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Les îles des Princes, dernières traces de cosmopolitisme en Turquie

jeudi 1er décembre 2011, par Marie-Amélie Carpio

Les Turcs les appellent familièrement “adalar”, autrement dit “les îles”. Sur la carte, neuf bouts de terre posés en mer de Marmara, à seulement quelques encablures d’Istanbul. Et déjà un autre monde, une échappée belle, loin de la promiscuité et du tumulte affairé de la capitale. Après une demi-heure de “vapur” au milieu des tankers et des frêles esquifs de pêcheurs, les îles des Princes surgissent de la brume.

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Le « vapur » en provenance d’Istanbul, au loin. MARIE DORIGNY

Retraite des mystiques byzantins puis, au XIXe siècle, des élites ottomanes, elles sont devenues le refuge des Stambouliotes fuyant les chaleurs estivales.

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A bord du « vapur » vers les îles aux Princes. MARIE DORIGNY

Mille ans d’histoire y contemplent le voyageur, dans une atmosphère de temps suspendu. Sur les quatre îles habitées de l’archipel, Kinaliada, Burgazada, Heybeliada [ou Heybeli] et Büyükada, les voitures sont bannies ; les déplacements s’effectuent à pied, à vélo et en calèche. La vie s’y écoule paresseusement, entre les monastères byzantins perchés à flanc de pinèdes, et les somptueuses villas en bois Belle Epoque, enveloppées dans les effluves de jasmins et de bougainvilliers.

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Le transport des hommes et des marchandises se fait en calèche, appelée « Fayton ». MARIE DORIGNY

Dès les premiers temps de l’Empire romain d’Orient, l’âpre solitude des îles a attiré les ermites, avant que les princes byzantins n’y bâtissent couvents et monastères, ce qui valut aux îles le surnom de Panadanisia, “îles des Prêtres”. Dans le silence des cloîtres, les mystiques côtoyèrent bientôt les exilés politiques, alors que les monastères devenaient des lieux d’emprisonnement au gré des intrigues de cour, dont Byzance foisonnait. Une bastille insulaire pour empereurs déchus, princes écartés du trône, généraux ou ministres à l’ambition trop menaçante. Dans ce terminus des illusions perdues furent un temps exilées les impératrices Zoé, Irène et Théodosia, comme le patriarche Méthodius, confiné dans une crypte pendant sept ans, tandis que l’empereur Romain IV Diogène y connut une fin ignominieuse, une révolution de palais le laissant les yeux crevés, enfermé dans un monastère où il mourut en peu de temps. Une tradition tenace. En 1960, les membres du gouvernement du Parti démocrate, renversés par un coup d’État militaire, furent emprisonnés sur la petite île de Yassiada.

De ces geôles monacales, il ne reste que quelques ruines, et le nom d’“îles des Princes” en référence aux illustres prisonniers. La vocation religieuse des îles est, elle, toujours présente dans les nombreuses églises et les quelques monastères orthodoxes qui se dressent encore au sommet des collines boisées, en particulier celui de la Sainte-Trinité. Construit au IXe siècle sur l’île d’Heybeliada, il abritait depuis 1844 la grande école de théologie des orthodoxes, qui forma tout le clergé grec de l’Empire ottoman, puis de la Turquie, jusqu’en 1971. Les autorités turques l’ont fermé à la suite des affrontements entre Grecs et Turcs à Chypre. A ce jour, le séminaire est toujours clos, hypothéquant le renouvellement du clergé orthodoxe turc malgré les pressions de l’Union européenne, qui a fait de sa réouverture un test du respect de la liberté religieuse par Ankara.

“C’était une école de théologie unique. Tous les patriarches de l’Empire sont sortis d’ici, et au XXe siècle le clergé orthodoxe d’Amérique, d’Europe, d’Australie et des Balkans y était formé”, explique Sotirios Varnalidis, professeur de théologie à l’université Aristote de Thessalonique, en Grèce, qui s’occupe aussi de la magnifique bibliothèque du monastère, que des chercheurs du monde entier continuent à fréquenter.

