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Turquie : libérer la liberté

dimanche 15 mai 2011, par Baskın Oran

C’est un professeur turc : « Dans ce conflit d’un genre nouveau, la nation turque ne tolérera jamais qu’on ne soit pas juste envers ses ancêtres. Et croyez bien que, même si tous les parlements du monde votaient des résolutions à notre encontre, nous poursuivrions avec assurance notre route dans les mille ans à venir. » Lorsqu’il passait son doctorat, les nationalistes d’extrême-droite s’étaient acharnés sur lui ; il semble aspirer désormais à la sérénité que procure le fait de pencher du côté de la majorité : ne le voilà-t-il pas, conscience évanouie, en train d’ânonner sa leçon.

Un Arménien de la diaspora commentant l’information selon laquelle « Des Turcs se sont réunis pour commémorer la date anniversaire du génocide », sur le site Asbarez.com : « C’est ridicule de se fendre de phrases aussi sentimentales et générales que ce crime contre l’humanité « nous appartient à tous ». Ils ne doivent pas se tromper dans l’emploi des termes juridiques. Si le mot “génocide” ne figure pas sur leurs pancartes, alors ils n’ont aucune autre utilité que celle de nourrir un peu plus les négationnistes ». Autre leçon bien apprise et d’un genre un peu facile quand on la récite en France ou en Amérique.

« Nous ne sommes pas une minorité, nous sommes un élément essentiel et fondateur »

 
Un jeune Kurde pose une question lors de la conférence sur « L’Enseignement en langue kurde » qui eut lieu à l’Institut kurde de Paris en avril dernier : « J’ai fait une thèse sur le traité de Lausanne. L’article 39 du Traité ne reconnaît aucune possibilité aux Kurdes d’user de leur propre langue, parce que les Kurdes ne sont pas une minorité. »

Vous commencez par le début, et vous précisez bien la chose suivante : « L’article 39/4 n’a rien à voir avec les minorités, c’est-à-dire les non-musulmans. Il dit : « Tout ressortissant turc » et concerne tous les citoyens. En 1923, le terme de “Droits de l’Homme” n’était pas encore entré dans les documents internationaux, c’est pourquoi cet article a été placé sous la section intitulée « droits des minorités », un terme employé depuis le XVIe siècle. Et espérant clore le sujet, vous ajoutez encore : « Cette objection que vous formulez, c’est par le professeur Süheyl Batum [aux positions très kemalistes –NdE) qu’elle a été invoquée le plus clairement en Turquie. Bien évidemment, afin que ce traité fondateur n’ouvre aucun droit aux Kurdes. »
 
À la pause café, il revient à la charge : « Vous pensez vraiment être le seul à connaître la vérité ? » Vous répondez : « Non, les Kurdes aussi le savent maintenant. C’est la raison pour laquelle lors d’un récent procès de responsables politiques kurdes à Diyarbakir, ils ont demandé qu’un expert vienne expliquer cela devant la Cour. Et que la Cour a refusé ! »

Mon jeune ami kurde n’a même pas conscience que la leçon qu’il récite prend directement sa source dans cette idéologie de la « Nation dominante » héritée de l’empire ottoman ? Ce n’est pas parce qu’il est Kurde mais parce qu’il est musulman, que cela lui paraît déplacé de partager une même section du traité avec ces membres de la « Nation dominée » que sont les non-musulmans [Nation, à cette époque, désignait en fait une communauté religieuse – NdE]. Et par-dessus le marché, il n’est encore pas conscient que bien qu’il ne tienne pas les Kurdes pour une minorité, il ne fait rien d’autre que de revendiquer les droits minoritaires (« droits positifs collectifs). Dans un pays où vivent tant d’autres personnes différentes que les Turcs, il ne réclame des droits que pour les seuls Kurdes. Quand moi je m’efforce de faire descendre le Turc de son piédestal, il faudrait que j’y fasse monter le Kurde à ses côtés ?

