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La Turquie a-t-elle toujours envie d’entrer dans l’UE ?

jeudi 16 novembre 2006, par Busbecq, Semih Vaner

Source : Le Monde.fr, le 09/11/2006

- Semih Vaner, chercheur au CERI et spécialiste de la Turquie, répondait la semaine dernière aux questions des internautes sur le chat modéré du Monde.fr. Au menu, la Turquie, le rapport de la Commission et l’avenir des relations turco-européennes.

- Busbecq : L’Union européenne exige de la Turquie qu’elle ne ralentisse pas le rythme de ses réformes. Où, quand, par qui et de quel droit le rythme des réformes a-t-il jamais été fixé ? Depuis quand la vitesse est-elle un critère de Copenhague ? Est-ce pour mieux la faire trébucher que l’Union houspille la Turquie ?

Semih Vaner : Nous ne connaissons pas en détail les arguments. La Commission européenne (CE) a rendu publique une version anglaise il y a une demi-heure [le 9 novembre après-midi]. On sait par les fuites et les prises de position que la CE reproche un ralentissement des réformes. Il se peut qu’il y ait du vrai. Mais d’une manière générale, il semble que ce ne soit pas dans ce domaine-là que les reproches sont faits mais plutôt sur le dossier de Chypre. Evidemment, la question des droits de l’homme occupe une place importante.

S’il y a un ralentissement, il y a trois raisons. La première est que, depuis 2002, un certain nombre de réformes ont été faites. Force est de reconnaître que la Turquie a fait un effort. Il est difficile de poursuivre sur ce même élan. La deuxième chose, il ne faut pas forcément adopter des lois au Parlement, mais contrôler des pratiques. Il y a des domaines comme la torture, les crimes d’honneur, où les pratiques ne peuvent pas cesser d’un coup. La troisième raison, c’est que la Turquie entre dans une période électorale, ce qui n’est pas une période pour engager des réformes.

- Alp : Si la Turquie décide de ne pas entrer dans l’UE, serait-il dramatique pour elle et quelles seront les conséquences pour les Européens ? Y a-t-il une autre voie que d’adhérer à l’UE pour la Turquie ?

Semih Vaner : Ce ne sera jamais dramatique évidemment, la Turquie et l’UE poursuivront leur chemin. Mais ce serait une mauvaise chose pour la Turquie de ne pas s’accrocher après avoir frappé à la porte, de rester à l’écart et de ne pas associer son destin à l’UE pour son économie, ses valeurs, sa sécurité. Ce serait dommage pour l’UE de se priver d’un partenaire qui représente un certain poids sur le plan géo-culturel et pourquoi pas économique. Il y a toujours des échappatoires, mais je ne pense pas qu’après avoir fait un choix en direction de l’Occident depuis la fin de l’Empire ottoman, la Turquie aille chercher des alliances ailleurs – lesquelles seraient contre nature. C’est envers les Etats-Unis que le rapprochement risque d’être plus fort en cas d’éloignement de l’UE.

- Den85 : La Turquie pourrait-elle reconnaître la République de Chypre si l’UE débloquait des fonds pour la partie nord de l’île ?

Semih Vaner : Je crois que c’est la question qui se pose aujourd’hui. Les Européens demandent à la Turquie d’ouvrir ses ports et aéroports aux navires et avions chypriotres grecs. Mais la Turquie veut au préalable que l’embargo qui s’exerce dans le nord de Chypre cesse et qu’il y ait une aide accrue aux Chypriotes turcs. La question est compliquée. Elle pourrait connaître un développement s’il y a des concessions réciproques. Sinon, il risque d’y avoir un blocage d’ici au 15 décembre puisque la CE fera de nouvelles recommandations concernant la question chypriote. Mais je ne pense pas que la Turquie ira jusqu’à reconnaître la République de Chypre sans reconnaître quelque chose pour le nord de l’île.

- Mordillo : Qui sont les vrais responsables de la dispute sur Chypre actuellement ? Trouvez-vous raisonnable les arguments du gouvernement turc ?

Semih Vaner : Il y a trop de responsabilités. Le début de la crise date de 1974, avec l’intervention de la Turquie, quand la junte des colonels à Athènes tenta de renverser l’archevêque Makarios, alors chef d’Etat à Chypre. Depuis, les Turcs ont fait usage de leur droit d’intervention et la situation s’est bloquée. Toutes les négociations menées sous l’égide de l’ONU n’ont abouti à rien depuis trente ans. Dernier développement spectaculaire : alors qu’on attendait un vote chypriote grec pour l’unification et un vote chypriote turc contre l’unification lors du référendum il y a deux ans, c’est l’inverse qui s’est produit. Il y a une forme de dissymétrie maintenant : deux membres dans l’UE, la Grèce et Chypre, et aucun membre turc dans l’UE. Les relations entre l’UE et la Turquie sont caractérisées par une incertitude quant à l’avenir. Ankara se trouve aujourd’hui marginalisé dans ce dossier. C’est là-dessus qu’il faut mettre l’accent.

