Logo de Turquie Européenne
Accueil > Articles > Articles 2007 > “Les Kurdes d’Irak regardent vers l’Ouest et la Turquie” (1)

“Les Kurdes d’Irak regardent vers l’Ouest et la Turquie” (1)

Une interview de Henri Barkey

lundi 12 février 2007, par Marillac, Neşe Düzel


© Marillac et Turquie Européenne pour la traduction
© Radikal 05/02/2007

"La politique américaine sur la question du PKK est aujourd’hui un échec. Washington pourrait très bien donner le feu vert à une opération de l’armée turque par-delà la frontière irakienne. Ce ne serait pas une opération terrestre mais parachutée.
Tout en maintenant la pression sur le PKK, Ankara pourrait faire revenir tous les militants de ce parti qui souhaitent revenir et ce, sans en passer par une loi d’amnistie.
Ces gens-là doivent être réintégrés à la société. La plupart sont prêts à se rendre. Leurs familles y sont d’ailleurs plus favorables que par le passé."
- Henri Barkey, ancien haut responsable du Département d’Etat, et grand connaisseur de la Turquie, nous livre son appréciation sur l’évolution de la situation en Irak comme sur l’avenir des relations turco-kurdes.

- Henri Barkey, pourquoi ?
_Année 2000, Henry Barkey occupait un poste d’importance au Département d’Etat. Son nom fut alors cité dans le cadre d’une conférence donnée sur la question de Kirkouk qui devait placer le gouvernement AKP dans une position délicate. Le Département d’Etat devait par la suite révéler qu’une telle réunion n’avait pas eu lieu et que Henry Barkey n’avait donc pas pu y participer. Alors que la question de Kirkouk revient sur le devant de la scène, Henry Barkey est de retour à Istanbul. Nous avons pu le rencontrer et discuter de nombreux sujets : Kirkouk, le PKK et les politiques américaines en Irak comme de cet événement qui avait vu des soldats turcs en Irak arrêtés par les marines. Né à Istanbul, Barkey est enseignant à l’Université de Lehigh dans le cadre du département des études internationales. Ecrivant pour le Los Angeles Times, il est aussi l’auteur d’un livre sur la question kurde écrit à deux mains avec Graham Fuller, un ancien responsable de la CIA. Il travaille aussi à l’élaboration d’une collection d’ouvrages concernant “le Moyen-Orient, la globalisation et l’Europe”.


JPEG - 7.8 ko

- Nous avons, quasiment pour la première fois, entendu parler de vous dans le cadre de cette réunion à laquelle on a dit que vous aviez participé. Ce que le Département d’Etat devait par la suite démentir. La presse turque rapportait que les participants à cette réunion disaient que l’AKP était prêt à laisser Kirkouk aux Kurdes d’Irak. Avez-vous vraiment participé à une telle conférence ?

Je n’ai jamais participé à une telle conférence organisée dans le cadre du Département d’Etat. Et le jour de cette conférence, j’étais d’ailleurs à Istanbul. Mais tout le monde a pu croire qu’une telle réunion avait pu avoir lieu.

- D’après vous, comment se fait-il qu’une réunion qui n’a jamais eu lieu mais dont on a pu dire qu’elle mettait le gouvernement turc dans une situation délicate ait pu ainsi être reprise dans la presse turque ?

Oui, la simple annonce de la tenue d’une telle réunion a placé le gouvernement turc dans une situation dificile. Cette information a été montée de toutes pièces par Hakan Yavuz, professeur à l’Université d’Utah. Et le Département d’Etat a démenti. Hakan Yavuz a surenchéri dans une interview donnée à Fikret Bila : “non, je maintiens. Une telle réunion a bien eu lieu. J’y étais”. Hakan Yavuz était un de mes amis. Pour qu’une personne puisse faire cela à l’un de ses amis, il faut qu’elle soit en souffrance psychologique soit soumise à des pressions. Il s’agit en fait d’une histoire tout à fait curieuse.

- A cette époque, quelle était votre fonction au Département d’Etat (DE) ?

A cette époque, je n’étais pas au DE. Sous la présidence Clinton, j’ai travaillé en liaison directe avec le Président dans le cadre de la cellule de planification du DE sur une zone géographique regroupant la Turquie, la Grèce, Chypre et l’Irak. J’intervenais également dans les domaines du renseignement. Je parle de renseignement parce que le DE dispose de sa propre structure de renseignement. Cette structure reçoit de toutes les unités américaines, dont la CIA, des rapports sur la base desquels elle produit des analyses. L’une de mes fonctions était donc aussi de réorganiser tous ces rapports.

- Cette affaire surgie dans la presse turque concernait la question de Kirkouk. Aujourd’hui, c’est une question qui revient sur le devant de l’actualité. Et vous revoilà ici à Istanbul. L’une des raisons de votre présence ici serait-elle liée à Kirkouk ?

