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“Ceux qui se croient Kurdes”

mercredi 6 février 2008, par Baskın Oran

Le 22 janvier dernier, Can Dündar et Rıdvan Akar ont publié dans Milliyet un document très intéressant issu des archives de B. Ecevit [premier ministre turc décédé en 2006, ndt].

Coup d’Etat du 27 mai 1960. Les militaires forment immédiatement un “Groupe pour l’Est” au sein de l’organisme de planification de Turquie. Ils lui assignent la mission de régler le problème kurde.

J’en suis resté bouche bée. Mais s’il ne s’agit pas de notre Plan de Réformes pour l’Est (PRE) de 1925, de quoi s’agit-il alors ?

Comparons les donc.
qui veulent rester en poste au même endroit au-delà de trois années
- Assimilation : Les Kurdes doivent être assimilés (fondus) dans le creuset de la turcité.
L’article 14 du PRE avait même prévu les mesures à mettre en œuvre pour assurer cette assimilation : l’ouverture de “Foyers de culture turque, d’écoles de filles parfaites, d’écoles primaires et autres internats, etc."

- Déportation : déplacer les Kurdes “vers des régions du pays peuplées d’enfants de la Turquie”.
Les articles 5, 9 et 15 du PRE prévoyaient le déplacement “des personnes et de leurs familles dont le maintien ne paraît pas approprié aux pouvoirs publics.

- Colonisation : il est également prévu de modifier la composition de la population locale en y installant des gens venus de la Mer Noire comme des Turcs arrivés de l’étranger.

L’article 5 du PRE cite un à un l’ensemble des lieux où l’on prévoit de placer les réfugiés “en provenance de Yougoslavie, de Bulgarie, du Caucase et de l’Azerbaïdjan” comme par ailleurs “une population issue des départements de Rize-Trabzon et des zones nord-est d’Erzurum”, avec leur “consentement”.

Le rapport de 1961 souhaite également dans cette optique que l’on mette en place un contingent special pour cadres venus des régions occidentales. Son article 10 prévoit une augmentation de 75% de subsides extraordinaires accordés aux fonctionnaires “idealistes et compétents” venus de l’ouest et installés dans ces régions. Il demandait en outre que même les postes de seconde classe soient fermés aux Kurdes.

- Isolation : afin d’isoler la région des Kurdes d’Irak, on la divise en zones de résidence.
L’article 2 du PRE divisait la Turquie en 5 zones “d’inspection publique”. Son article 25 interdisait l’accès à la région des “étrangers sans permission.

- “Apostolat” : on souhaite élever des “filles et des garçons missionnaires” par le biais des écoles de la région, des villages et des établissements d’enseignement professionnel. On cherche à réserver les meilleures chances de promotion sociale aux jeunes qui auront été ainsi assimilés.

L’article 15 du PRE ne visait pas autre chose.
La conséquence que nous pouvons retirer de tout cela : la mentalité qui présidait aux destinées de la Turquie n’a pas changé d’un iota en 36 ans.

De nouveaux éléments

Mais ne soyons pas injustes. Au-delà de ces ressemblances, il est dans le rapport des pustchistes du 27 mai (1961) des “méthodes” que l’on ne trouve pas dans le PRE. Et on peut les classer en trois catégories :

1) Apprendre aux Kurdes qu’ils sont Turcs. Cette activité qui sera menée en se servant des compétences des spécialistes de la propagande sera organisée par le biais d’émissions de radio, de troupes théâtrales et de bardes anatoliens “suggérant que du point de vue de la race comme des intérêts propres de l’ordre politique turc, le cadre turc est le plus porteur, le plus solide et le plus créateur d’opportunités.” Par ailleurs et cela je le tiens de Fikret Otyam [journaliste très connu l’époque et connaissant très bien la region, ndlr], on lui demandait de recueillir des chants kurdes dans le but les diffuser à la radio avec des paroles traduites / réécrites en turc.

