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Turquie : les leçons du référendum

jeudi 23 septembre 2010, par Baskın Oran

Ce petit référendum, nous le verrons bien ensemble, aura des conséquences qui en dépasseront l’importance intrinsèque. Plus ou moins importantes, selon que les différents acteurs sauront ou non en tirer des leçons, mais importantes tout de même. Quelles leçons ? Pour qui ? Voyons cela dans l’ordre.

Les leçons pour le camp du non :

- Au CHP [Parti républicain du peuple, parti d’Atatürk, nationaliste et conservateur] et à l’armée : ce nationalisme des années 30 que nous appelons “patriotisme” a désormais brûlé toutes ses cartouches. C’en est fini de la petite bourgeoisie “lettrée” des fonctionnaires civils et militaires, de cette bourgeoisie oppressive et discriminante qu’on a connue depuis la dictature du parti d’Union et de Progrès en 1913 et jusqu’à aujourd’hui. Le temps est venu de reconnaître les droits des opprimés et des exclus (O et E). Si, bien évidemment, vous souhaitez toujours préserver ce qui demeure de votre prestige.

- Au MHP [parti de l’action nationaliste, parti des “loups gris”, extrême-droite] : jusqu’à aujourd’hui, cela vous a toujours électoralement souri de souffler sur les braises d’un nationalisme turc écrasant la gauche, les non-musulmans, les Kurdes. A l’occasion de ce référendum, vous avez soutenu le non en jouant sur le conflit turco-kurde et vous êtes parvenus à inciter vos électeurs à voter comme le demandait l’AKP [Parti au pouvoir, islamo-conservateur, principal partisan du oui au référendum]. Il est désormais temps pour vous d’échapper à cette humiliante position consistant à vous définir “contre” et d’enfin dire ce que vous êtes, de vous définir “en substance”. Voyez donc, le BBP [parti de la grande unité, extrême-droite nationaliste] se démène pour se moderniser. Voyez donc le Parti de la Prospérité [vieux parti islamiste] qui se jette dans les bras du XXIe siècle. Vous vous amenuisez, faites vite.

- A la haute magistrature : avant que la messe de la tutelle militaire sur la Turquie ne soit prononcée par l’affaire Ergenekon, vous l’aviez faite vôtre. La tutelle. Du côté de l’exécutif, comme du côté du législatif, vous n’avez pas laissé jouer l’équilibre des pouvoirs. Et désormais, le système du “élis-moi donc que je t’élise” que trois coups d’Etat successifs ont réussi à fonder en parlant de “cooptation”, hé bien ce système évolue. La période qui voyait les magistrats commenter les lois, la constitution et les traités internationaux selon leur propre convenance idéologique, hé bien cette période prendra fin, pas à pas. C’en est désormais fini du “juge indépendant mais partial”, place au “juge indépendant et impartial”.

Leçons aux partisans du boycott

- Au BDP [parti pour la paix et la démocratie, pro-kurde] : persuasion, menaces, assassinat de 9 membres du PKK, ou je ne sais quoi encore ; rien n’y a fait. Votre boycott à l’Est fut une grande réussite. Vous avez encore une fois fait la preuve que sans prise en compte des légitimes revendications des Kurdes, la Turquie ne connaîtra ni ordre ni prospérité.
Mais faites très attention : la société kurde se diversifie à vitesse grand V. Très bientôt, vous ne serez plus si maîtres de la situation. Surtout si cet Etat se met à réfléchir un tant soit peu. Il devient de jour en jour plus délicat de représenter l’ensemble des Kurdes. Le fait que la société civile kurde soit en mesure, dans un tel contexte de violence, de publier tant de déclarations devrait vous faire réfléchir. Remettez-vous en question tant que vous êtes en position de force. Si les islamistes se modernisent en s’embougeoisant, alors les Kurdes eux aussi prennent lentement la voie de la modernisation.

Ne répétez plus maintenant les erreurs que vous avez commises par le passé (avec l’aide, il est vrai, de la tragique position de l’Etat turc). L’évolution de la situation personnelle d’Öcalan ne sera plus une précondition à l’établissement de la paix ; ça n’en sera qu’une conséquence. Mettez en garde ceux d’entre vous qui brandissent des pancartes “vengeance”. Veillez au timing et au style de l’expression de vos légitimes revendications. Faites-le afin de toucher des consciences parmi les Turcs. Gagner leur soutien est indispensable. Ce ne sont pas des choses difficiles. D’abord, une bonne fois pour toutes, affirmez que “la violence n’est pas la solution”. Sans même ajouter la mention “valable pour les deux parties”. Ensuite, on l’a souvent dit, faites prendre du galon à votre parti : que d’un parti des Kurdes, il devienne un parti de Turquie. C’est simple : ne défendez pas les seuls Kurdes, mais tous les O et E. Enoncez vos revendications de manière à ce qu’elles concernent tous les citoyens de Turquie, exprimez cela dans une langue compréhensible à tous.

