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L’invisibilité d’Istanbul à travers les yeux de Jean-Marc Arakelian

vendredi 24 juin 2011, par Nathalie Ritzmann

Depuis un peu plus de deux ans, Jean-Marc Arakelian, français d’origine arménienne, arpente les rues d’Istanbul, à la découverte de nouvelles perspectives.

« Istanbul est vraiment l’endroit où je devais être afin que quelque chose puisse se révéler... Ma grand-mère maternelle est d’Istanbul, mes autres grands parents de Kahramanmaraş en Turquie, mes racines sont ici. C’est sans doute pour cela que je perçois là des choses intenses, particulières. Je me fonds bien dans le pays et je dirais que quelque part je me sens plus chez moi ici qu’en France... » me confie-t-il.

S’il commence à voyager dès l’âge de 18 ans, c’est seulement en 1999 que Jean-Marc entreprend une démarche très personnelle, une quête de sa particularité artistique, dont le Liban, où il va vivre durant un an, est le point de départ.
De l’Arménie, où il se rend à plusieurs reprises, à la Jordanie, de Jerusalem à l’Ethiopie, de l’Inde à l’Iran, du Tadjkistan au Japon, ce voyageur dont le thème de voyage est le passage, observe, s’enrichit en s’abreuvant de ses expériences particulières de vie, au contact de ses rencontres sur son chemin. C’est entre le Proche-Orient et l’Asie que ses recherches prennent forme et « la Turquie est aujourd’hui le pays évident où il devait venir », selon lui.

Descendant d’une lignée de créateurs - son père était un grand joaillier - Jean-Marc Arakelian dispose d’une formation cinématographique qui aiguise son oeil. Réalisateur de plusieurs films, surtout expérimentaux, tant en France qu’à l’étranger, cet amoureux de l’image aime les contraintes techniques, apprécie de découvrir et de repousser les règles universelles pour trouver de nouvelles formes d’images et d’angles, cherchant à attraper la lumière d’une autre façon.
Il explique l’importance de cette lumière : « La base de l’image, c’est la lumière qu’on peint chacun différemment, avec un pinceau, à travers la musique ou une photo. Mon outil, c’est la caméra. Pendant quelques temps, je n’y ai pas touché, c’était voulu, pour me laisser pénétrer justement par ce que je voyais, par la mise en scène, par les gens, la lumière, et l’Inde notamment a été fondamentale car c’est un pays où les villes sont de mouvements, de couleurs, de scénographie et la lumière y est très intense. »

De l’argentique au... téléphone portable

Si en Inde, il a beaucoup photographié avec un appareil argentique, les prises de vues réalisées depuis qu’il vit à Istanbul ne le sont pas avec un appareil classique mais avec son portable, un simple Sony Ericsson, seul capteur d’images à portée de main un soir d’octobre 2009, six mois après son arrivée à Istanbul.
Il se trouve alors confronté à Fener - le quartier où il habite - à une mise en scène imprévue : une femme descend un escalier et un homme s’approche d’elle, deux événements indépendants, mais où les yeux de Jean-Marc sont attirés par l’esthétique qui se dégage de cette situation.
« Je n’avais pas ma caméra, simplement mon portable et j’ai pris la photo avec celui-ci, dans les pires conditions qu’on puisse avoir, avec très peu de lumière. En observant le résultat, j’ai vu qu’il y avait quelque chose de particulier qui ressortait... » explique-t-il.

Il poursuit son expérience photographique avec son téléphone et découvre alors une façon de faire qui permet de changer les angles, de trouver de nouvelles perspectives sans utiliser aucun logiciel de retouche. Il utilise son portable comme un pinceau, obtenant des résultats étonnants, des distorsions, des déformations qui lui permettent de redessiner le Bosphore à 180 degrés, de faire bouger les pierres, de changer l’apparence des gens qu’il croise dans la rue...
La technique qui lui permet de réaliser ces photos hors du commun est à l’inverse de la normale. En principe, un photographe est statique et son appareil rapide. Dans son cas, Jean-Marc Arakelian fait tout le contraire d’un photographe. C’est lui qui va donner le tempo, sa main et son corps vont se mouvoir très rapidement, impulsant ainsi de la vitesse au portable. C’est finalement une technique de cinéma qu’il utilise à présent au quotidien, celle des mouvements de caméras.

Jean-Marc précise : « Je me suis aperçu qu’il faut voir les images bien avant de les prendre, parce que déclencher un portable ne se déclenche pas comme un appareil reflex. Je le rends comme tel mais pour cela, la lumière est nécessaire. Prendre de telles photos ne peut pas marcher dans un pays comme la France, cela ne peut fonctionner que dans un pays où il y a beaucoup de lumière, comme c’est le cas à Istanbul, mais aussi en Inde. »

Depuis sa première prise de vue nocturne à Fener, c’est près de 100 000 clichés qu’il a réalisés avec ce portable, en Inde, en Iran, en France mais surtout à Istanbul. Un tiers environ est archivé comme un livre d’images extraordinaire qu’on feuillette avec délectation.
Istanbul constitue une véritable découverte très influente au niveau de l’image pour Jean-Marc, tant au niveau de l’intensité de la lumière que de la scénographie très riche à chaque détour de rue.

