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Islam et Occident : « vérités amères », par Jean-Pierre Langellier

lundi 27 février 2006, par Jean-Pierre Langellier

LE MONDE

Par-delà le bruit et la fureur qu’elle suscite, l’affaire des caricatures du prophète Mahomet lance un défi durable aux élites d’islam et d’Occident pour reconquérir un espace de dialogue et de compréhension mutuels. Comment combler les ignorances, déssiller les regards, alléger les amertumes à un moment où chacun des deux mondes en présence ne voit de l’autre que son pire visage ? Une cinquantaine de dirigeants politiques, chercheurs, diplomates, responsables d’associations et quelques journalistes ont tenté de répondre à ces questions lors d’une récente conférence à Kuala Lumpur, coparrainée, entre autres, par la Malaisie, pays hôte, le Royaume-Uni, la France et l’université de New York.

Un mot est revenu sans cesse dans ces débats : l’éducation. Elle seule permet de démêler les faits et les mythes, les réalités et les fantasmes. Pour réduire la fracture entre islam et Occident, le premier ministre malaisien, Abdullah Ahmad Badawi, croit aux vertus d’« une recherche vigoureuse de la connaissance ». Chef d’une République à majorité musulmane, dans une société multiethnique, il tient cette quête du savoir pour l’une des clés du renouveau qu’il juge indispensable en terre d’islam.

Education bien ordonnée commence par soi-même, souligne Usman Bugaje, président de la commission des affaires étrangères du Parlement nigérian. Cet universitaire déplore que les peuples musulmans connaissent de moins en moins bien leur propre religion, sans parler de celle des autres : « Inutile de remonter à l’Andalousie arabe pour constater que l’éducation est de plus en plus rétrécie, souligne-t-il. Nous devons revitaliser les programmes, renouer avec notre grande tradition intellectuelle ! »

C’est également l’avis de Mohammed Arkoun, historien de la pensée musulmane. « Nous avons besoin avant tout, constate-t-il, d’une véritable politique d’éducation et d’une recherche scientifique ambitieuse. Les travaux des experts n’alimentent que des débats d’initiés sans écho dans les médias ni dans le grand public. » Pour Mohamed Charfi, ancien ministre tunisien de l’éducation (1989-1994), cette dernière représente, avec la liberté, l’égalité hommes femmes et la bonne gouvernance, l’un des quatre domaines où le monde musulman doit accomplir des progrès décisifs.

Celui qui présida aussi, dans son pays, la Ligue des droits de l’homme connaît bien son sujet. Il eut la charge de porter un coup d’arrêt à l’islamisation, qui, à la fin du règne d’Habib Bourguiba, avait contaminé le système d’enseignement, par le truchement des manuels scolaires. « L’éducation doit être modernisée, résume-t-il. Elle doit ouvrir les esprits, apprendre à réfléchir, éveiller le sens critique. La connaissance d’autrui et de ses systèmes de pensée est un moyen essentiel d’enrichissement de soi. »

L’universitaire pakistanais Imran Ali brosse un tableau « alarmant » de la science et de la technologie sur les campus musulmans. Seules la Malaisie et la Turquie peuvent prétendre figurer dans le « top 500 » des meilleures universités du monde. Les autres végètent, selon lui, sur « le versant obscur » de la mondialisation. Et, pourtant, un transfert de savoir et de technologie s’opère entre l’Occident et l’Orient. « Mais il profite directement à l’Extrême-Orient et passe devant le nez du monde musulman », observe Timothy Garton Ash, professeur au St Antony’s College d’Oxford.

Ouvrir les yeux sur soi et sur l’Occident suppose que le monde musulman cesse de se poser en perpétuelle victime. « C’est toujours la faute de l’autre, note Mohamed Charfi : le colonisateur, l’impérialisme, le système financier international, le FMI, la Banque mondiale. Quand amorcera-t-on l’autocritique qui permettra un diagnostic lucide de nos échecs ? » Mohamed Arkoun regrette que, depuis les croisades, l’islam ne retienne de ses contacts avec l’Occident que les souvenirs douloureux, et n’ait pas su tirer à son profit les leçons de la raison et des Lumières.

AUTOCRITIQUE PEU FAMILIÈRE

Le grand mufti de Bosnie, Mustafa Ceric, admet cette « vérité amère » : « Les musulmans ont usé et abusé de l’islam pour dissimuler leurs erreurs, au lieu de se mettre à son service en montrant le bon exemple. » Il exhorte les musulmans d’Europe à défendre sans équivoque le règne de la loi, la démocratie, la tolérance et la non-violence. Mais, tempère-t-il, « il est plus difficile d’être large d’esprit lorsqu’on se sent faible, à tort ou à raison ». Pour Iqbal Sacranie, secrétaire général du Conseil musulman de Grande-Bretagne, les croyants doivent avant tout se comporter en citoyens conscients de leurs droits et de leurs responsabilités.

L’autocritique reste peu familière aux dirigeants politiques. « Aussi longtemps, prédit le chef du gouvernement malaisien, qu’un camp (l’Occident) maintiendra son hégémonie sur l’autre (le monde musulman), et cherchera à contrôler ses richesses, l’animosité continuera entre les deux civilisations. Le respect mutuel doit remplacer l’hégémonie. » L’ancien président iranien Mohammad Khatami préfère, lui, renvoyer dos à dos Al-Qaida et les néoconservateurs américains, « dont la logique est identique ».

Le monde musulman peut-il introduire une distance intellectuelle envers les textes sacrés ? Renoncer à l’absolutisme de ses convictions ? « Le texte est divin, répond Usman Bugaje. Mais son interprétation est l’œuvre des hommes, avec leur part d’erreurs. Il faut soumettre le texte à l’itjihad, l’effort de réflexion individuelle. » Mohammad Khatami juge qu’aucune famille de commentateurs, musulmans ou non, ne peut, à elle seule, « parler au nom de l’islam ».

La modernité, convient-il, pose aux musulmans des questions absentes il y a mille quatre cents ans, et auxquelles « nous devons trouver de nouvelles réponses ». Voilà pourquoi l’islam et l’Occident devraient surtout s’atteler à des tâches communes, conseille Stephen Heintz, président du Fonds Rockefeller, face à la pauvreté, aux pandémies, aux changements climatiques.

La « biodiversité politique », propice à un dialogue fructueux entre les deux mondes, estime Timothy Garton Ash, exige qu’on s’accorde sur un minimum de valeurs liées aux droits de l’homme et qu’on s’entende sur le sens du mot démocratie, rétif à tout adjectif : la « démocratie islamique » d’aujourd’hui n’est pas plus acceptable que la « démocratie populaire » d’hier. Une chose est sûre, ajoute-t-il : l’apaisement réciproque ne doit pas aboutir, par complaisance, au simple « respect mutuel des tabous » établis par les plus extrémistes.

JEAN-PIERRE LANGELLIER
Article paru dans l’édition du 28.02.06

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