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Anti-impérialisme ?

mercredi 23 mai 2007, par Baskın Oran

Il est des formes diverses plus ou moins directes ou indirectes de l’anti-imperialisme évoquées lors de ces manifestations pro-laïcité mais elles ont neanmoins un dénominateur commun : le fait de stigmatiser les non-musulmans et l’Occident comme les “Autres” en leur reprochant divers péchés ; de vouloir créer un Etat “pontique”, de vouloir faire du Patriarcat orthodoxe de Fener (Istanbul) un autre Vatican ; de voir des missionnaires cherchant à nous diviser ; de penser que les Arméniens ne cherchent qu’à nous reprendre des terres et que les convertis et autres apostats gagnent partout en souveraineté, etc.

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Le Che et l’indépendance nationale

Mais pour aller au fond des choses, ce qui rassemble tous ces discours anti-impérialistes, ce sont des affirmations du genre : l’UE cherche à tronçonner la Turquie. Et parmi les pancartes les plus en vue on pouvait lire des slogans du genre : “ ni les Etats-Unis, ni l’Union Européenne ”.

Le groupe turc Sabancı implante des unités de production en Argentine. Il est de nos investisseurs qui achètent des banques en France. Nous ouvrons des cours de turc dans les Balkans et en Asie centrale. C’est pourquoi, il convient de ne donner à ce terme d’impérialisme qu’une définition relativement étroite : “une occupation destinée à favoriser des intérêts économiques et politiques.” Sans occupation, pas d’impérialisme. Ou alors, la Turquie elle-même est un Etat impérialiste.

Dans les années 60, nous n’hesitions pas a qualifier les activités des associations culturelles étrangères à Ankara “d’impérialisme culturel”. Pour un peu, nous aurions usé de ce terme pour qualifier l’attaque d’une tribu sur une autre. A l’instar de la diaspora arménienne dans son emploi du terme de génocide, nous avons abusé du vocable. Pourquoi ? Nous ne savions pas qu’en science sociale la pertinence d’un mot s’étiole à la mesure des largesses de son utilisation.

Et puis, en outre :

1) En 1964, lors de mon arrivée à Sciences Po, le nationalisme que je portais dans le sang ne s’accordait que très médiocrement avec le marxisme que je devais découvrir dans cette institution. Et l’anti-impérialisme nous permettait de lancer un pont entre ces deux mondes. Et bien évidemment, un pont dont la base reposait fortement sur la sensiblité nationaliste.

2) Savoir que chacun des maux du monde et de la société procédait de l’impérialisme avait quelque chose de rassurant. Et nous nous sommes souvent contentés d’accabler l’impérialisme de tel ou tel dysfonctionnement avant de passer à autre chose.

3) A cette époque, il n’était pas question de l’article 301 mais des 141-142 ; il était particulièrement difficile de critiquer le capitalisme. Et grâce à l’anti-impérialisme, nous avons pu faire de l’anti-capitalisme à peu de frais en le déguisant en anti-américanisme.

Depuis, il s’est écoulé quelques 40 années et les manifestants en Turquie en sont encore à utiliser de la même façon ce même concept. Mais pas du tout à la manière puérile et quasi innocente qui était la nôtre.

1) La majorité de ceux qui lancent le slogan “ni USA, ni UE” furent de ceux qui disaient dans les années 60 et 70, en vertu de la mode de l’époque “non aux USA”. Et c’est ainsi qu’ils sont à même de lancer un pont entre leur jeunesse et le jour d’aujourd’hui.

Cela doit être tenu pour chose normale mais je ne peux pas accepter que, profitant de la chute du communisme, ils tentent d’exprimer cela en l’enrobant de concepts marxistes. C’est cette même mentalité qui frappa Nazim Hikmet (poète turc moderne, connu pour ses opinions communistes) d’une peine de 28 ans de réclusion et qui aujourd’hui en lit les poèmes. Je ne peux en aucun cas avaler que, se répandant dans les rues sans connaître ni matraque ni lacrymo, ils ne soient pas en mesure de manifester la moindre sympathie à l’égard de tous ceux qui le lendemain, le 1er mai, se sont fait tabasser et gazer en place publique. Et les voilà qui, par-dessus le marché, en appellent à une union de la “gauche”.

2) Les meetings ne différaient en rien des pique-nique dominicaux. Mais même un pique-nique exige une raison éminente. Et c’est cette victimisation accomplie au travers de slogans anti-impérialistes qui légitime éminemment ces manifestations. Elle présente même bien au regard de la question arménienne.

