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Leyla Zana : « nous avons commis des erreurs » (2)

samedi 20 janvier 2007, par Marillac, Neşe Düzel

© Marillac et Turquie Européenne pour la traduction

© Radikal, le 01/01/2007

Alors que la question kurde revient sur le devant de la scène turque et régionale, avec l’évolution de la situation en Irak, la possible tenue d’un référendum sur la question de Kirkouk et des élections législatives en Turquie à l’automne prochain, Nese Düzel nous propose une interview de Fehmi Isiklar, leader historique des partis pro-kurdes montés dans l’ombre du PKK (en lutte armée contre Ankara depuis 1984) et aujourd’hui membre du Conseil National du SHP, parti social-démocrate allié aux mouvements kurdes lors des dernières municipales de 2003. Au programme : les occasions manquées pour la paix dans les années 90, l’érosion politique des partis kurdes et la nécessité de penser et d’amener la paix civile et sociale dans le Sud-Est kurde.

- Entretien avec Fehmi Isiklar
- Suite de l’entretien N°1

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- La période la plus dure pour le Sud-Est en termes de meurtres et de pressions de l’Etat fut celle du début des années 90. Peut-on dire que le SHP, alors au pouvoir, porte une responsabilité dans cet éloignement populaire de la gauche ?

Oui certainement. Mais l’alliance voulue par Erdal Inönü lors des élections de 1991 avec le HEP et la possibilité ainsi donnée à des députés kurdes de rentrer à l’Assemblée vaut encore au vieux leader un bon niveau de sympathie dans la région. Lorsque Leyla Zana et ses amis ont prêté serment en Kurde, nous nous sommes réunis avec Erdal Inönü, en pleine nuit. « Mon cher Fehmi, ah si seulement nous vivions en Suisse. Ah si seulement nos amis pouvaient s’exprimer dans leur propre langue que nous pouvions les écouter grâce à la traduction d’un interprète officiel. Il est certain qu’ils pourraient bien mieux s’exprimer, mais il faut reconnaître que les conditions actuelles de la Turquie ne sont pas favorables à un tel cas de figure. Et nos amis ne comprennent pas cela, a-t-il dit. On comprend aujourd’hui que Erdal Inönü n’a pas trouvé le contexte idoine à la réalisation de ses idées. Il est évident que nous n’avons pas pu faire faire certaines choses à Erdal Inönü.

- Qu’avez-vous échoué à lui faire faire ?

Les membres du HEP auraient pu ne pas se séparer du SHP. Et les raisons de cette séparation étaient en fait les postes de responsabilité SHP dans le Sud-Est. Par exemple, le Président SHP du Conseil Général du Van était un responsable des défenseurs de village (tribus ou communautés villageoises kurdes payés par l’Etat pour lutter contre le PKK, ndlr). Comment faire accepter à la base le fait d’une alliance avec un parti dont le représentant local était un adversaire ? Le peuple de Sud-Est a voté à 70 % pour le SHP : en retour, voilà les représentants qu’on lui laisse. Erdal Inönü n’a pas pu se défaire de ces hommes-là. Et les membres du HEP ont été contraints par la suite à se retirer du SHP sur les listes duquel ils avaient pourtant été élus. Du fait de la pression populaire. Quant à la question du serment en Kurde… Aujourd’hui, dans nos conversations amicales, nous reconnaissons que ce qui fut alors fait fut une erreur : la démission du SHP ; le serment.

- Qu’est-ce qui aurait changé alors ?