La question du voile, encore une fois

Dimanche 24 avril, une charmante et toute petite demoiselle s’est jointe à nous lors de notre cérémonie en mémoire des Arméniens déportés vers la mort. Elle était voilée. Je lui ai dit bonjour. Elle m’a dit bonjour. Nous lui avons demandé si elle voulait bien lire le nom de dix de ces Arméniens d’Ankara. Elle est montée à nos côtés et elle a lu. Après cette cérémonie, à laquelle mit de la couleur un groupe maoïsto-nationaliste d’une quinzaine de personnes dont le raffut à réveiller les morts fit sans doute grincer les os du docteur Kivilcimli [important leader communiste mort en 1971 dont ce groupe se réclame -NdE], nous nous mettons à discuter avec les amis et nous en venons à évoquer cette jeune fille. Elle n’était pas non plus de l’association MazlumDer [Association pour la défense des droits des opprimés, d’inspiration musulmane - NdE] qui avait grandement participé à la manifestation. Elle était venue d’elle-même. « J’aime bien Baskin Oran mais ça m’a beaucoup peiné qu’il dise que nous ne pourrions pas intégrer la fonction publique », avait-elle dit.
 
Quand j’ai dit qu’il pourrait y avoir des femmes voilées au parlement parce que comme le nom l’indique, un député est un « représentant du peuple » et non un représentant de l’État, j’ai reçu des lettres me demandant pourquoi on ne pourrait pas être fonctionnaire et porter le voile. Ma réflexion ayant évolué aux gré des conditions, je vais m’expliquer un peu plus clairement :
 
Depuis le début, j’ai toujours dit qu’on ne pourrait imposer aucune limitation aux personnes bénéficiaires du service public (par exemple, les étudiantes), mais que les représentants de l’État ne pourraient ouvertement afficher leur confession puisque l’État se doit d’être neutre sur un plan ethnique et religieux. Maintenant, je pense que l’on peut encore réduire cette catégorie. En dehors des fonctions pesant directement et fortement sur la vie des citoyens, comme par exemple, les procureurs, les juges, les docteurs, les enseignants, les policiers etc..., je suis d’avis qu’il est nécessaire d’ouvrir aux femmes voilées les postes d’agent public, notamment pour les institutions publiques non-étatiques comme les municipalités.

 Ta liberté se mesure à ton libéralisme

 
En fait, le principe c’est que tout poste de la fonction publique soit accessible à une femme voilée. Seulement, il faut veiller à ce que le rythme de cette ouverture soit calé sur celui de l’évolution vécue par les islamistes. Quand moi je défends son droit à des cours de religion, et même à des écoles religieuses, l’islamiste ne peut pas défendre le principe de l’obligation des cours de religion pour tous. Quand moi je défends son droit à porter le voile, elle n’a rien à dire quant à la mini-jupe de ma fille. Quand je juge naturel qu’il travaille moins vite durant le Ramadan, lui ne peut pas s’opposer à ce que je mange quand j’ai faim ; pendant le Ramadan il ne peut pas faire fermer les restaurants dans l’enceinte des institutions publiques qu’ont payées mes impôts. Alors que je ne le force pas à boire et que je ne le dérange pas quand je bois, lui ne peut pas s’opposer à ce que je boive ; il ne peut pas interdire l’alcool dans les restaurants municipaux érigés avec mes impôts.

Mais s’il en va ainsi, alors ne m’en veuillez pas, mais je m’opposerais à ce que les fonctionnaires puissent ainsi, par des symboles, faire étalage de telles tendances monopolistiques. Jusqu’à ce mon frère islamiste soit respectueux du mode de vie des autres.

Mon ami arménien veut employer le terme “génocide” ? Il l’emploie ; c’est son droit le plus strict. Mais il ne peut pas me traiter de négationniste quand moi je ne l’emploie pas, jugeant qu’il est malvenu de contraindre, et l’histoire et la politique, par des termes juridiques. Mon frère kurde aspire à un enseignement en langue kurde, je suis de tout cœur avec lui ; mais seulement dans la mesure où il aspire aussi à la levée des interdictions qui pèsent sur les autres cultures et différences ethniques. Mon amie islamiste est libre de se voiler, mais dans la mesure où elle défend également le droit des autres de se balader en mini-jupe, etc...

C’est bien difficile tout cela, mon frère, parce que tout le monde tire la couverture à soi. Or, la liberté, tu ne l’obtiendras que si tu la demandes aussi pour les autres. Pas facile d’être libre, mon frère, sa liberté, il faut un peu la mériter.

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Sources

- Traduction pour TE : Marillac

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