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Turquie – UE : évolution copernicienne

jeudi 11 décembre 2008, par Marillac

Il est des débats dont on débat et discute en fastueuses disputes autour d’un mot dont le seul son déclenche force avalanches de verbeuses paroles.
Le sens ? N’en cherchez point : le voilà depuis fort longtemps envolé.
Et qu’il est bon de parfois – mot à la mode fort commode – relativiser.

Ainsi en va-t-il, parmi d’autres et tant d’autres, du mot adhésion.
Ne l’avez-vous pas prononcé qu’il fait éructer de toutes parts : porté très haut par certains comme un drapeau chéri qu’on ne saurait brandir qu’avec les lèvres, traîné très bas par d’autres comme vile abjection qu’on ne saurait repousser que du bout des pieds, l’adhésion [de la Turquie] n’engendre jamais que plus folles passions.
Adhésion de la Turquie ? La formule est intéressante en soi. Elle est naturellement incomplète : posez la question à un martien ou un terrien des années 20 et il ne manquera pas de rouler des yeux.
Mais il / elle suffit, cette formule, à nous faire cocoricoter plus fort les uns que les autres.
Adhésion de la Turquie, formule adhésive par ailleurs. Essayez donc de la dissocier des très naturels adjuvants de sa dispute que sont la question kurde, l’islam, les femmes ou le génocide arménien…

Mais passons. Il n’y a là que débat sur ring des plus étroits. Et de là à dire que cette question de l’adhésion est une question obsolète, voire insignifiante, il n’y a qu’un pas qu’ici à TE nous n’hésitons plus à franchir avec le plus grand bonheur.
Il n’y avait en somme que TE pour oser dire sérieusement que la question de l’adhésion de la Turquie n’était qu’une question insignifiante.

Voyons donc.

A- S’il s’agit de dire que la Turquie doit adhérer de suite, parce qu’elle est européenne de par son identité, son histoire, sa culture et qu’elle n’a en cela pas moins de droits que n’importe quel autre pays de la région, que tout obstacle sur sa route n’est qu’œuvre de l’impie et mécréant impérialiste qui ne cherche que la capitulation d’un pays dont l’attachement sans faille à l’Europe et à ses valeurs ne fait plus de doute depuis l’irruption des Turcs Seldjoukides en Anatolie au XIe siècle et que par conséquent lui est due une adhésion immédiate, sans condition et inchallah sans problème, alors… non. Cette adhésion-là, souhaitée en son temps par l’ineffable Sganarelle transalpin faisant office de dirigeant culotté et botté, n’est pas recevable. Elle ne peut pas faire sens : on ne peut pas vouloir entrer dans l’UE pour la faire littéralement imploser.

B- S’il s’agit en revanche de dire que la Turquie doit adhérer à l’UE au terme d’un processus nécessaire mais dont on ne connaît pas encore les termes, ni temporel ni matériel [me suivez-vous en circonlocutions ?], cela n’a guère plus de sens. Expliquons-nous.
1- En effet imaginons un peu que ce processus aboutisse, que la Turquie ait su répondre à toutes les conditions refusées ci-dessus et que l’UE ait revu à la hausse sa « capacité d’absorption », alors il devient évident que la question de l’adhésion ne sera plus une question.

Mais voilà, non seulement le processus n’en est qu’à ses débuts, mais en plus il patine, s’étire, s’émousse et s’étiole à mesure qu’il dure.
Mais allons un peu plus loin encore.

2- Si l’adhésion de la Turquie dans l’UE d’aujourd’hui paraît tout simplement insensée, c’est non seulement à cause de la Turquie mais tout autant à cause d’une Europe qui n’est pas prête à relever les défis politiques, économiques et surtout stratégiques qu’est en mesure de poser une adhésion pleine et entière de la Turquie au projet européen.

- Or tant que l’UE n’est pas en mesure de se doter d’une vision stratégique et globale de son devenir, il est fort douteux que la question d’une telle adhésion puisse recevoir une réponse pertinente. Imaginons donc que ce processus se poursuive cahin caha au gré des paresses de chacun et qu’il parvienne à une sorte de ponctuation : l’adhésion aura-t-elle encore un sens politique pour une Turquie dont l’économie aura fait plus qu’émerger et s’amarrer à l’Europe ? Une vague réponse à un lointain désir identitaire, tout au plus. De projet politique européen, rien du tout. Or sans projet politique, l’adhésion ne fait plus sens.

- Mais cette hypothèse paraît encore folle tant on sait que ce qui soutient un tel processus est cette « lumière européenne » au bout du tunnel. Pour les derniers entrants, pour les derniers candidats (pensez à Zagreb), c’est la brièveté du voyage qui a dopé l’intensité de la lumière : on a pu mesurer combien l’atterrissage avait pu être synonyme de montée de l’euroscepticisme.
Pour la Turquie, il est question de 10, 15, voire 20 ans d’un processus similaire d’acquisition de l’acquis communautaire sans autre perspective que…l’acquis communautaire. Il y a fort à parier que le processus connaisse de sérieux ressacs. Or sans garantie du processus, le sens du mot adhésion gagne en évanescence.

Finalement on le voit bien là encore : la commission des sourires européens brandit mollement des panneaux sur le tarmac d’une Europe à 27, agitant des signes et des symboles sonnant le plus souvent creux, portant le deuil d’un véritable projet européen. Elle veille au respect des textes et des mots sans qu’on puisse jamais en trouver le moindre souffle pour les animer ou leur donner sens.

Une adhésion de la Turquie à l’UE ne peut être un mot porté à bout de lèvres gercées. Il faut qu’elle soit le fruit d’un véritable partenariat privilégié (nous y voilà) turco-européen, véritable espace d’expérimentation d’un rapprochement politique concret. Il faut pour cela des responsables capables de formuler la nécessité d’un partenariat qui ne soit pas le cache-sexe d’un refus gêné. En Europe comme en Turquie. Un partenariat privilégié comme école et apprentissage de l’adhésion. Voilà un projet qui pourrait intéresser des institutions européennes rénovées : une présidence dans la durée et un véritable service des affaires étrangères de l’UE, responsables de leurs décisions non seulement devant les Etats mais devant l’opinion publique européenne.

Les crises que nous traversons rendent-elles cette émergence plus facile ? On ne le parierait pas. C’est aussi pour cela que l’urgence aujourd’hui n’est plus de former des argumentaires pour ou contre adhésion. Non, elle réside véritablement dans les échanges, les liens et le décloisonnement que peuvent vivre les deux sociétés, européennes et turques. Agir local, penser global, voilà une actualité sans cesse plus actuelle.

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