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Sotirios Varnalidis, l’ancien directeur de la bibliothèque du monastère de la Sainte-Trinité, parti enseigner à Thessalonique. MARIE DORIGNY

Elle abrite près de 60 000 livres, dont une partie du fonds Métrophane, du nom du patriarche de Constantinople qui le constitua au XVIe siècle. On y trouve quelques-uns des plus vieux livres imprimés de l’Histoire. Joyau de la collection, un exemplaire des comédies d’Aristophane daté de 1484. Exception faite des visiteurs temporaires, seuls un évêque et un diacre veillent en permanence sur le monastère de la Sainte-Trinité. “De temps en temps, des prêtres viennent de Grèce pour assurer les fonctions liturgiques avec un visa de tourisme, valable trois mois seulement, mais ce n’est pas une solution durable. Nous ne pouvons pas dépendre de l’extérieur, nous avons besoin de nos propres prêtres.”

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Messe dominicale à St-Nicolas. Le faste du rituel grec-orthodoxe a pour seuls spectateurs une poignée de fidèles locaux et quelques touristes de passage. MARIE DORIGNY

Dans le monastère de Saint-Georges, sur Heybeliada, le rôle de gardien du temple est tenu par l’archidiacre Nectarios Selalmazidis. L’édifice a été construit il y a mille ans, et plusieurs fois rebâti au gré des tremblements de terre et des incendies successifs. Les derniers moines sont partis au début du siècle dernier. “Le monastère était quasiment vide quand je suis arrivé, il y a sept ans. J’ai alors commencé à restaurer et à acheter des meubles et des objets anciens”, se souvient l’archidiacre. Avec la patience du collectionneur, il a donné des allures de musée à ce monastère déserté. Dans les enfilades de pièces, des poêles, des services à thé et des coffres de l’époque ottomane voisinent avec les photos en noir et blanc des anciens patriarches, et une précieuse relique, la robe d’ordination de Nicodème, patriarche de Jérusalem à la fin du XIXe siècle.

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L’archidiacre Nectarios Selalmazidis veille seul depuis sept ans sur le monastère de St-Georges. MARIE DORIGNY

Les îles furent souvent la proie des pillards, des pirates ou des croisés. L’antique porte d’entrée de Saint-Georges porte les stigmates de ces luttes anciennes : on y voit les traces d’une rigole où s’écoulait l’huile bouillante que les moines destinaient aux corsaires. Aujourd’hui encore, le monastère garde l’allure d’une forteresse assiégée. Et les barbelés qui l’entourent et les terrains qui lui ont été confisqués pour construire l’Ecole navale turque témoignent des estocades politiques contemporaines, indexées sur les relations entre la Grèce et la Turquie concernant la question chypriote. Des antagonismes qui n’en finissent pas d’exaspérer Nectarios Selalmazidis. “Nous avons des différences politiques, mais nous sommes un même peuple. Nous avons vécu tant de siècles ensemble ! Nous avons la même nourriture, la même musique, les mêmes coutumes. Si les gouvernements grec et turc décidaient de faire des tests ADN, ils seraient bien en peine de nous différencier.”

Sous l’Empire ottoman, les minorités jouissaient d’une tradition de tolérance. C’est sans doute les îles des Princes qui incarnent le mieux ce que fut cette coexistence des communautés au temps de la Sublime Porte. Au milieu du XIXe siècle, la création de la première ligne de bateaux à vapeur entre Istanbul et les îles entraîna un développement spectaculaire de ce qui n’était alors que de petits villages de pêcheurs. Brusquement arrachées à leur isolement, les îles devinrent le dernier lieu de villégiature à la mode. Les grands négociants grecs, arméniens et juifs et les riches ottomans y firent bâtir de somptueuses résidences d’été en bois, les kösk (entourés d’un jardin) et les yali (situés sur le rivage).