La raison pour laquelle en 1925 on n’ait même pas pensé à cela est simple : c’est que la première diffusion radio remonte à 1927 (peut-être est-ce pour cela qu’on s’est ainsi entré dans l’ère de la radio en toute hâte).
Mais comme les bardes et autres chanteurs anatoliens existaient déjà, c’est qu’on a dû penser en ce temps-là qu’il était bien naïf de déclarer que de telles mesures étaient prises “pour le bien et les intérêts bien compris des Kurdes.

2) “Expliquer aux milieux intellectuels internationaux qu’il n’y a pas de question kurde en Turquie.

Il faut sans doute ici retenir que la raison pour laquelle une telle attitude ne semblait pas nécessaire en 1925 c’est que le monde n’avait pas encore entendu parler d’une quelconque question kurde.

3) Les activités “scientifiques” : “prouver que les Kurdes ne sont en fait que des Turcs en fondant sur le champ un Institut de Turcologie lié à une université.

En affirmant le contraire de ce que disait Minorsky dans l’Encyclopédie de l’Islam, corriger le plus rapidement possible les écrits de ce Monsieur qui “contredisent la thèse selon laquelle ils ne sont que des Turcs des montagnes.

Je relie le fait que les dirigeants de 1925 n’y aient pas pensé à celui du faible développement des universités en Turquie à cette époque mais aussi à celui qu’à cette époque les détenteurs de l’autorité ne baignaient pas dans la naïveté. Pas naïfs en effet parce qu’ils avaient compris en ce temps-là ce que les putschistes de 1961 ne sont jamais parvenus à saisir. Par exemple, dans l’article 10/B lorsqu’il est question du service obligatoire des agents de l’Etat, ils n’oublient pas de rajouter ceci : “ceux qui veulent rester en poste au même endroit au-delà de trois années le peuvent. Mais personne ne pourra rester sur le même poste plus de 6 ans.” Y pensez-vous ? Ne sont-ils pas allés ici chercher le moyen d’éviter que les Kurdes ne finissent par assimiler les agents de l’Etat ?

Ne pas pouvoir prononcer le mot “Kurde”

Seulement nos deux amis n’ont pas su utiliser ce très important document comme il se doit. Je me suis donc dit : et si je leur téléphonai et leur disai avec le droit que me confère mon statut de professeur : “ votre titre n’est pas le bon. Au lieu de ce “plan de déplacement dans le rapport kurde”, vous auriez dû dire ‘PRE Modele 1961’ !”

C’est une bonne chose que je ne l’ai pas fait ! Parce qu’en le relisant, je me suis rendu compte de ce monde qui sépare le PRE de 1925 de ce Rapport de 1961. J’aurais manqué de respect au PRE. Sans même parler des détails dans lesquels rentrait le PRE en ce qui concernait notamment les frais de déplacement des personnes devant être déplacées, le PRE parle ouvertement à huit reprises de “Kurde”, des “Kurdes” et de “l’identité kurde”. Alors que le rapport de 1961 semble craindre ne serait-ce que de le mentionner. A la place du mot “Kurde”, ne le voilà-t-il pas qu’il utilise la formule suivante : “ceux qui se croient Kurdes”.

Et le pire : ce rapport était secret !!! Si ici tu ne nommes pas les choses telles qu’elles sont où le feras-tu ? Est-il possible d’écrire un rapport secret si frileux ? Tous les rapports secrets de la période 1925-1938 parlaient ouvertement “des Kurdes” !

Et puis vient le jour où tous les rapports secrets finissent par réemerger. N’est-ce pas alors une source de honte ?
Mais le plus important, c’est de se demander en quoi l’atmosphère qui a plongé les auteurs de ce rapport dans cette peur peut servir les intérêts du pays ?

Le but d’un rapport est-il de trouver des solutions ou bien de verser dans l’onanisme ?

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