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L’AKP ne permettra pas de coup d’Etat (1)

lundi 30 juillet 2007, par Neşe Düzel, Sebahat Erol

Cet article date un peu, mais son contenu reste d’une grande actualité, c’est pourquoi Turquie Européenne vous le livre en cette période de vacances qui est nous pour l’occasion de publier des articles restés dans nos archives et encore inédits en France.
Celui-ci sera publié en deux parties au cours de cette semaine.

Neşe Düzel et Fehmi Koru
• Le mémorandum de l’état-major a été une grande surprise pour l’AKP. Le gouvernement a été induit en erreur par les messages qu’il a reçus des acteurs du mémorandum. Il les avait crus désireux de travailler avec l’AKP.
• Aujourd’hui, le gouvernement aurait agi autrement dans l’affaire de Şemdinli où il a commis une grave erreur. Je n’ai pas non plus pu comprendre le comportement de l’AKP dans le meurtre du père et de son fils devant chez eux. Les assassins ont été acquittés.
• Le Ministère de la Justice, sous prétexte que la loi sur l’adultère existait en occident, l’a fait adopter par le gouvernement. Erdogan s’est rendu à Bruxelles avec le Ministre de la Justice. Il a appris que notre loi était différente.

- Pourquoi Fehmi Koru ?

La Turquie vit de nouveau une de ses traditionnelles périodes de troubles. Alors que d’un côté, des millions de personnes manifestent sur les places en lançant des slogans comme : « Ni charia, ni coup d’Etat ! » de l’autre côté, l’Etat Major de l’Armée menace le gouvernement et le Parlement avec un mémorandum illégal. Entre temps, la Cour constitutionnelle rend carrément impossible les élections présidentielles avec une décision dont la légalité est très contestée. La cible de tous ces événements est le gouvernement de l’AKP. Quelle leçon l’AKP tire-t-il du rassemblement de telles foules ? Pourquoi les partisans de l’AKP sont-ils à ce point pris au dépourvu par le mémorandum de l’Armée ? N’ont-ils donc jamais reçu de messages de ce genre de la part de l’Armée auparavant ? « Si Abdullah Gül avait été élu à Çankaya, il y aurait eu un coup d’Etat », dit-on. En cas de coup d’Etat, comment le gouvernement de l’AKP réagira-t-il ? Acceptera-t-il d’être écarté du pouvoir par les armes ? Nous avons posé ces questions à l’écrivain Fehmi Koru qui suit de près la politique en général et celle de l’AKP en particulier et qui est très au courant des événements qui se passent en coulisses.

- Nous traversons une période très mouvementée. Chacun d’entre nous essaie de tirer des conclusions des événements vécus ces derniers temps. Mais l’essentiel est de savoir quelles conclusions le pouvoir et le gouvernement tirent de ces événements. Vous êtes un écrivain qui connaît très bien l’AKP. Selon vous, quelle conclusion l’AKP a-t-il tirée des manifestations de Tandoğan et de Çağlayan ? En a-t-il tiré une conclusion ?

Je pense que oui. Seulement, l’AKP garde pour lui certaines de ces conclusions. Le gouvernement semble minimiser l’importance de ces rassemblements, mais en réalité, il y accorde beaucoup d’importance. Je le dis parce que je le ressens ainsi mais aussi parce que je me base leurs actions. En effet, la prise en compte interne de ces événements n’a rien à voir avec l’image affichée. Dans les commentaires internes qui sont faits, les gens de l’AKP affirment qu’il ne faut pas négliger des foules aussi importantes formées par des gens d’opinions diverses. D’ailleurs, la nomination d’Abdullah Gül à la candidature pour les présidentielles montre bien que ces manifestations ont été prises au sérieux.

S’il n’y avait pas eu cette manifestation de Tandoğan, qui allait être désigné comme candidat à Çankaya ?

Probablement Tayyip Erdogan. En fait, dans le choix du candidat, il y a eu aussi d’autres éléments qui ont joué, comme l’organisation du parti, la prise en compte de l’opinion publique… Mais, voyez-vous, les gens de l’AKP ont éprouvé une certaine stupéfaction de voir que, malgré le fait que le gouvernement soit au pouvoir depuis quatre ans et demi, il y avait encore une certaine catégorie de la population qui avait des préjugés envers eux. Ils se disent : « A croire que nous ne sommes pas au pouvoir depuis quatre ans ! Nous sommes toujours confrontés à l’inquiétude, aux peurs d’une certaine catégorie. » En fait, ils se sont rendus compte de la situation.

Si le gouvernement s’est rendu compte de la situation, cela signifie que le fait que ces millions de personnes soient descendues dans les rues va provoquer des changements dans la politique de l’AKP. Est-ce qu’il va y avoir un changement ?

Non, pas dans leur politique. Parce que l’AKP ne croit pas avoir eu un comportement susceptible d’avoir causé des inquiétudes dans cette partie de la population ni d’avoir suivi une politique gênante. Comme les gens de l’AKP n’avaient pas une intention quelconque de changer le mode de vie de la population, ils voient les manifestations des foules sur les places comme une mauvaise interprétation de leur politique, comme des « élucubrations », comme des « craintes infondées ». Mais bien sûr, l’AKP peut se présenter à ces élections avec une image propre à dissiper les craintes de la population. Dans ses listes de candidats, il peut faire place à des noms synonymes de démocrates et s’il y a dans les rangs de l’AKP certains éléments durs, il peut leur donner moins de place. Il peut s’efforcer de présenter devant le Parlement un gouvernement composé avec plus d’attention. Le souci de l’AKP n’est pas la pêche aux voix.

Pourquoi donc ?

