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Turquie : Parler kurde

vendredi 6 mars 2009, par Ahmet Altan, traduction Anne Guezengar

Hier en parcourant les sites Internet des journaux et en regardant les journaux télévisés, j’ai cru qu’il venait de se passer quelque chose de terrible. Discours, déclarations, censure. Que s’était-il passé ?

Ahmet Türk avait parlé en kurde devant son groupe à l’Assemblée.

Dans notre pays une réalité aussi évidente qu’un Kurde parle kurde étonne. Je suis d’un pays dans lequel un Kurde s’exprimant en kurde est considéré comme un événement exceptionnel. Alors voyez, je vais lever un lourd secret. Les Kurdes parlent kurde. Les Turcs parlent turc. Les Anglais parlent anglais. Les Français parlent français. Et si on m’énerve encore, je pourrais continuer longtemps l’énumération.
Pourquoi nous paraît-il aussi étrange qu’un Kurde parle kurde ?

Lorsque Bill Clinton a fait un discours en anglais devant l’Assemblée, tout le monde a applaudi. Mais qu’Ahmet Türk parle en kurde et les voilà troublés. Pourquoi ne pourrait-on pas s’exprimer en kurde au sein d’une Assemblée où l’anglais est autorisé ? Ca n’a évidemment aucun sens. Mais voilà la « logique » qui a été trouvée :« seules les langues reconnues par un ’Etat peuvent être parlées au sein de l’Assemblée ». Ce qui en réalité signifie que « toutes les langues peuvent être utilisées sauf le kurde ». Mais ce tour de passe- passe ne tient pas, le kurde est une des langues officielles de l’Irak à notre connaissance.
Que va-t-il se passer alors ?

Il ne va rien se passer.

Nous allons accepter que les Kurdes parlent kurde. Qu’y a-t-il de plus naturel à ça ? Que va-t-il se passer ? L’Etat va-t-il être détruit ? Si cet Etat devait sombrer parce qu’une partie des citoyens du pays parlent leur langue maternelle, qu’on le laisse sombrer alors. Un pays qui s’effondre parce qu’on y « parle » ne peut tenir debout de toute façon. Mais inutile de s’affoler, aucun pays ne s’est effondré parce que certains y parlent leur langue maternelle. Bien au contraire, c’est lorsqu’on interdit leur langue maternelle à ses habitants qu’on le fait sombrer.

Aux Etats-Unis l’administration utilise l’anglais et l’espagnol. Pourquoi ? Parce que l’Etat est au service des citoyens et qu’une des obligations de l’Etat américain est d’assurer un service de qualité à ses citoyens d’origine latinos qui ne maîtrisent pas l’anglais. Voilà pourquoi l’administration américaine utilise aussi l’espagnol. Et même si cela vous parait inconcevable, l’Etat américain ne s’est pas effondré pour autant. La Turquie non plus ne s’effondrera pas. Même si on y affiche des panneaux en kurde au sein des services publics, elle ne s’effondrera pas. Et vous aurez rendu un meilleur service à nos citoyens Kurdes qui ont besoin d’un interprète lorsqu’ils ne comprennent pas la sentence du juge.

Si je pensais que cela pouvait servir à quelque chose, je vous jure que je me tomberais à genou en suppliant qu’on en finisse avec cette bêtise.

Je vieillis. Bientôt s’il l’autorise, dieu m’appellera à lui. Pourtant je suis encore et toujours obligé de rappeler qu’un Kurde parle kurde. Quelle honte pour un auteur. Qui a envie d’écrire de telles banalités ? « Ali lance moi le ballon. Aysegül saute à la corde ». Evidemment, je pourrais m’abstenir de le faire, mais comme cette bêtise engendre des drames, il m’est impossible de ne pas l’écrire.

Dans les prisons il est interdit aux Kurdes de s’exprimer en kurde avec leur famille. La malheureuse mère du condamné qui ne parle pas le turc doit regarder son fils à travers les barreaux d’acier, sans prononcer une parole, en larmes et en silence. Pensez à cette mère… Pensez à ce fils… Ahmet Türk l’a vécu dans la prison de Diyarbakir où il ne pouvait parler à sa mère qui ne connaissait pas le turc.
Il s’est alors juré de parler un jour kurde dans un lieu officiel. Il l’a fait. Et à mon avis il a bien fait de le faire. Tous les enfants doivent régler les dettes de leur mère.

On dit qu’il l’a fait à cause des élections. Et alors ? Les autres n’agissent-ils pas de même ? C’est la règle du jeu en période électorale de satisfaire ses électeurs. Je ne sais pas quand on en finira avec ces raisonnements stupides. Mais la bonne nouvelle est que la réaction des hommes politiques n’a pas été trop virulente cette fois. A part le président de l’Assemblée qui estime que « parler kurde est un crime contre la constitution », les propos tenus n’ont pas été agressifs. Même les membres du CHP sont restés modérés. Ce qui n’est pas rien. Cela veut dire que tout doucement nous finissons par apprendre.

Les Kurdes parlent kurde. Quelles souffrances il a fallu dans ce pays pour apprendre ça. A une époque, on a même interdit aux gens de parler kurde dans la rue, de chanter en kurde. L’interdiction a été levée et que s’est-il passé ? La vie s’est normalisée et les tensions se sont adoucies. Mais nous devons toujours écrire les mêmes choses.

Allez tous ensemble : « Les Kurdes parlent kurde, les Turcs parlent turc, il neige en hiver, au printemps il pleut, Ali lance moi le ballon… »

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Sources

Source : Taraf, le 25 février 2009

- Traduction pour TE : Anne Guezengar

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