Vous dites vous-mêmes que cette époque fut la pire pour la région. Voilà, en fait aucune de ces choses ne se serait alors produite. La politique kurde appliquée par la coalition SHP- DYP n’aurait pas vu le jour. Parce que le SHP ne serait alors jamais lancé dans de telles politiques. Le SHP aurait préféré mettre fin à cette coalition. En raison de l’alliance avec le HEP, le SHP pouvait se prévaloir d’un large soutien populaire. Ce parti, et même sans nous, n’aurait jamais pu dire oui à ces mesures. Et le problème kurde se serait alors dirigé vers une solution inventée dans le cadre d’une plate-forme civile. Nous avions à l’époque formé un centre d’initiative civile. Le soutien populaire glissait peu àpeu vers un espace démocratique et civil. Nous pouvions alors nous prévaloir d’un fort soutien populaire en dehors du PKK. Mais tout ceci a été détruit. Nos amis, tout d’abord avec le serment en Kurde puis en quittant le SHP ont commis des erreurs. On a porté atteinte à la cause kurde. Et ce sont des morts sans nombre qui en ont résulté.

- Ils n’ont pas vu que l’entrée de députés kurdes au Parlement était une grande opportunité ?

Non. Maintenant, ils reconnaissent leurs erreurs. Leyla Zana le dit. Comme Orhan Dogan et les autres.

- Aujourd’hui quelle est la politique de votre parti le SHP sur cette question kurde ?

Au SHP, nous souhaitons en fait la consolidation de la paix et le renforcement du développement dans le cadre d’un débat démocratique et ce, tout en protégeant l’intégrité territoriale du pays. Il n’est pas possible à la Turquie de débattre de quoi que ce soit d’autre tant qu’il y aura des jeunes, des enfants du peuple kurde dans les montagnes. Il faut absolument qu’ils reviennent parmi nous et qu’ils déposent les armes. Mais ce n’est pas un processus aussi simple qu’il y paraît. Disons qu’ils ont laissé leurs armes et qu’ils sont descendus de leurs montagnes. Admettons qu’on leur dise alors : « à partir de maintenant, vivez dans le respect des lois. »
- Disons qu’une amnistie générale ait été votée…
Oui. Mais une amnistie ne suffit pas non plus. Ces jeunes n’ont pas étudié. Ils n’ont pas de profession. Ils n’ont pas fait leur service militaire. On les incorporera dans un premier temps. Mais ensuite, que feront-ils ? Il leur sera difficile de trouver du travail. Certains glisseront tout doucement vers les milieux criminels, la mafia. Parce qu’on connaît dans ce pays un nombre immense de jeunes qui n’ont pas pris les armes, qui ne sont pas partis se battre dans les montagnes et qui, par-dessus le marché ont étudié mais qui, au final,ne trouvent pas de travail. En outre, il faut aussi se rendre compte de ce que les gens évacués de leurs villages n’ont pas encore pu les réintégrer. Leurs enfants errent dans les villes : ils sont devenus des enfants des rues, des pickpockets ou bien des drogués. L’Etat doit absolument changer son approche de la question kurde.

- Quelle doit être l’approche de l’Etat ?

L’Etat doit reconnaître qu’une grave injustice a été infligée aux Kurdes par les Etats impérialistes et que ce peuple a été divisé en plusieurs morceaux entre la Syrie, la Turquie et l’Iran. La Turquie doit être en mesure de dire à des Etats qui autrefois ont contribué à la division des Kurdes et qui aujourd’hui font preuve à leur égard d’une sollicitude sans borne, des Etats comme la France et le Royaume-Uni par exemple, voire comme les Etats-Unis qu’elle attend d’eux une aide dans le cadre d’une solution à cette question. Qu’ils ouvrent leurs frontières et qu’ils se chargent de la formation de ces 5 000 jeunes. La Turquie a tout à fait le droit de dire cela à ceux qui s’intéressent à ce problème. Par ailleurs, Ankara peut très bien demander à l’Europe de cofinancer un programme voué à faciliter le retour des gens ayant été chassés de leurs villages.

- On évoque la possibilité d’une opération militaire contre la montagne de Kandil (refuge du PKK en Irak) au printemps prochain...