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Ruelle bordée de « kösk », les maisons en bois traditionnelles. MARIE DORIGNY

Ces vastes manoirs aux vérandas et aux colonnades savamment ouvragées se dressent toujours sur les îles des Princes. Vestiges plus ou moins branlants de la grandeur passée, certains s’épanouissent encore orgueilleusement dans un encadrement de glycines, de jasmins et de lauriers-roses, tandis que d’autres sont réduits à l’état de ruines. Plus que les errements d’une urbanisation anarchique, qui bétonna une partie des îles dans les années 1980, c’est surtout le coût d’entretien des villas qui rend leur préservation difficile.

Avec sa façade écaillée, dévorée par le lierre, ses poutres branlantes et son parquet vermoulu, la vaste demeure de Constantine Pingo n’est plus que le fantôme de l’ancienne opulence familiale. Le sémillant vieillard grec ne la quitterait pourtant pour rien au monde. Il égrène ses souvenirs depuis le balcon du deuxième étage, devant une vue imprenable sur Heybeli. Des nuages de pollen s’élèvent dans l’air du soir, enveloppant les collines environnantes d’une brume dorée. Sa famille, qui travaillait dans le commerce des bijoux au grand bazar d’Istanbul, a acheté la villa à des aristocrates en 1944, séduite par la tranquillité de l’île. “Quand j’étais enfant, on était ravitaillé par des ânes, et on montait jusqu’ici sur leur dos, se souvient-il. Un espace leur était réservé dans le jardin, à côté du bassin à poissons, où l’on avait coutume de jeter de la résine de pin pour parfumer les lieux.”

C’est à Büyükada que l’on trouve les plus beaux vestiges de ces riches heures. Cette “Trouville fashionable”, selon le mot de l’écrivain français Gustave Schlumberger au XIXe siècle, était sans doute l’île la plus cosmopolite de l’archipel. “Les habitants et les visiteurs estivaux appartiennent à toutes les nations, à toutes les races et à toutes les religions”, décrit l’écrivain grec Chasiotes. “Partout ce ne sont que divertissements, concerts, excursions, courses d’ânes, de bateaux, danses…” Vers 1850, le romancier français Louis Enault renchérit : “Pendant le jour, Prinkipio [l’ancien nom grec de Büyükada] semble un désert brûlant. La vie commence quand descend la fraîcheur du soir. Il est alors fait assaut de luxe, sinon d’élégance, et les femmes en folles toilettes, robes décolletées et fleurs dans les cheveux, se promènent suivies d’un cortège d’adorateurs.”

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Au fond à gauche, le Splendid Palas Hotel, fondé en 1911 sur l’île de Büyükada. MARIE DORIGNY

Construit en 1908 sur le front de mer, le Splendid Palas Hotel a gardé l’atmosphère de la Belle Epoque. Avec sa façade de bois blanc aux volets rouges et ses deux coupoles argentées, c’est l’un des bâtiments les plus emblématiques de Büyükada. “C’est un devoir familial et national de le restaurer”, insiste Münir Hamamcioglu, le petit-fils du fondateur, qui fut le dernier maréchal des armées ottomanes. Dans le salon de l’hôtel, un portrait de l’aïeul en grand uniforme voisine avec plusieurs photos d’Atatürk, qui y séjourna quand il n’était encore que général.

Münir Hamamcioglu, lui, a passé toute sa jeunesse à Büyükada et connu ses heures fastes et insouciantes. “Quand j’étais petit, au début des années 1950, il y avait une très large communauté grecque. Elle organisait toujours un bal de bienfaisance. C’était un bal masqué qui avait chaque année un thème différent, avec des orchestres italiens et des lanternes chinoises. Nous n’avions pas le droit de quitter nos chambres, alors nous regardions d’en haut. Nous avons grandi au milieu de cette ambiance.” Les souvenirs sont beaux. Les descendants des anciens habitants grecs reviennent parfois passer leurs étés sur l’île, tout comme quelques veuves juives que Münir Hamamcioglu a connues jeunes filles. “Elles continuent de passer l’été à l’hôtel. Elles ont gardé les mêmes chambres, s’amuse-t-il, et portent toujours trois habits différents dans la journée.” Pour autant, le cosmopolitisme des îles des Princes n’est plus qu’un souvenir. Les politiques discriminatoires à l’égard des minorités, et en particulier des Grecs, ont fait partir la population traditionnelle des îles. Et dans le même temps, les îles ont accueilli une population croissante de Turcs.

