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Musée Pamuk

vendredi 17 juin 2011, par Marie-Michèle Martinet

Le Musée de l’innocence, dernier roman d’Orhan Pamuk, qui vient de sortir en France, est paru en Turquie en 2006 : l’année du prix Nobel de littérature, qui suivit de près des démêlés avec la justice, la même année, sur fond de polémique à propos du refoulé turc concernant la reconnaissance du génocide arménien de 1915.

Le livre vient de sortir, en France, chez son éditeur habituel, Gallimard (traduction de Valérie Gay-Aksoy). Ce qui me donne l’occasion de consacrer une page à l’un des écrivains majeurs de la littérature contemporaine, dont la lecture est pour moi allée de pair avec ma découverte de la Turquie.

Parfois, elle l’a même précédée, me donnant à comprendre certains événements dont la complexité ou la portée réelle m’avait échappé. Je pense en particulier à La Maison du silence, un roman de 1983 (traduit par la merveilleuse Münevver Andaç) qui fut le premier roman de Pamuk publié en France (Gallimard, 1988) et m’offrit un point de vue exceptionnel sur les années précédant le coup d’Etat de 1980 à travers le déchirement et les non-dits d’une famille. Je pense aussi, pour sa séduction vénéneuse, au somptueux Le Livre noir (1990).

À cette époque, le talent de l’écrivain était déjà bien présent, même si la critique parisienne fut parfois longue à s’en rendre compte. Aujourd’hui, prix Nobel oblige, le romancier fait l’unanimité. Pourtant, je dois bien l’avouer : son dernier opus m’ennuie. Et me donne l’impression d’un certain ressassement, à l’image de ce musée dont il est question dans le titre. Sur 662 pages (je n’en suis qu’à la 508), Pamuk nous raconte l’histoire d’un certain Kemal, jeune homme de la bonne bourgeoisie stambouliote qui, dans les années 1970, tombe amoureux d’une jolie cousine de la branche des parents pauvres. A partir de cette malheureuse liaison, Kemal va lentement mais sûrement organiser son suicide social. Il devient kleptomane et, pour se réfugier dans le musée-mausolée de cet amour perdu, va collectionner les objets rattachés de près ou de loin à la belle et à la passion qu’elle inspire : boucle d’oreille, épingle à cheveu, tasse sur laquelle elle posa ses lèvres, bouteille de soda de la marque Meltem (qui fut l’équivalent turc de notre Pschitt des 60’s), ticket de cinéma, mégots de cigarettes…

L’idée romanesque est séduisante. Et au début, elle fonctionne très bien. Sauf que la lectrice que je suis finit par s’essouffler un peu, tandis qu’une petite voix lui dit qu’au fil des années, Pamuk se laisse de plus en plus aller à son défaut majeur : la complaisance et le délayage. À Istanbul, on le sait depuis longtemps rétif au travail éditorial. Il ne fait confiance qu’à lui-même et ne supporte pas de se voir contraint à couper une phrase, même quand elle rabâche pour la troisième fois ce qu’il a déjà écrit trois pages plus haut.

Pour cette raison, ce Musée bien peu innocent a parfois l’allure d’un musée Pamuk. Roman cultivé, certes, bourré de références et de clins d’œil à la littérature turque contemporaine et à ses auteurs, mais dans lequel l’écrivain semble surtout occupé à tresser sa propre couronne littéraire. Parfois, le système fonctionne, il est même assez drôle quand l’auteur s’amuse à se mettre en scène et à jouer les figurants parmi les convives d’une fête réunissant cette bonne société d’Istanbul qui est la sienne. Mais ça ne marche pas du tout quand l’écrivain donne l’impression de se regarder écrire. C’est dommage…

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- Le Musée de l’innocence

Traduction du turc : Valérie Gay-Aksoy

Collection Du monde entier, Gallimard

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Article publié sur Où est passée Zozo Dalmas ?

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