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Que se passe-t-il chez les Kurdes ? (1)

lundi 4 septembre 2006, par Marillac, Neşe Düzel

© Turquie Européenne pour la traduction

© Radikal, le 28/08/2006

Neşe Düzel nous propose ici une interview de Haşim Haşimi, notable kurde du sud-est anatolien, très bon connaisseur de la réalité kurde. Alors que la Turquie s’interroge sur les mesures à prendre contre un parti kurde (le PKK) de plus en plus actif et violent, sur l’attitude à adopter face aux nouvelles réalités irakiennes, il nous éclaire sur le fond des problèmes comme sur les perspectives de sortie par le haut sur une question qui occupe la Turquie depuis la fondation de la République en 1924.

- Il se passe quelque chose de capital à l’Est de la Turquie. C’est l’identité religieuse qui est en train de prendre le dessus. Des dizaines de fondations religieuses ont été créées. On y tient des meetings où affluent des centaines de milliers de personnes. Il s’agit là d’un courant islamiste très sérieux, en progression constante et très influent.

- Ce courant religieux progresse également chez les Kurdes d’Irak. L’alternative à Barzanî ( chef du Parti Démocratique du Kurdistan, Président de la toute nouvelle région kurde. L’autre leader kurde irakien étant Talabanî, aujourd’hui Président de la République irakienne, ndt ) dans la région n’est pas Talabanî mais des partis islamistes dans la ligne des frères musulmans. Le même phénomène se produit dans la zone de Talabanî.

- Barzanî ne se sert pas du PKK. Mais je dirai qu’au Moyen-Orient, tout le monde se sert de tout le monde. Le PKK s’est organisé dans les régions kurdes d’Iran. Les USA se servent de ce PKK-là. Les Kurdes iraniens se rallient rapidement au PKK.

- Pourquoi Haşim Haşimi ?

La cristallisation de nouveaux calculs politiques au Moyen-Orient comme la formation de nouvelles réalités ont fait de la question kurde un élément central des calculs et attentes internationaux. La formation au nord de l’Irak d’un Etat kurde, tout illégale soit-elle, a commencé d’intéresser sérieusement les Kurdes de Turquie, d’Iran et de Syrie. Désormais la question kurde a cessé d’être le problème d’un seul et même pays. Elle est un élément capital des stratégies à venir pour le Moyen-Orient. La Turquie elle-même est contrainte de considérer l’ensemble de la région pour déterminer l’état de cette question sur son propre territoire, la façon qu’elle aura de se développer et la manière dont il faudra répondre aux problèmes qu’elle pose. C’est avec un membre éminent de la famille des Haşimi qui compte au nombre des familles de Sayid [descendant du prophète, ndt] de la région, Haşim Haşimi qui connaît Barzani et le nord de l’Irak de très près que nous avons décidé de nous interroger sur toutes ces questions. Il fut député à deux reprises et figure encore parmi les toute premières personnalités politiques kurdes. Nous nous sommes penchés sur les évolutions au nord de l’Irak, les relations entre le PKK et Barzanî, les raisons qui ont poussé l’Iran à bombarder la montagne de Kandil et la puissance du PKK.


- La semaine dernière des radios ont annoncé que la Turquie avait bombardé la frontière du nord de l’Irak. Puis ces informations n’ont pas été relayées par la suite. Avez-vous quelque information que ce soit allant dans ce sens ?

Kandil, ce n’est pas qu�une montagne et il n’y a pas là-bas que le PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan en guérilla contre Ankara depuis 1984, ndt). On y trouve des dizaines de villages kurdes. Ce sont les Kurdes irakiens qui ont annoncé que ces villages avaient été bombardés. Ce sont des choses qui se produisent d’ailleurs fréquemment depuis plus de 20 ans et que l’on place sous le vocable militaire de « poursuite à chaud ». Mais nombre d�évènements n�apparaissent jamais dans la presse. Les derniers bombardements sont de ceux-là. Seulement nous devons avoir conscience d�une chose : ce n’est plus l’ancien Irak qui se tient à nos portes. Il s’agit bel et bien d’un nouvel Irak. D’une nouvelle situation, d’une nouvelle structure. Ce genre de poursuites n’ont, par le passé, donné aucun résultat. La Turquie va-t-elle continuer à ne considérer cette question que d’un point de vue sécuritaire ? N’y fera-t-elle intervenir rien d’autre ?