Rendre visible l’invisible

Définir ses photos, c’est un peu comme percer le mystère de la balance, mêler le fluide et le statique dans la même image, réinventer un équilibre, recréer une harmonie différente tant aux monuments qu’aux scènes de la vie quotidienne, rendre visible l’invisibilité d’Istanbul.
Voir autrement, c’est assurément l’invitation proposée par cet artiste de l’image, ce peintre impressionniste dont le pinceau est un téléphone portable.

Pour lui, réaliser des photos avec son portable, permet de travailler une technique et de découvrir de nouvelles perspectives avec sa propre poésie, mais aussi de s’échauffer cinématographiquement. En effet, il prépare un film qui sera principalement tourné en Inde sur un nouvel itinéraire de la route de la Soie découvert à travers deux sources, une scripturale, en l’occurrence un livre biblique « L’histoire de Tobie », et une autre, picturale, à savoir une miniature indienne peinte au XVIe siècle appelée « L’ange de Tobie ».

« Bienvenue en Turquie ! »

Il y a 3 ans, de manière tout à fait imprévue, il participe et remporte le premier prix d’un concours photos international au Tadjkistan. En février dernier, un article portant le titre Picturing Istanbul from a new perspective est publié dans le Daily News du quotidien turc Hürriyet qu’il va présenter à la Mairie de Beyoğlu en demandant s’il lui est possible de participer à une exposition.
C’est à cette période qu’a lieu la sélection des artistes qui participeront à la 2e édition du Festival des Dialogues Interculturels à travers les Arts organisé par la Mairie, manifestation d’envergure qui accueille 33 villes et 17 pays issus de quatre continents. Jean-Marc se voit offrir une place de choix sur la place de Galata, à côté de cette tour génoise qui accueille des visiteurs du monde entier, au cœur même de cette ville cosmopolite.
Il expose ainsi pour la première fois, depuis hier et jusqu’au 24 juin 2011, une importante sélection de ses prises de vues, la majorité prises à Istanbul, notamment durant le Festival de la Tulipe de cette année, mais aussi une autre série réalisée en Inde.

Ses origines arméniennes ne lui ont jamais posé de problème quelconque depuis son arrivée sur la terre de ses ancêtres, bien au contraire selon lui. Lorsqu’on l’interroge sur les origines de son nom, c’est par cette phrase « Bienvenue en Turquie » qu’il est accueilli dans les bureaux de la mairie de Beyoğlu par exemple. Ce cadeau que lui offre la municipalité, Jean-Marc le reçoit comme une sorte de Welcome, un véritable signe de bienvenue.
Tous les voyages effectués par Jean-Marc Arakelian depuis des années, toutes ses expériences qu’elles soient dans le domaine de l’humanitaire - auprès des lépreux indiens, des enfants handicapés au Sri Lanka, des adultes atteints de handicaps moteurs lourds au Japon - , qu’elles soient esthétiques, spirituelles mais également sensorielles, ce qu’il a vu, écouté, entendu, touché, avalé, se révèle et se développe ici, à la lumière d’Istanbul.

Outre son projet de film sur ce nouvel itinéraire de la route de la Soie, Jean-Marc espère bien encore réaliser en Turquie un travail sur le visage, non pas en studios photos, mais dans des décors naturels, que ce soit la nuit dans la rue ou dans des lieux particuliers tels des caravansérails, des endroits où l’homme qui travaille se trouve mêlé à la mise en scène improvisée par le photographe et son modèle.

La Turquie représente pour Jean-Marc bien plus qu’une simple étape, comme les autres pays où il a été, même si certains d’entre eux ont été plus importants que d’autres, comme l’Inde, le Japon, Israël ou l’Iran. Il compare Istanbul, cette ville d’images, à une arrivée, avant de continuer, une plaque tournante telle qu’elle l’est géographiquement de façon concrète et naturelle, entre l’Occident et l’Orient...
D’après lui, Istanbul ferait partie de ces lieux de passage inévitables où l’on se pose pour observer le passé, se remettre en question, s’abreuver, reprendre des forces, découvrir, se découvrir, un passage au sens spirituel, un passage d’une vie à une autre, différente...
Cette ville qui ne ressemble à aucune autre aurait-elle cette particularité de révéler des talents cachés, parfois méconnus, ne demandant qu’à naître et à grandir, grâce à cette lumière agissant indirectement sur notre corps ? C’est là toute la magie et le mystère d’Istanbul...
 
- Ce diaporama vous permet de prolonger la visite d’Istanbul à travers les yeux de Jean-Marc Arakelian.

- D’autres photos en cliquant ici.

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Erratum : Pour des raisons de sécurité, l’exposition de Jean-Marc Arakelian est déplacée et sera visible du 20 au 25 juin durant une semaine à « Beyoğlu Belediyesi Sanat galerisi - 217, İstiklal Caddesi - Beyoğlu ».
Horaires d’ouverture : du lundi au samedi de 9 h à 19 h

- Article publié sur le blog Du bretzel au simit

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