- Turkoglu : Comment réagira la Turquie sur la question chypriote si son adhésion est suspendue ?

Semih Vaner : Je pense qu’il y a peu de risques que les négociations soient suspendues. Si c’était le cas, en ce qui concerne Chypre, cela ne pourrait que contribuer davantage à son blocage.

- Antoine : Existe-t-il aussi en Turquie un débat sur les difficultés auquelles l’Europe est confrontée (chômage de masse, panne de l’Europe politique...), et éventuellement une vision du rôle que pourrait jouer la Turquie dans ces défis pour l’Europe ?

Semih Vaner : Ce débat n’est pas très développé, il faut le reconnaître, parce que les Turcs ont une vision un peu utilitaire de l’UE. Et contrairement à ce qui se passa et se passe dans certains pays membres de l’UE, on ne peut pas parler d’un projet d’intégration européenne bien articulé en Turquie. Par conséquent, les problèmes qui se posent en Europe au sujet desquels les Turcs sont peu informés – il y a aussi une question d’information – interviennent moins que les autres aspects des relations UE-Turquie.

- Stéphane : L’opinion turque est elle pro-européenne ?

Semih Vaner : D’une manière générale et historiquement, l’opinion publique turque est pro-européenne. C’est ancré dans la culture et l’histoire, dans la façon de percevoir la modernité européenne. Mais il faut rappeler que depuis quelques années, d’un autre côté, parce que la question traîne depuis trop longtemps, parce que les Turcs ont le sentiment que les Européens dressent ou tentent de dresser de plus en plus d’obstacles devant l’adhésion, il y a un certain éloignement, un affaiblissement du sentiment pro-européen.

- Musa_dagh : Et la question arménienne ? Comment accepter la Turquie au sein de l’UE si elle a du mal à reconnaître et à admettre son passé génocidaire ?

Semih Vaner : La question arménienne est sans doute une question d’une extrême importance qui concerne la mémoire collective des Arméniens et des Turcs. Et elle demande un travail de longue haleine. Cela dit, la question des mémoires collectives est une question à laquelle aucun Etat n’échappe complètement. Cette question existe à des degrés divers, selon des intensités diverses. Si la condition pour faire partie de l’UE dépend de cette question-là, il faudrait qu’elle existe – et même éventuellement rétroactivement – pour ceux qui font déjà partie de l’UE, pour tous les membres. Je pense qu’il faut continuer à réfléchir à cette question et faire avancer le dossier, mais je ne pense pas qu’il faudrait imposer cette reconnaissance à la Turquie, sinon on risque d’avoir des résultats dans le sens inverse. C’est-à-dire dans le sens du blocage des intellectuels et des hommes politiques de Turquie.

- Oliver o : Le rejet de la Turquie au niveau européen ne risque-t-il pas de donner raison à certains mouvements radicaux et d’entraîner le pays vers une autre voie que la laïcité, en faisant perdre à l’Europe un partenaire jeune, dynamique et stratégique ?

Semih Vaner : Non. La Turquie a ses propres dynamiques qui vont depuis plus d’un siècle dans le sens de la sécularisation et de la démocratisation malgré des accidents de parcours. Ce sont avant tout ces dynamiques endogènes qui déterminent l’évolution de l’Etat et de la société. La Turquie, contrairement à l’Iran par exemple, développe des relations politiques, sécuritaires, culturelles avec l’UE, ce qui ne peut avoir que des effets positifs quant à sa laïcité et sa démocratie. Mais il serait erroné de penser que si l’UE rejetait la Turquie – ce qui serait regrettable et négatif dans une certaine mesure pour les deux parties –, la Turquie basculerait à court ou à moyen terme dans le camp radical musulman ou ferait des concessions sur son modèle laïque.

- Rachid3c : Le problème de la religion est-il pour quelque chose dans ce retard d’adhésion de la Turquie ?

