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“Néo-liberal”

mercredi 20 février 2008, par Baskın Oran

Je me serais appelé Orhan Pamuk, j’aurais certainement écrit la chose suivante : “ j’ai écrit un texte ; je suis devenu néo-libéral” (O.Pamuk commençait ainsi un de ses livres : “J’ai lu un livre, ma vie a change”-Ndlr).

L’université ne peut pas ainsi continuer. Si l’on poursuit dans la même voie, on ne parlera plus d’université publique d’ici 15 ans. Enfin, plus exactement, il n’y restera plus personne en dehors d’une poignée d’idéalistes et de tout un tas de maîtres de conférence n’ayant pas pu se faire engager ailleurs.” Voilà l’avertissement que j’ai lancé. Je suis tout de suite devenu néo-libéral.

On me demande pourquoi je ne réponds pas. Lors de la conférence de L’Assemblée de la paix en Turquie les 9 et 10 février derniers, un jeune homme s’approche de moi, profitant de la pause sandwich du midi. Il pose la “question” et me demande les raisons de ma position sur le sujet. Je lui ai répondu :

Ecoute mon ami, j’ai en fait dit trois choses :

1- L’université ne peut pas être gratuite. Des gens comme Güler Sabanci et Cem Boyner ont étudié gratuitement à Bogaziçi. Celui qui a les moyens de payer paiera selon ses capacités.

2- L’université ne peut pas fonctionner sans système de bourse. C’est une bourse suffisante qui doit être attribuée à toute personne qui en éprouve le besoin. Une fois sorti du système, le jeune étudiant qui a trouvé un travail sera alors tenu de rembourser progressivement sa bourse sans que cela ne l’empêche de se lancer dans la vie. Et cela de façon à ce que l’université puisse se permettre de verser de nouvelles bourses.

3- L’argent versé par les étudiants ne tombera pas dans l’escarcelle de l’Etat. Il sera ajouté aux dotations que l’Etat verse aux universités et ainsi ces dernières pourront jouir d’une certaine autonomie financière.
Mais savez-vous bien que les gens n’ont jamais lu que ma première proposition sans chercher à aller plus loin et voir ce que concernaient les seconde et troisième.

Mon jeune interlocuteur a alors répondu : “ c’est vrai mais après avoir lu la première , les gens laissent tomber la suite.” C’est tout le sandwich qui m’est resté en travers de la gorge. C’était au mot près la réflexion que m’avait faite une amie très sincère et très bien informée vivant en Australie...

Néolibéralisme au début des années 70

Le nombre de jeunes qui chaque année viennent frapper à la porte de l’université ne cesse de croître. Sur les cinq dernières années, on est passé de 1,9 à 2,4 millions (2003-2007). Sur la même période, la part du budget de l’enseignement supérieur dans le PIB est restée autour de 1% (0,94 ; 0,86 ; 1,07 ; 1,04 ; 1,05).

Et dans le même temps, la part consacrée au Conseil de l’Enseignement Supérieur et aux universités dans le budget de l’Education nationale est passée de 25% à 20% ( voir le rapport d’activité du Conseil pour 2007 ainsi que www.egitimsen.org.tr)

Et vous pouvez être sûr que dorénavant la part que l’Etat versera chaque année aux universités sera de plus en plus restreinte. Pour une raison simple : pour celle qui veut que l’Etat s’enfonce d’année en année plus profondément dans le bourbier de la dette.

Et la raison de cet endettement ? Accrochez-vous, je vais le dire d’une façon un peu abrupte : la raison en est que ceux qui comme moi dans les années 70 portaient très haut cette idée d’étatisation de l’économie au risque de leur propre intégrité souhaitaient que cette politique se poursuive sans changer.
Que les gens de mon âge se souviennent. Pour nous les gens de gauche à cette époque, l’étatisme (techniquement : “Industrialisation par substitution des importations”) constituait le premier pas vers le socialisme, voire une sorte de socialisme même.
Et au nom de cet étatisme (pardon, socialisme), nous n’avons pas peu brandi nos jeunes poitrines en guise de boucliers. J’avais une vieille Citroën. Histoire de ne pas acheter de carburant ailleurs qu’auprès du pétrolier d’Etat, je ne sais plus combien de fois je suis tombé en panne sèche.

Mon billet de Loterie Nationale ? Pareil. Je ne l’achetais jamais aux marchands ambulants mais à la Direction Générale de la Loterie Nationale au coin de Kizilay à Ankara. Que l’Etat gagne au lieu de l’individu.
Et alors qu’on n’aurait pas permis que l’on touche à un seul des cheveux de notre étatisme, pouf, ce fut le choc des décisions du 24 janvier 1980. L’Etat s’est endetté auprès du FMI, on a ouvert les frontières, gelé les salaires et laissé flotter les taux d’intérêt. Le dollar est passé de 47 à 70 lires turques. Les prix sont partis dans une tourmente haussière. Bien sûr que la junte du 12 septembre 1980 n’en a pas moins fait pouf par la suite de façon à appliquer ces terribles mesures. Ce fut la fameuse formule du 24+12.