3) Il fut effectivement des gens dans ces meetings pour lancer des slogans du type “ ni foulard, ni rangers”. Mais la grande majorité ne voulait entendre que des formules du style : “ si la laïcité fout le camp, alors nous comptons sur l’armée.” C’est bien cela qu’ils ont voulu dire au travers de slogans tels que “Non a l’UE”.

La suite, ma foi, dépasse notre puérilité de l’instant, par toute une série de conséquences :

1) Du point de vue “de l’unité et de l’indivisibilité du pays” : quand tu as évoqué les apostats, le Patriarcat orthodoxe et tous ceux qui se laissent convaincre par les missionnaires, etc... tu n’as pas fait autre chose que de stigmatiser toutes les personnes nées ou devenues non-musulmanes dans ce pays comme des ennemis de la nation. Discours de haine qui tombe sous le coup de l’article 216 du code pénal. Et ce n’est rien d’autre que le summum du “fractionnisme”.

2) Du point de vue de la démocratie : la grande majorité des manifestants sont prompts à penser que plutôt que la peur de perdre les avantages associés à la condition du LAHASÜMÜT (Turc Musulman Sunnite Hanéfite et Laïque, le WASP turc), il est préférable de poursuivre dans la voie de cette laïcité à laquelle on s’est habitué et que la démocratie, ma foi, finira bien par suivre. Et naturellement, il convient dans cette optique de maintenir l’UE à bonne distance.

3) Du point de vue de la politique étrangère : en plaçant l’UE dans le même panier que les USA, ce sont toutes les possibilités de la diplomatie turque que vous rayez d’un seul coup. Ce qui a fait vivre et survivre la Turquie, ce fut toujours l’équilibre des forces. Quand opposition est-ouest n’etait plus possible, il fut toujours possible de jouer sur les lignes et les écarts existant au sein de l’Ouest. Dire “Ni USA, ni UE” ne fait que nous condamner aux USA.

4) Du point de vue du concept de “patrie” : vendre une résidence secondaire à un Européen = vendre la “patrie”. A Oxford, je m’entendais très bien avec le concierge de l’immeuble : il avait acheté une maison à Marmaris. Et si vous, vous achetiez une maison dans un pays, souhaiteriez-vous la prospérité ou le chaos pour ce pays ?
A vous entendre, ne croirait-on pas que le bonhomme va se mettre la maison en poche et quitter les lieux ? De quel genre d’anti-impérialisme s’agit-il donc ?

Mais ce n’est pas tout. Lors du meeting d’Izmir, on n’a pas laissé parler Madame le professeur Türkan Saylan parce qu’on savait ce qu’elle allait dire : “nous sommes opposés à ce racisme qui fait de nos enfants des tueurs. Nous sommes opposés à ces improbables coups d’Etat.” (E.Temelkuran, Milliyet, 15.05.07)
A sa place, c’est Alpaslan Isikli, lui aussi professeur, qui est monté en chaire : “Habitants d’Izmir, le port d’Izmir a été vendu ! Il n’est plus désormais ni à Izmir ni même à la Turquie.” Grand dieu !

5) Et puis du point de vue même du kémalisme : quand nous étions jeunes, nous étions d’un anti-américanisme certain. Jamais d’un quelconque anti-occidentalisme. Or celui qui ajoute l’UE à son slogan, fait de l’occident tout entier, le modèle même de la civilisation moderne visé par Atatürk, l’ennemi absolu. Et cela, il ne fut jusqu’à aujourd’hui que les plus résolus des islamistes pour oser le dire !!!

PS – J’ai été dernièrement e-interviewé par une étudiante d’Istanbul. Une semaine après, elle me recontactait : “je vous poserai une dernière question, Monsieur le Professeur, sans rapport avec mon précédent travail. Etes-vous Kurde ?

Quand en 1971, je m’étais mis en tête d’expliquer en prison que les homosexuels n’étaient pas malades, je me souviens avoir vu l’un des détenus, l’échappementier Dogan, se lever : “Attends... Tu ne serais pas en train de nous défendre les tapettes là ?
Avec ce dernier édito, je suis persuadé que vont encore grandir les rangs de ceux qui sont persuadés que je suis un agent de l’impérialisme ou bien non-musulman. Si jamais vous les croisez, saluez les bien bas.

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