sciences Po est de les condamner à attendre leurs maris à la maison dans la seule optique de mettre au monde des enfants qui, comme elles, porteront le voile.

Ils ne comprennent pas parce que nous avons ainsi été élevés : si tu défends une idée, c’est qu’elle répond à tes intérêts personnels ; si tu soutiens quelqu’un, c’est qu’il est forcément de ton “clan”.
Il est particulièrement difficile et douloureux de briser les vieux refrains et de penser soutenir ce qui nous paraît simplement “juste”. A cet égard, il est particulièrement édifiant de voir tous ceux qui proclament que le turban est “rétrograde” ne soutenir aucune évolution moderne, progressive et tournée vers la civilisation, à commencer par l’UE.

Le turban est devenu une véritable pierre de touche. Le recteur de l’Université de la Méditerranée a pu dire que les filles voilées allaient “copier”. Celui d’Ankara s’est inquiété de savoir ce qu’elles nous diraient à la fin de leurs études, feignant une sollicitude mal placée quant au sort de ces jeunes filles interdites de par leur voile d’exercer dans la fonction publique.

Le responsable de l’Université d’Istanbul s’est interrogé dans le journal Sabah du 3 février dernier : “il est possible que nous ne donnions pas la note qu’elle mérite à la personne dont l’allure vestimentaire ne correspondrait pas aux principes de la République, et ce, bien que nous n’en ayons pas le droit.

Quant au suppléant du Président de la Cour de Cassation, il se devait de versifier cette dernière citation qui précèdent en déclarant très explicitement : “nous réagirons juridiquement” (Radikal, 05.02.08). Il a dû oublier que le problème essentiel sur la question de l’article 301 du code pénal procède essentiellement de l’appareil judiciaire et qu’en outre la cour constitutionnelle joue à la cour de cassation.

Et pour finir la question à “ten million dollars”, celle sur laquelle ils coincent le plus : “et si au final, cela se traduisait par une pression exercée sur toutes celles qui ne portent pas le voile ?

Oui, et en plus, cela se peut fort bien dans toutes les universités que tous les gouvernements ont ouverts dans tous les hameaux du Bon Dieu pour une simple question de bénéfice électoral. Parce que si vous pensez à la France qui n’a pu apprendre la laïcité qu’en un long siècle et ce malgré tous les efforts des Lumières, il est probable que ceux qui ont subi pendant 85 ans éprouve le désir de faire pression à leur tour.
Ah seigneur, faites en sorte qu’aucune minorité ne devienne majorité. N’avez-vous jamais entendu cette histoire du pédophile qui a vécu les tourments qu’il inflige aujourd’hui durant son enfance ?

Ah oui, mais dans le cas d’une telle éventualité, alors tous ceux qui ont pris position comme moi se lèveront en une telle vague que ces ultra-religieux se retourneront en toute hâte vers le mois du grand repentir. Et tout le monde en restera bouche bée. Mais il s’agit là d’un tout autre combat. D’abord tu te mesureras à ceux qui forcent les gens à se dévoiler. Ensuite à ceux qui souhaitent les couvrir.

Et puis, nous les démocrates, nous ne sommes pas issus de l’anecdote de Nasreddin Hodja. Nous n’allons pas asséner une gifle par anticipation parce que telle ou telle personne “peut briser la cruche”...

Et nous apprendrons ceci aux ultra-nationalistes : en droit pénal depuis le rapport Zanardelli et le code pénal italien de 1890, on ne punit plus les intentions. Depuis plus de 120 ans, ce sont les actes qui sont punis, chers amis...

Pour finir, au garde-à-vous, ils vous répèteront à nouveau : “mais lorsqu’ils passeront à l’acte, ce sera trop tard ! Voyez un peu les communistes en Iran qui avaient...

Ils sont excusables parce qu’ils n’ont pas pu apprendre qu’en Iran l’époque du Chah a constitué une véritable exception, que l’infrastructure socio-économique iranienne avait fait de la Charia à la fois nature et loi.

En fait, c’est cet exemple iranien qui m’énerve le plus. Nos valeureux académiciens sont en capacité de se poser la question de savoir s’il faut que “la Turquie devienne l’Iran” mais en aucun cas capables de penser que fondamentalement c’est aujourd’hui que la Turquie est semblable à l’Iran. En Iran, ce sont les jeunes filles non voilées que l’on n’accepte pas à l’université et en Turquie, c’est exactement l’inverse.
Y a-t-il plus beau parallélisme que celui-ci ? Ce devait être pour une telle chose qu’Özdemir Asaf avait écrit les mots suivants : “Je suis ton parallèle, tu es mon parallèle, la parallèle est la parallèle de la parallèle, et la trallèle la trallèle de la trallèle”.

Le par-cœur des ultra-religieux

Nous avons déjà maintes fois répété que ces gens sont désormais devenus des “bourgeois”. Il fallait le dire avec force explication et annotation : c’est une mutation délicate que celle de monter de classe sociale. Cela ne se peut en une seule génération. C’est d’ailleurs par là que le ridicule est passé à la littérature. Que racontait donc Molière dans son “bourgeois gentilhomme” en 1670 ?

Celui qui le désire peut toujours être ridicule. Mais il n’a pas pour autant le droit de nuire aux autres. D’un côté libéralise le turban, mais ne touche pas à cette catastrophe du cours de religion obligatoire. Et puis facilite encore, par un habile jeu de coefficients aux examens, l’entrée à l’université des élèves issus des écoles d’Imams et de Prédicateurs … Et puis continue de l’autre main, à annuler les licences 4 des restaurants !

En outre, accomplis la tâche impossible d’imposer l’interdiction de fumer mais n’ose pas toucher pas en deux ans à cet article 301 ou alors continue à te moquer de nous en essayant de troquer le fameux “humilier la turcité” contre un non moins fameux “humilier le peuple turc”... Que je poursuive ? Continue d’élaguer les dispositions de cette loi, déjà pitoyable, sur les fondations non-musulmanes.

He, honorables penseurs ! La religion est faite pour unir. Non pour diviser. Sans parler des athées, vous divisez ce pays en lui aliénant au moins 12 millions d’Alévis. Et ce en vous moquant de ces hommes par de très médiatiques ruptures de jeûne (durant le jeûne alévi, le Premier ministre a rompu le jeûne avec certains représentants de la communauté alévie, ndlr).
(Parbleu ! J’ai dit “homme” ! Notre magistrature vient de l’interdire par la loi ! Le professeur d’université Attila Yayla vient d’être condamné à 15 mois ! Il sera en outre “contrôlé” par un agent de l’Etat ! En effet, le Prof. Yayla a été condamné pour avoir dit “cet homme” en parlant d’Atatürk –ndlr)

Mais, chers amis ultra-religieux, vous avez raison. Un enfant ne fait qu’imiter ce qu’il voit. Et vous avez vu ce que les ultras de l’autre bord vous ont fait subir pendant 85 ans : le nationalisme aussi est supposé unir et non diviser. Mais, il divise le pays en s’aliénant les non-musulmans d’une part mais aussi quelques 15 millions de Kurdes...

Dans l’anecdote bien connue de notre enfance, le monarque cruel demandait : “Tu veux quarante coups de couperet ou bien quarante mulets (qui tirant aux quatre coins seraient chargés de ton démembrement) ?.
Mince alors ! Sommes-nous bien obligés de cocher l’une ou l’autre des options ?

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Sources

Traduction pour TE : Marillac

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