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Turquie : la colère des enfants de Cizre

jeudi 26 mars 2009, par Ayse Karabat, traduction Anne Guezengar

Un reportage dans le district de Cizre, dans l’extrême sud est de la Turquie, provoque toujours chez moi un sentiment presque insoutenable de profonde inquiétude pour l’avenir.

Les rues étroites et poussiéreuses, les petites maisons qui, vues du toit de l’une d’elle, évoquent des rangées de tentes construites en ciment, les hommes sans emploi, la tristesse dans les yeux des femmes et les enfants que l’expérience de la vie font paraître plus âgés que leur âge - toutes ces scènes rendent palpable l’aliénation subie par les habitants de Cizre.

Cizre : Spendeurs et aliénation

De par sa proximité avec la frontière irakienne, Cizre est une situation très attractive pour le commerce illégal et la contrebande de presque tout ce qui est imaginable. Les Monts Cudi et Gabar aux innombrables cachettes, en font aussi une situation très attractive pour le PKK. Et pour ces deux raisons, c’est bien sûr une situation très attractive pour l’Etat profond et les organisations comme Ergenekon, qui, sous couvert de « lutte contre le terrorisme », ne cherchaient qu’à amasser de l’argent sale. La plupart des habitants de la ville ont une mauvaise expérience du terrorisme d’Ergenekon et du PKK.

Cizre est une cité très ancienne, dont l’implantation remonte à plus de 4000 ans. On raconte que le prophète Noé et son fils seraient à l’origine de sa fondation. La ville a été le centre de plusieurs civilisations, comme une grande variété de ruines l’atteste encore. C’est là que se déroule l’épopée et grande histoire d’amour kurde « Men et Zin ». Avec ses cinq « medrese » (écoles coraniques) et son « Université Rouge » elle a été un centre culturel florissant. Mais de nos jours seuls 82% des hommes et 44% de ses femmes sont alphabétisés. Et il n’y a que 16 écoles primaires pour une ville qui compte plus de 20 000 enfants de moins de 9 ans.

Il est impossible de ne pas être envahi par un sentiment de tristesse en songeant au passé de Cizre et à son potentiel laissé en friche. Et quiconque pense à ses enfants ne peut qu’être saisi d’une profonde inquiétude pour l’avenir.

Les enfants des disparus, témoins des événements.

La semaine dernière j’étais à Cizre pour interviewer les familles de disparus, victimes des nombreuses exécutions extra judiciaires qui avaient cours dans la région dans les années 90. Cizre était sur ma route pour Erbil (au Kurdistan irakien) où allait se tenir une conférenceorganisée par la Plate Forme Abant, sur le thème « Construire la paix et un avenir ensemble ». (Searching for Peace and a Future Together, Erbil février 2009)

Par principe je ne fais pas d’interview d’enfants, et s’il s’avère que pour une raison ou une autre, je doive le faire, je veille à ce qu’un parent soit présent. Si je dois interviewer des parents, je préfère qu’il n’y ait pas d’enfants autour, quelqu’en soit le sujet, mais d’autant plus s’il est délicat. A Cizre, ce principe a été impossible à respecter et n’aurait eu aucun sens. Quand leurs grands-parents me racontaient l’histoire de leurs fils- comment ils avaient disparu, comment ils avaient été frappés devant leur famille, comment leurs villages avaient été évacués de force – les enfants des disparus étaient présents. De toute façon la plupart de ces enfants avaient été eux-mêmes témoins de tout cela. Et s’ils ne l’avaient pas été, ils avaient entendu ces histoires à maintes reprises, notamment quand ils demandent à leurs grands parents ou à leur mère où est leur père.

Grave injustice

Ce qui est vrai pour les enfants de Cizre, l’est potentiellement pour tous les enfants du sud est anatolien. Tout comme leurs parents, ils sont extrêmement politisés. Prétendre très naïvement que ceux qui prennent part en premières lignes aux manifestations seraient incapables de faire la différence entre un mouvement politique et un jeu, est grandement sous-estimer leur capacité de discernement. De même affirmer qu’ils sont poussés au front par le Parti Démocratique du Peuple (DTP) ou par le PKK est complètement méconnaître la réalité du terrain. Mais juger, comme le fait la justice turque, que ces enfants sont pleinement conscients des conséquences de leurs actes est commettre à leur égard une grave injustice.

Leurs parents ne contrôlent pas cette armée de très jeunes gens, persuadés d’être assez grands pour s’engager en politique. Ils ne respectent pas non plus l’autorité de l’Etat, parce que pour la plupart d’entre eux l’uniforme représente ceux qui ont brisé leur enfance. Dans un futur proche, ils refuseront même le contrôle - relatif- que le PKK ou le DTP peuvent encore exercer encore sur eux.

La solution n’est pas de les envoyer en prison pour participation à une organisation illégale (depuis les émeutes de Diyarbakir, en avril 2006, et en vertu du dispositif « anti terrorisme », tout manifestant âgé de 15 à 18 ans prenant part à une manifestation illégale peut être inculpé d’appartenance à une organisation armée. Depuis des centaines d’enfants ont été traduits devant la justice et beaucoup lourdement condamnés NDT )

C’est de leur redonner futur et espoir qui importe - avant qu’il ne soit trop tard. Le temps presse, non seulement pour ces enfants mais pour la Turquie.

- Autre article sur les enfants de Cizre (en anglais) « One child dead his friends in prison »

- Article original : « the children of Cizre ».

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Sources

Source : Sunday’s Zaman, le 22 février 2009

- Traduction pour TE : Anne Guezengar

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