Parce qu’ils sont sûrs maintenant d’avoir encore plus de voix qu’aux dernières élections. Les derniers changements effectués pour l’élection de Président ont complètement chassé leurs craintes quant aux voix qu’ils recueilleront. Désormais, l’AKP n’a plus de souci de ce côté là, mais se soucie de devenir un « gouvernement qui gouverne ». Les déclarations de l’Etat Major ont été une grande surprise pour l’AKP. Abdullah Gül a affirmé : « J’ai connu la plus grande surprise de ma vie. » Ils ne pensaient pas du tout être confrontés à une telle chose.

Cela fait un an que les observateurs politiques déclaraient que l’élection à Çankaya pouvait être très douloureuse, que des événements importants pouvaient y être vécus, voire un coup d’Etat. Comment donc ce mémorandum a-t-il pu surprendre le gouvernement ?

Nous, nous pouvons aboutir à des conclusions logiques en comparant les événements du passé avec ceux d’aujourd’hui. Mais eux ? Ils sont tous les jours avec les acteurs de ces manifestations. Ils se voient, ils échangent des messages.

Des messages avec les acteurs du mémorandum ?

Bien sûr. Naturellement, les messages qu’ils ont reçus d’eux ont pu les induire en erreur. Ils ont pu les voir comme un organe qui désirait encore travailler avec eux. Je veux dire qu’ils n’ont peut-être pas prévu que cet organe allait les surprendre avec une telle déclaration. Ils s’attendaient certes à certains événements mais pas à un mémorandum de l’Etat Major. Finalement, ce qui s’est passé, c’est que l’AKP, au bout de quatre ans et demi passés au pouvoir, a senti qu’il ne constituait pas un gouvernement qui gouverne. Car il ne suffit pas seulement d’avoir été élu par le peuple pour être un gouvernement qui peut diriger. Pour pouvoir réellement diriger, le gouvernement doit travailler en accord avec les autres organes de l’Etat et doit avoir réellement ces organes sous son pouvoir.
Tous les manifestants n’étaient pas partisans d’un coup d’Etat. D’ailleurs, on a pu entendre le slogan : « Ni coup d’Etat, ni charia ! » Mais ces personnes sont inquiètes. Elles craignent que si l’AKP remporte aussi les présidentielles, il n’y ait des mesures qui portent atteinte à la laïcité.

Est-ce que l’AKP se rend compte de ces craintes ?

Oui, ils s’en rendent compte mais ils croient vraiment que cette peur devenue palpable est sans fondement. Ils se disent vraiment sincères au sujet de la laïcité et de la démocratie et croient vraiment que leur présence va raffermir l’ordre constitutionnel. Ils n’ont pas de calendrier secret. Ils ne se disent pas : « Que le Président soit aussi des nôtres et nous mettrons en œuvre notre calendrier secret. »

Vous dites que l’AKP est conscient des craintes de la population. Les dirigeants de l’AKP pensent-ils alors qu’ils ont leur responsabilité dans la naissance de cette peur ?

Je ne crois pas qu’ils le pensent. L’aveuglement provoqué par le pouvoir, que nous avons pu constater par le passé pour tous les gouvernements, touche aussi parfois l’AKP. Ils arrivent à connaître l’opinion des catégories de la population qui sont de leur tendance, mais malheureusement, ils n’ont pas de moyens permettant d’avoir le point de vue des gens opposés à leur politique.

Comment en serait-ce autrement ? Il y a un problème nomination massive de proches de l’AKP aux postes importants du pays. Ce problème inquiète particulièrement la population. Il n’y a pour ainsi dire personne dans les postes de direction qui n’ait une femme voilée. Cette vérité a attiré l’attention surtout dans le choix du directeur de la Banque Centrale. Pourquoi est-ce que les dirigeants de l’AKP optent-ils pour ce genre de nominations uniformes ? Cela ne revient-il pas pour l’AKP à diviser le peuple en deux catégories : ceux qui sont des leurs et ceux qui ne sont pas des leurs ?

Je ne pense pas que l’AKP cherche particulièrement à nommer exclusivement les siens aux postes importants. Si vous entendez par là choisir ceux avec qui ils vont travailler parmi leurs amis, désigner aux postes clefs du gouvernement des gens qui ont des idées proches des leurs, alors, tous les gouvernements font cela.

Est-ce que les dirigeants de l’AKP considèrent comme faisant partie des leurs uniquement ceux dont les femmes portent le voile, ceux dont les convictions religieuses sont les leurs et qui ont le même mode de vie qu’eux ?

Non, pas du tout. Ce n’est pas sur ce critère que sont choisis les ministres qui occupent des postes importants au gouvernement. Ils offrent des places à des gens avec lesquels ils pensent pouvoir travailler ensemble sans problème.

Pourquoi l’AKP n’a-t-il jamais préféré travailler avec des démocrates qui ne souhaitent pas comme eux afficher leurs convictions religieuses ?

Personnellement, je pense qu’ils le font. Vous dites qu’ils portent au pouvoir des gens de leur tendance religieuse. Et pourquoi donc les précédents gouvernements ne voulaient-ils pas confier des postes importants à ces gens pourtant compétents ? Ce qui montre bien que l’erreur ne commence pas avec l’AKP. Les autres refusaient de travailler avec ces gens. Et ceux qui pensaient être autrefois victimes de discrimination se disent aujourd’hui qu’on leur confie du travail car c’est un gouvernement conservateur qui est passé au pouvoir. D’ailleurs ils ont dû le demander au gouvernement. Puisque les précédents gouvernements avaient la possibilité de choisir ceux avec lesquels ils souhaitaient travailler, le gouvernement actuel en a également le droit.

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Sources

Radikal 7 mai 2007
Traduction Sebahat Erol - © Turquie Européenne pour la traduction

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