Non. Voilà longtemps que je n’étais pas venu en Turquie.

- Kirkouk est une région riche en pétrole. C’est l’une des raisons qui en font l’objet de nombreuses convoitises. Que va-t-il s’y passer ?

La Turquie demande à ce que Kirkouk ne fasse pas partie de la région fédérée kurde en Irak et que cette région soit placée sous le contrôle direct de Bagdad. Et l’on parle ici d’une opération militaire sur Kirkouk. Comme s’il était facile de se rendre à Kirkouk. C’est une ville qui se situe à 450 kilomètres de la frontière turque. Ce n’est pas une blague. En fait, l’avenir de Kirkouk dépend pour l’essentiel de ce qui se passera en Irak. Or que se passera-t-il en Irak ? Si le pays n’éclate pas, Kirkouk prendra place à l’intérieur des limites de la région fédérée kurde mais les revenus du pétrole iront au gouvernement central. Pour le reste, c’est-à-dire pour les nouvelles nappes qui pourraient être découvertes dans l’avenir, elles seraient la propriété de la région du nord de l’Irak.

- Les Kurdes peuvent-ils prendre Kirkouk ?

Il y a prendre et prendre. Peuvent-ils conquérir Kirkouk par la force ? Oui. Mais au risque d’aggraver encore le problème. Les Kurdes tenteront de récupérer Kirkouk par la voie démocratique, par référendum. Ils envoient des gens dans la ville. İls tentent de faire revenir toutes les personnes qui en avaient été éloignées par Saddam. Et par la même occasion, bien évidememnt, ce ne sont pas que des personnes qui ont été expulsées par le Baas qui s’installent dans la ville...

- Si Kirkouk échoit finalement aux Kurdes, qu’adviendra-t-il ?

Devant nous, nous avons trois possibilités pour l’Irak : un Irak préservé tel quel. Un Irak éclaté. Ou bien un Irak dans lequel se poursuit pour longtemps encore, le chaos que l’on connaît aujourd’hui. Un Irak dans lequel Kurdes et Turkmènes sont capables de s’entendre autour d’une ville de Kirkouk qui resterait dans la région kurde irait dans le sens des intérêts de la Turquie. Une réalité politique kurde dont la Turquie serait la protectrice contribuerait à faire baisser la tension en Turquie comme à assurer comme une sorte de tampon laïque à Ankara. Sans parler de tous les avantages économiques. En outre, l’Irak du Nord a besoin de la Turquie.

- A quel point de vue ?

Parce que les Kurdes sont laïques. Les Kurdes regardent vers l’Ouest et cherchent à lancer des ponts vers l’Europe. Ils n’ont pas vocation à se tourner vers l’Iran, vers la Syrie ou l’Arabie Saoudite, ni même vers un sunnistan ou un chiistan irakien. Et cette ouverture, ils ne peuvent la concrétiser qu’avec le concours de la Turquie. Ils ont en toute connaissance de cause poursuivi une politique censée faire en sorte d’accroître les liens économiques avec la Turquie. Ils ont lancé nombre d’appels d’offres, autant que possible, en direction des hommes d’affaire turcs. Et cela au point de vexer même des hommes d’affaire turcs d’origine kurde. Votre Président de la République n’invite pas Talabani parce qu’il est Kurde mais en fait le fait que ce personnage soit le chef de l’Etat irakien est une chance pour la Turquie.

- Pourquoi ?

Parce que Talabani est l’une des principales forces au Kurdistan irakien. Quand bien même les Kurdes auraient rompu depuis bien longtemps avec tout attachement à l’Irak, c’est Talabani qui les relie encore à ce pays et qui protège encore ce que la Turquie demande, à savoir l’intégrité de l’Irak. Mais la Turquie ne peut pas encore parler ni de Talabani ni de Barzani autrement que comme des chefs de clan. Comme si les Turkmènes, aussi divisés soient-ils, étaient un peuple et les Kurdes non... les Chypriotes turcs du nord de l’île seraient un peuple mais 4 millions de Kurdes non... C’est ce que j’entends en permanence et ce discours blesse les Kurdes. Or souvenons de Turgut Özal (premier ministre et président de la République de 83 à 93, centre droit) et de ce qu’il avait fait : il avait agi sur un plan strictement psychologique en accueillant Talabani et Barzani à Ankara dans son palais présidentiel, en leur délivrant des passeports turcs. C’était en 1992. A cette époque, la tension était descendue d’un cran en Turquie. Le PKK avait même été obligé d’annoncer un cessez-le-feu.

- Les Kurdes accepteraient-ils que Kirkouk leur échappe ?

Non. Ils s’y sont trop attachés.

- A suivre...

Télécharger au format PDFTélécharger le texte de l'article au format PDF

Nouveautés sur le Web

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0