Semih Vaner : La question n’est pas suffisamment explicite. La question est-elle posée du point de vue de la Turquie ou de celui de l’UE ? Du point de vue de la Turquie, puisque nous venons d’évoquer le problème de la laïcité, je ne pense pas que ce soit sur cet aspect-là qu’il y ait le plus de problèmes. Les problèmes se trouvent davantage dans les domaines économique et social. Mais je pense que la question est : le fait que la Turquie soit musulmane représente-t-il un problème pour l’UE ? Les réticences ne viennent-elles pas plutôt dans ce registre-là ? Normalement non, puisqu’on a failli, mais pas retenu, grâce à la France d’ailleurs, de mettre dans la Constitution européenne la référence aux racines culturelles, en entendant par là les racines religieuses, de l’Europe. Mais il est vrai, même s’il n’y a pas une unanimité sur la question, qu’il y a dans l’UE une certaine réticence, un certain rejet en raison de l’appartenance religieuse de la Turquie.

- Trif : Pensez-vous qu’en France, par exemple, davantage de débats seraient souhaitables pour améliorer l’image qu’ont les Francais de la Turquie ?

Semih Vaner : C’est vrai que depuis trois ans la presse française s’est beaucoup intéressée à la Turquie, s’est sentie obligée de s’intéresser à la Turquie parce que la question de l’adhésion s’est déclarée et est venue devant la porte. Il y a eu beaucoup plus de publications, d’analyses et d’informations. Mais cela s’est fait d’une manière chaotique, sous une certaine influence des mémoires collectives justement, qui donnent une image très négative de l’Empire ottoman et de la Turquie. Et surtout ce sujet a trouvé une orientation en fonction des intérêts de la classe politique. Peut-être faudrait-il maintenant présenter des analyses plus fines, plus nuancées, tenant compte de la diversité de ce pays et, je dirais, de sa complexité.

- Nicolas C. : La très forte croissance économique actuelle de l’Asie centrale, de la Chine et de l’Inde fait-elle déjà sentir ses effets sur les échanges économiques, culturels et humains de la Turquie ?

Semih Vaner : Oui. Certainement et en particulier la croissance chinoise. Elle menace plusieurs secteurs pourtant vitaux pour la Turquie. Comme par exemple le textile. Il me semble que l’Inde et l’Asie centrale sont pour le moment moins présents dans l’économie turque.

- Jean Pirlot : D’un côté, l’UE exige de la Turquie des modifications définitives de son droit interne (pour le mettre en conformité avec les règles en application dans les pays de l’Union). De l’autre, elle ne garantit pas que l’adhésion pleine et entière soit le résultat final des négociations (même si la Turquie se conforme totalement aux demandes de l’Union). Au regard du droit international et des pratiques en usage dans le cas de négociations de traités internationaux, la position de l’Union est-elle conforme au droit ?

Semih Vaner : Il est vrai qu’il y a une situation paradoxale. Mais en effet, sur le plan juridique et surtout au regard des engagements qui ont été pris par l’UE depuis cinquante ans, on pourrait constater dans certains domaines la non-tenue de ces engagements par rapport à la Turquie. C’est une question qui va continuer à se poser dans les années à venir. Mais d’un autre côté, même s’il est souhaitable que les questions évoluent dans le seul cadre juridique, force est de constater qu’il y a un glissement vers les domaines politique et culturel et que le droit, dans ce paysage, perd un peu ses droits.

- Nicolas : On ne peut pas considéder que la Roumanie et la Bulgarie, ayant obtenu une date précise d’adhésion, remplissent totalement les critères de Copenhague : la corruption est présente, les minorités roms ne sont pas dans une meilleure situation. Pourquoi la Turquie n’a-t-elle toujours pas, depuis 1987, obtenu une date précise d’adhésion contrairement à ces deux Etats ?

Semih Vaner : La réponse à cette question importante est à rechercher dans mes réponses antérieures. Dans le fait que l’UE a un regard culturel négatif sur la Turquie mais aussi dans le fait que la Turquie est un poids lourd, ce que ne sont pas forcément la Bulgarie et la Roumanie. Malgré tous leurs retards par rapport à la Turquie, faudrait-il le rappeler.

- Aim_iks : A ma connaissance, les raisons qui amènent la Turquie à souhaiter son entrée dans l’UE sont essentiellement économiques. Quant à l’UE, ses ambitions politiques sont clairement exprimées et pourraient remettre en question cette entrée. La Turquie n’a-t-elle donc pas plutôt intérêt à développer des accords économiques en tant que partenaire et non membre de l’UE ?

Semih Vaner : Les raisons économiques ont certainement joué un rôle important dans la demande d’adhésion de la Turquie. Mais elles ne se réduisent pas au domaine économique. Il y a aussi des facteurs politiques, sécuritaires, militaires. Par conséquent, je ne pense pas que les Turcs, dans le cadre d’un « partenariat privilégié », puissent se satisfaire de quelques accords dans le domaine économique. Ils demandent l’adhésion pleine et entière.

- Chat modéré par Raphaëlle Besse Desmoulières et Gaïdz Minassian

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