- Les bombardements turcs de la montagne de Kandil dérangent-ils Barzanî ?

Oui. Et d’ailleurs, les Etats-Unis, l’Angleterre et l’UE y réagiraient d’ailleurs également. Pénétrer dans la montagne de Kandil, cela signifie pour les forces armées turques, pénétrer dans le nord de l’Irak. Le monde n’y serait pas favorable. Bien sûr, les plus mal à l’aise dans un tel cas de figure seraient les Kurdes d’Irak. Ils ne voient pas les combats d’un bon oeil pour la stabilité qu’ils recherchent. Il serait difficile à la Turquie de rentrer dans la montagne de Kandil et cela ne lui serait en définitive d’aucune utilité.

- Avez-vous la moindre idée de ce que Barzanî peut penser du PKK ?

Il ne souhaite pas de forces étrangères dans sa propre zone. Les Kurdes par le passé se sont affrontés entre eux. Aujourd’hui, ils ne le font plus. Désormais, ils ne le feront plus. Les temps anciens sont révolus. Barzanî, en tant que Président de la région kurde se trouve à un point d’où il ne peut combattre d’autres Kurdes. C’est à la fois la disparition des vieilles conditions politiques de la région et la volonté de ne pas porter atteinte à la stabilité atteinte par la société kurde comme de ne plus accepter des combats entre Kurdes.
Parce que le nord de l’Irak connaît la paix et le calme. Aujourd’hui, les gens n’y meurent plus comme avant. La région se développe et les capitaux y affluent.

- Alors qu’ils ont constitué une unité face aux chiites et aux Sunnites en Irak, les Kurdes ne souhaitent plus perdre en force en se disputant comme par le passé. C’est cela ?

Oui, c’est exactement cela. Quant au PKK, on parle d’un projet. On évoque la possibilité d’en envoyer les cadres en Europe et d’en amnistier tous les membres qui n’auraient pas commis de crimes. On en a parlé entre Barzanî et le directeur du MIT [services secrets turcs, ndt]. Je pense que ce projet ne peut réussir.

- Il s’agit du projet de dissolution du PKK. Pourquoi ne serait-il pas couronné de succès ? Le PKK ne peut-il être liquidé ?

En fait, une telle opération n’apporterait aucune solution à la question kurde. Le PKK n’est qu’une conséquence de cette même question. Il n’en est pas la cause. La Turquie commettrait une erreur historique en se disant qu’au problème kurde, il ne s’agit de répondre qu’en coupant les têtes de la violence et du terrorisme. Dans l’histoire des Kurdes, il y eut de nombreux soulèvements. Il n’y avait alors pas de PKK. On doit réfléchir à une solution au problème kurde dans un cadre démocratique. Sinon, chaque jour qui passe dans notre pays fait de la question kurde, une question turco-kurde.

- Quelle solution trouver à la question kurde ?

Il existe une génération nombreuse élevée dans une atmosphère de violence. Et c’est une tragédie, une catastrophe que l’on vit. L’Etat se doit d’envisager la question kurde. La question kurde doit être solutionnée par le biais des dynamiques sociales et politiques propres de la Turquie. On doit également agir en harmonie avec les dynamiques politiques locales au Moyen-Orient.
Ce n’est qu’en reconnaissant, qu’en embrassant, en comprenant, que la Turquie sera en mesure de peser dans la région. Sinon, le problème ne se règlera pas par la liquidation, par la suppression du PKK sur la base du rapport de forces et de la violence. Si nous nous en remettons à d’autres pour cette question, si nous nommons un coordinateur ou je ne sais quoi d’autre, alors les Etats-Unis et l’UE se chargeront d’instrumentaliser cette question kurde contre nous.

- A suivre...

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