Et pourquoi tout cela ? Parce que cet étatisme absolument nécessaire pour pouvoir réaliser le “décollage” des années 1930, enfin cet étatisme que nous prenions pour du socialisme, est devenu, une fois le pays un peu développé une véritable catastrophe. Par exemple, Arçelik était obligé d’importer des condensateurs différents pour pouvoir produire des frigos qui ne givraient pas. Mais une Turquie désargentée - qui “manquait même de 70 cents”, selon la formule de M. Demirel, le premier ministre de l’epoque - était dans l’incapacité d’importer non pas seulement des condensateurs mais même de l’essence parce qu’elle était également incapable d’exporter ses frigos Arçelik chers et de piètre qualité pour la raison que l’étatisme l’avait protégé de toute concurrence.

Et c’est Özal qui est arrivé à pas comptés pour jeter une Turquie ne sachant pas nager au beau milieu de l’océan. Histoire qu’elle apprenne. Ce fut un océan de dettes bien évidemment. C’est ainsi que nous en sommes arrivés aujourd’hui au point auquel nous sommes.

Que les gens de mon âge se souviennent aussi de la fameuse Stratégie Révolutionnaire Démocratique et Nationale. Après la bourgeoisie, nous les socialistes, étions favorables à ce que cet étatisme soit perpétué comme avant. Parce qu’ainsi il était évident que l’impérialisme ne pourrait toucher au pays.

Maintenant écoutez ceci : et si moi au début des années 70, je m’étais permis de dire : “ cela ne peut plus durer. Il nous faut peu à peu abaisser les droits de douane. Et que les entreprises se préparent à la concurrence. Exportons un peu que nous puissions importer des biens intermédiaires. Rendons nos industries de base quelque peu autonomes que nous puissions enfin échapper à ce fléau du clientélisme (le je te trouve un boulot et tu me trouves des voix) et passer à un mode de production rationnel “ alors sachez que tous ceux qui composent le front du refus à la fin de la gratuité de l’université, m’auraient enseveli sous des monceaux d’appellations diverses : nabot du capitalisme, agent de l’impérialisme, et de plus belles encore. Car en ce temps-là, on ne disait pas encore néolibéral.

Difficile tâche que celle devenir un individu

Bien évidemment, tout cela je ne l’aurais pas dit dans les années 70. Parce que d’une part, je n’en avais pas la moindre idée. Et d’autre part, je n’aurais pas eu le courage de dire de pareilles choses. Parce que pour pouvoir parler ainsi, il aurait fallu être un individu. Or, moi à cette époque, je n’étais pas un individu mais le membre d’une organisation de gauche.

Je vous avais déjà raconté ce que mes proches amis m’avaient fait et dit lorsqu’en 1981 j’avais écrit que les universités devraient être fondées dans les grandes villes seulement et qu’elles ne devraient jamais être fondées “là où les étudiants et étudiantes ne peuvent boire de la bière ensemble en public”.

Malheureusement, la notion et la réalité de “communauté” ne sont pas d’essence exclusivement religieuse. Dans certains cas, la communauté peut aussi être ethnique ou “de gauche”. Je suis d’accord : aucun individu ne peut acquérir et défendre ses droits sans organisation ; l’association est nécessaire. Et dans le cas contraire, c’est l’état-nation ou la communauté qui dévore, avale et engloutit l’individu tout cru. Mais si cette organisation se met en tête d’interdire à l’individu de dire ce qui lui semble juste alors elle devient une communauté.
Il est deux choses qui freinent le développement de l’individu dans le monde : l’état-nation et la communauté. Et d’ailleurs, les droits de l’homme ne s’établissent que sur un espace patiemment gagné sur les deux.

J’ai 63 ans. Cela ne fait pas dix ans que j’ai commencé à devenir un individu au sens véritable du terme. Et le processus se poursuit encore.
Hier on m’aurait traité de communiste. Aujourd’hui, je suis pro-Kurde ou pro-Arménien ou je ne sais quoi d’autre encore. Néolibéral aussi. Je m’en fous. Allez-y vous aussi de votre qualificatif.

Dans les années 70 alors que le code pénal imposait ses articles 141-142 (141 : communisme, 142 : propagande communiste), tu défendais le socialisme mais il aurait aussi fallu que tu nommes les erreurs de ton organisation le cas échéant. Si possible.

Dans les années 2000, tu parleras lors des conférences organisées sur la question kurde, mais tu parleras de ce que les Turcs ont fait aux Kurdes sans omettre de dire aux Kurdes ce qu’ils ont fait aux Arméniens et aux Syriaques.
Tu prendras part aux conférences données sur la question arménienne à l’étranger mais tu diras tout haut que tu tiens pour équivalent le syndrome de Sèvres pour les Turcs et le discours sur le génocide de la diaspora.

Et tu diras que si l’on continue comme cela, l’université publique court à sa perte. Et si possible, tu donneras les avertissements que tu peux donner.
Car c’est bien cela la mission de cette créature que l’on nomme intellectuel.

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