En fait sous l’appellation de Kandil, c’est en fait la création d’un Etat kurde dans le nord de l’irak que l’on veut empêcher. L’objectif c’est de placer la région sous étroit contrôle, de s’y positionner et d’empêcher la formation d’un Etat kurde. On cherche également à gagner le soutien de l’Iran et de la Syrie pour une opération commune. Les raisons de la visite de Tayyip Erdogan en Iran et de ses contacts avec la Syrie se tiennent précisément ici.

- Quelles sont les chances de Mehmet Agar (leader du Parti de la Juste Voie, centre-droit, ancien ministre de l’intérieur du gouvernement Ciller, tombé lors de l’affaire de Sursurluk, ndlr) dans la région après avoir déclaré que « désormais les Kurdes doivent faire de la politique en plaine plutôt que dans les montagnes » ?

Les voix du DTP n’iront pas à Agar, mais dans les cercles extérieurs au DTP, la cote de sympathie pour Agar est en hausse. On n’en voudra plus comme on lui en a voulu par le passé désormais. Mais Agar n’a pas opéré cette spectaculaire saillie pour des raisons électorales. Il y a trois raisons principales à ce positionnement.
Un : le Parti Démocrate et le Parti de la Justice (prédécesseurs du DYP) constituaient dans une certaine mesure des mouvements civils contre certaines institutions. Avec son passé et sa propre idéologie, Mehmet Agar a semblé porter atteinte à cet aspect du mouvement et on en a beaucoup discuté au sein du DYP. Avec ce nouveau positionnement, Agar a tenté de revenir à la mission de son parti, à un positionnement plus civil.
Deux : Agar s’est rendu compte qu’on ne résoudrait rien par la force. Beaucoup de gens sont morts. D’autres ont connu la torture. Et au final, d’autres ont suivi encore.
Trois : il existe beaucoup d’hommes d’affaire turcs et kurdes qui font des affaires avec le Nord de l’Irak. La paix leur convient tout à fait en leur offrant des opportunités commerciales. Et comme le DYP est aussi le parti du capital, des commerçants et des marchands, il essaye de répondre à leurs attentes.

- Y a-t-il des tribus qui soutiennent Agar ?

Oui. Toutes les tribus qui sont du côté de l’Etat le soutiennent. Et puis les chefs de tribu font des affaires avec le Nord de l’Irak.

- Ce sont des tribus „défenseurs de village“ ?

Non, pas toutes. Certaines oui, d’autres non. Mais une chose est sûre : aujourd’hui, la paix est dans l’intérêt des tribus qui se sont rangés du côté de l’Etat. L’Irak du Nord offre des opportunités d’enrichissement. Et aujourd’hui tout le monde se positionne, même politiquement, en fonction de cette nouvelle situation régionale. Tous ceux qui font des affaires avec le Nord de l’Irak – et parmi eux, il est assurément des tribus de défenseurs de village – ne sont pas favorables à la reprise des combats. Parce qu’il est évident que Barzanî et Talabanî (leaders kurdes irakiens) ne feront pas d’affaire avec les tribus défenseurs de village, proches de l’Etat turc. Les personnes qui ne leur reviennent pas ne feront pas d’affaire en Irak. Mais si la paix s’installe dans le Sud-Est alors tout le monde pourra bénéficier des possibilités offertes en Irak, sans que ni Barzanî ni Talabanî ne fassent de discrimination. Voilà la raison pour lesquelles les chefs tribaux soutiennent les perspectives de la paix. Commerce et politique sont les deux mamelles de l’avenir du Sud-Est ; et ils se complètent l’un l’autre.

- Les tribus qui gagnaient de l’argent de la guerre vont aujourd’hui profiter de la paix ?

C’est exactement cela. Il est encore de tribus qui tirant des revenus de ce que leur accorde l’Etat sont favorables à la guerre, mais il en est encore plus qui voient en la paix une meilleure chance d’enrichissement. On comprend ainsi que dans la région tout le monde est en train de définir son attitude politique en fonction de cette toute nouvelle situation.

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