Des traces du cosmopolitisme d’antan subsistent, il est vrai. A Burgaz, Grecs, Arméniens, Juifs, Turcs sunnites et alévis, une minorité musulmane non reconnue par les autorités, continuent de cultiver les anciennes traditions d’échange entre communautés. “Quand un chrétien meurt, sa dépouille est exposée soit dans la cour de la mosquée, soit dans le jardin du cemevi [le lieu de culte des alévis] avant les funérailles”, explique Metin Tüzün, un ancien député installé à Burgazada depuis trente-six ans. “Nous nous souhaitons mutuellement les fêtes religieuses, Pâques, l’Aïd. Nous sacrifions le mouton ensemble, Grecs, juifs et musulmans.” A Büyükada, derrière les établissements à la mode du front de mer, les anciens se retrouvent au café Malatya : Grecs, Arméniens, Juifs, Turcs et Kurdes y jouent chaque jour aux cartes ensemble. Dans les rues, l’appel du muezzin se mêle au son des cloches des églises, tandis que les conversations de rue, d’où s’élèvent des mots grecs, turcs et arméniens, font flotter un parfum de babélisme. On entend même encore du ladino, cette langue parlée par les Juifs espagnols au XVe siècle et qu’ils ont continué à utiliser dans l’Empire ottoman, où ils avaient fui l’Inquisition des Rois Catholiques.

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Costa le Grec (à gauche) et Duran le Turc (à droite) sont amis depuis quarante ans. Tous les soirs, à son retour de la pêche, Duran vient commenter les nouvelles du jour avec Costa sur le balcon de son « kösk ». MARIE DORIGNY

Pourtant, à Heybeli comme à Büyükada, l’ambiance a changé. “La fête est finie”, résume, lapidaire, Constantine Pingo. Aujourd’hui, on ne compte plus que cinq ou six familles grecques. A Büyükada aussi, l’exil a été massif. Et si les nouvelles populations turques coexistent encore avec quelques représentants des anciennes minorités, les antiques habitudes d’échange se sont en partie évanouies. “Avant, nous vivions ensemble. Nous ne savions pas qui était grec, turc, juif. La vie sur les îles était très moderne, très ouverte. Aujourd’hui, même s’il n’y a pas d’actes de violence, on ressent davantage d’intolérance”, regrette Nafi Haleva, frère du grand rabbin de Turquie, qui est né à Burgazada et s’est installé à Büyükada il y a vingt-cinq ans. Le renouveau viendra-t-il de la nouvelle municipalité sociale-démocrate récemment élue ? Celle-ci s’est en tout cas fixé pour programme de renouer avec le passé cosmopolite des îles des Princes.

“Pendant des dizaines d’années, il y a eu tellement de nationalisme que le racisme s’est développé. Nous avons du travail à faire pour arranger les choses”, résume Raffi Hermon, l’un des conseillers municipaux, d’origine arménienne. Pour y parvenir, la nouvelle équipe mise sur la culture. “Quand on parle de cohabitation des communautés, il y a plusieurs étapes, poursuit-il. La première étape est celle d’une simple coexistence, et la deuxième réside dans la réalisation d’une sorte d’harmonie. Lorsqu’un musicien turc commence à chanter une chanson chrétienne, qu’un chrétien se met à chanter en hébreu et qu’un juif entreprend une danse turque, on atteint cette harmonie. Cette ancienne coutume avait été oubliée et on commence à la réhabiliter. A Büyükada, nous avons ainsi organisé un festival de musiques et de chants grecs, et un concert avec un orchestre symphonique composé de jeunes Arméniens et de jeunes Turcs… Si nous réussissons ici, le reste de la Turquie parviendra aussi à trouver un modus vivendi entre communautés.”

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Le débarcadère de Büyükada, construit à l’époque de l’Empire ottoman. MARIE DORIGNY

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Voir en ligne : Les îles des Princes, dernières traces de cosmopolitisme en Turquie

Sources

Source : le Monde.fr , 24.11.2011.

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