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Istanbul, Turquie : « l’esprit de Gezi » face à la mégalomanie d’Erdogan

samedi 15 juin 2013, par Sedef Ecer

De retour de Turquie, une auteure franco-turque témoigne : Je rentre d’Istanbul. Si je n’y étais pas allée, je n’aurais pas compris. Je n’aurais pas ressenti « l’esprit de Gezi » si je ne l’avais pas vu de mes propres yeux, en dépit des milliers de photos et de vidéos que j’épie obsessionnellement sur Facebook et Twitter depuis le 30 mai.

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La « canaille » du parc Gezi.
Les « terribles » manifestants qu’Erdoğan qualifie de « capulçu » (canailles) et de terroristes.

Ce parc abrite des milliers « d’habitants » depuis quinze jours. On y trouve bien évidemment des tentes, mais aussi une infirmerie, une longue table où des volontaires distribuent gratuitement de la nourriture, des ateliers artistiques, une bibliothèque, un forum pour discuter de choses et d’autres (j’ai vu un cours de mathématiques et une discussion sur l’urbanisme). Des jeunes nettoient, briquent, trient les poubelles en permanence, puis rentrent chez eux pour se laver et dormir pendant que d’autres prennent la place. On y accueille un professeur qui est venu pour faire réviser ses élèves, on y joue au volley, on y réveille le voisin pour qu’il ne loupe pas son examen, on se prête des livres, on y fait du yoga et de la musique. Une fille voilée boit de l’eau dans la bouteille d’une transsexuelle, une fan de Justin Bieber danse sur un chant kurde, des supporters d’équipes de foot ennemis échangent des maillots. Quand le gouvernement coupe la 3G, ce sont les commerçants qui leur donnent leur code wifi pour qu’ils puissent continuer de twitter.

Des « Clark Kent » devenus « Superman » en une nuit

La plupart de ces jeunes ne s’était jamais intéressé à la politique, n’avait jamais scandé un slogan. Ils ont appris en une nuit comment se protéger des blindés, comment respirer avec un masque de plongée lors d’une attaque de lacrymo, comment aider les blessés, comment construire des barricades, comment « rendre » les bombes aux policiers avec des gants de jardiniers. Ils se moquent d’eux-mêmes disant que ce sont des « Clark Kent » devenus « Superman » en une nuit.

Il y a beaucoup d’anecdotes émouvantes, drôles et belles sur cette vie communautaire mais l’une d’entre elles a son importance : dans ce parc, il y a aussi de jeunes musulmans croyants. Lors de la fête religieuse du jeudi soir, ceux-là ont demandé aux autres de modérer la consommation d’alcool et leur demande a été respectée. Le lendemain, quand ils ont voulu faire leur prière du vendredi, d’autres jeunes en short et tongs ont fait un cercle autour de cette mini-mosquée improvisée en plein air pour que les croyants ne soient pas dérangés.

Voilà comment ces jeunes-là, dans leur combat commun, ont spontanément trouvé le sens du « vivre ensemble dans l’espace public », sans avoir besoin de philosopher sur la définition de la laïcité. C’était tout simple, c’était du bon sens. Ils n’avaient pas besoin d’une loi qui réglemente l’alcool ou d’un Premier Ministre qui leur explique la morale. C’était juste un air de révolution qui était passé par là avec son vocabulaire, ses slogans, ses règles, ses espoirs.

Voilà, à peu près, ce que j’ai vu là-bas.

Et voilà ce qu’a riposté le Premier Ministre : il a donné, dès le premier jour, l’ordre d’attaquer avec une sauvagerie inouïe, des jeunes qui ressemblent plus à des jeunes bobos d’ici qu’à des terroristes. Il essaie d’attiser les haines, en disant que les manifestants (qui fuyaient la police) sont entrés dans une mosquée avec des chaussures et qu’il va le prouver. Il appelle son électorat (« l’autre cinquante pour cent », comme il dit) à se rassembler à seulement quelques kilomètres du parc le week-end prochain. Et il refuse tout dialogue avec un mouvement qui est aujourd’hui sans conteste, devenu national.

Erdogan, « life-coach » des modes de vie de tout un peuple

Par le passé, Recep Tayyip Erdogan nous avait bien montré sa mégalomanie. En parlant de lui à la troisième personne. Il veut construire « la plus grande mosquée du monde qui sera vue de partout dans la ville » sur une colline alors qu’il n’y aucune habitation autour. Il s’improvise à la fois urbaniste (il décide seul du réaménagement d’une place), architecte (des plans de construction), gynécologue (de la pilule du lendemain et de la durée légale pour l’avortement), Sheik-ul Islam (des fatwas) et même « life-coach » des modes de vie de tout un peuple.

Quant à moi, auteure dramatique franco-turque, j’y vois forcément un roi digne de Shakespeare. Un personnage qui se voit comme le leader de toute une région. Un personnage qui veut laisser derrière lui des chantiers pharaoniques mais aussi un projet de proximité : un « shopping mall » et une mosquée dans chaque quartier, comme s’il disait au peuple « consomme et prie en permanence ». Un personnage qui ne peut pas se contenter des pouvoirs d’un simple Premier ministre. Un personnage qui se veut à la fois Sultan, Khalife et Prophète. Un personnage qui veut son mausolée dans la plus grande mosquée du monde.

La dramaturgie shakespearienne est si solide, qu’avec de tels personnages, on peut créer à la fois des comédies et des tragédies. L’avenir nous le dira.

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Sources

Article publié également dans Libération - Tribune le jeudi 13 juin 2013
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