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Turquie : l’extrême droite dans l’impasse

jeudi 19 mai 2011, par Oral Çalışlar


On ne pourra plus minimiser ce qui différencie le conservatisme de l’Anatolie d’avant 1980 et la conservatisme anatolien actuel. Face aux formidables mutations des conditions économiques et sociales de l’Anatolie ces vingt dernières années, le discours ossifié du statu quo nationaliste tombe à plat. De plus en plus...

L’extrême-droite turque du MHP (parti du mouvement nationaliste) traverse des jours difficiles. Parmi les raisons qui ont causé et rendu ces difficultés visibles, se trouvent les paroles et les images sorties ces jours avec les cassettes [1]. Le premier signe d’ébranlement sérieux du MHP remonte au référendum du 12 septembre 2010. Depuis quelques temps, ce parti dévie de sa ligne traditionnelle et passe sous le coupe de l’élite républicaine et de son nationalisme patriotique.

Le non au référendum ne lui a rien rapporté. Et tout particulièrement dans les villes d’Anatolie centrale comme dans certaines villes de l’est de la Turquie où le MHP était traditionnellement fort, le fait que son électorat ait voté « oui » a prouvé qu’il ne validait pas cette inflexion de la ligne et que, dans un sens, il sanctionnait le parti. L’Anatolie centrale a prouvé là que, pour ce qui était de lire ce que la Turquie était devenue, elle était bien plus en avance que le MHP.

On peut ainsi résumer les paroles de son leader, Devlet Bahçeli, paroles entendues sur les cassettes en question : « Les télévisions diffusent des publicités de chocolats et de biscuits. Les enfants des familles pauvres ne peuvent pas en acheter. » Elles marquent le point de rupture dans le processus éloignant le MHP de la compréhension des évolutions qui marquent la Turquie. Ces biscuits sont des produits aujourd’hui vendus dans les épiceries de village et les quartiers pauvres, des produits très éloignés de tout produit de luxe. Qu’une approche politique décelant aujourd’hui, dans ces biscuits, un extraordinaire marqueur de différenciation sociale, et pensant y trouver un point d’appui pour une campagne, ne puisse pas être celle des grands projets, des grandes idées, des grandes passions relatives devant inspirer la Turquie, cela, même une intelligence moyenne est en mesure de la percevoir sans peine.

L’impasse du MHP

D’un autre côté, il est évident que la diffusion de ces cassettes est à l’origine d’un terrible coup au moral porté à ce parti, qu’il en a été profondément bouleversé. Les noms les plus influents du MHP ont à cette occasion subi un tel choc qu’ils en ont du mal à se produire en public. Lorsque Deniz Baykal, le précédent leader du CHP [2], a perdu la présidence du CHP, j’avais émis le jugement suivant : la cassette est la cause visible, la raison fondamentale de ce départ de Baykal est que son temps politique est achevé. Nous pouvons constater que la MHP se retrouve aujourd’hui dans une situation comparable.

La longévité d’une telle ligne politique est déjà un succès en soi : parvenir à tenir jusqu’à aujourd’hui avec une pensée politique capable de n’évaluer l’économie du XXIè siècle, ses possibilités et ses contraintes, qu’en termes « d’incapacité à acheter des biscuits » est une sacrée réussite.

Avec un logiciel politique resté gravé dans les années 1970, le MHP est confronté, depuis belle lurette maintenant, à la difficulté de développer des propositions politiques adaptées aux évolutions des conditions économiques et sociales en Anatolie. « Le conservatisme nationaliste » rétif au changement est passé sous la coupe du statu quo étatiste. Le statu quo étatiste n’a, quant à lui, pas jugé nécessaire de soumettre ses vieux discours du style « la patrie fout le camp » ou «  les traîtres vendent la patrie », à révision. A mesure que les forces de l’armée, de la magistrature et de la bureaucratie intégraient le MHP à leur espace d’influence, c’est tout l’horizon du MHP qui se rétrécissait. Et se tenant par la main, ces forces et le MHP ont entamé leur voyage vers les côtes.

Or, dans les villes d’Anatolie centrale d’où le MHP tirait autrefois ses forces, se forment de nouvelles classes moyennes conservatrices. Ces nouvelles classes sont plutôt enclines à se tenir éloignées, et du statu quo nationaliste et de la violence. Leurs nouvelle perspective est un nationalisme plus conciliant et une religiosité plus apaisée. L’horizon des nouvelles classes moyennes, dont les attentes ne se limitent pas « au biscuit sec et au nationalisme de base », se situe désormais bien au-delà de l’horizon du MHP. Et le discours d’un Bahçeli proclamant de toutes ses forces que « nos enfants ne mangent pas de gâteaux secs » ou qu’on « vend la patrie » résonne de façon très étrange à leurs oreilles.

Nous ne pourrons jamais minimiser les différences qui existent entre le conservatisme de l’Anatolie d’avant 1980 et le conservatisme anatolien d’aujourd’hui. L’Anatolie parle de démocratie. Il s’y répand une approche sensible aux questions des droits humains. Elle évolue également sur les préjugés solides formés par le passé sur la question des cultures différentes...

En arrière-fond de tout cela se tiennent à la fois les mutations de l’économie et les nouvelles possibilités technologiques.

 

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Sources

Source : Radikal, le 11/05/2011

- Traduction pour TE : Marillac

Notes

[1Divers enregistrements concernant des responsables du parti et diffusées sur Internet à un moment de la campagne où l’une des rares incertitudes reste celle de savoir si le parti d’extrême-droite passera, ou non, le cap des 10 % de suffrages.

[2Parti républicain du peuple, kémaliste. M. Baykal dut quitter son poste lorsque fut diffusée une cassette le montrant dans une situation pour le moins compromettante avec une de ses proches collaboratrices, ndlr

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