Il n’est parmi vous qu’une seule personne rappelant Hrant Dink : Abdullah Demirbas, le maire du vieux centre de Diyarbakir [métropole du Sud-Est de la Turquie]. Et lui, tout naturellement, ne peut pas dépasser les murailles de l’antique Diyarbakir. C’est à vous de l’aider, de généraliser ce qu’il a fait dans le cadre de sa municipalité, d’en faire le fondement des politiques soutenues par votre parti. Il n’est pas d’autre salut commun aux Turcs et aux Kurdes.

- A la gauche : c’est la première fois que la gauche se divise de la sorte. Mais la division a du bon, elle éclaircit les choses. Les partisans du non ou du boycott sont de deux genres :
1- Ceux qui vivent encore dans les années 1930. Ce sont de vrais nationalistes. Difficile de les en guérir.
2- Ceux qui vivent encore dans les années 1960. Ils n’ont jamais appris et répété que les seuls O et E étaient les ouvriers. Et au final, ce ne sont que des “kémalistes à phraséologie marxiste”. Si ce référendum a pu leur apprendre quelque chose, c’est que le moyen d’échapper à la marginalité en préservant leur dignité est une chose simple et possible : à l’instar des gens de gauche qui ont dit “oui”, c’est d’embrasser toutes les catégories de O et E : non-musulmans, ouvriers, femmes, Alévis, homosexuels, Roms, femmes voilées, handicapés, Kurdes etc...

A L’AKP

Quand on sait ce qu’il en est du vote islamiste en Turquie (8-10% environ), vous vous êtes élevés sur la vague de modernisation du capital anatolien, et en 2007 vous avez récolté 47% des suffrages, l’expression d’un vote d’espoir, (non sans l’aide précieuse du “web coup d’Etat” survenu quelques mois plus tôt). Après avoir fait de cette campagne référendaire ce qu’elle est devenue, un période de tensions et d’oppositions, ces 58 % ne vous appartiennent pas. Ce sont ceux de l’espoir d’une constitution authentiquement nouvelle et démocratique. Ceux qui ont fait la différence ne se sont pas démenés pour l’AKP, parce qu’ils soutenaient ce parti, ne rêvez pas. Sachez que le fondement de votre succès ne procède que de l’absence d’alternative à votre pouvoir. Et remettez-vous de suite à l’ouvrage, reprenez, là où vous les avez laissés en 2003- 2004, les paquets d’harmonisation avec l’UE.
Dans une conjoncture très particulière, l’Histoire a attribué un rôle très particulier à votre parti, ne gâchez pas cette chance, n’en épargnez pas la Turquie. Sans le soutien des petits mais très influents groupes démocrates de gauche comme les partisans de la campagne “insuffisant mais oui”, vous perdriez tout appui. Vous tomberiez en proie aux attaques venues de tout bord. Préparez de suite une toute nouvelle constitution, 100% démocratique. Elle battra ses opposants à plate couture.

Pas de régime présidentiel sans autonomie locale

Le premier ministre Erdoğan vise la présidence de la République. Comme un militaire, son bâton de maréchal. Qu’il ne dilapide pas les gains du référendum. Qu’il renonce à ce rêve. Ou alors qu’il y pense en pensant à fonder une véritable décentralisation dans la future constitution. Pourquoi ?

1- Une raison institutionnelle d’abord : le système présidentiel ne fonctionne que dans des pays connaissant une sérieuse autonomie des collectivités locales. La raison en est simple : comme il est attribué bon nombre de compétences aux entités locales, il est besoin au niveau national d’une présidence qui les ramasse et les synthétise. Là où il n’est pas d’autonomie locale, le Président devient un dictateur. Ou alors, si la dictature lui est impossible, il devient comique. Regardez donc ce qu’il advient d’un Sarkozy faisant des pieds et des mains pour jouer au présidentialisme dans une France dotée d’un régime semi-présidentiel !

Historiquement, la Turquie fut toujours un lieu d’élection pour les dictatures : le Sultan, Atatürk, Inönü, trois coups d’Etat militaires... Parce que le niveau de développement du pays n’autorise plus aujourd’hui une fonctionnement autoritaire, ls équilibres se perturbent. Les gens se sont tant démenés pour échapper à la tutelle des militaires, puis des juges. Personne ne supporterait aujourd’hui une tutelle de l’exécutif. La Turquie a depuis longtemps passé ce cap.

2- Personnel : la Présidence de la République requiert une personnalité très apaisante, en recherche de consensus. De ce point de vue, le système nerveux de Tayyip Erdogan n’est pas l’organe idéal. Et puis passé un certain âge, un homme ne change plus. Il ne faut pas oublier qu’au lendemain des élections de 2007, il avait tenu un discours très consensuel. Depuis...

3- Une raison sociétale enfin : sans intégrer les Kurdes, il n’est aucune chance que la Turquie trouve le calme. Et la solution, là encore, est facile, toute simple : il faut commencer par enfin appliquer la Charte européenne d’autonomie des collectivités locales signée par la Turquie en 1988, entrée en vigueur en avril 1993. Il faut inclure dans la nouvelle constitution toute une série de dispositions en faveur d’une large autonomie des collectivités locales en Turquie, que le pays puisse enfin se sortir de ce problème qui le mine depuis 1923. Si le désir présidentialiste d’Erdogan peut déboucher sur une si heureuse conséquence, alors il faut en discuter. Sinon, ne nous déchirons pas en vain.

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