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Du sens de demander pardon

mercredi 17 décembre 2008, par Marillac

Cet édito, je l’écrirai à la première personne. Une fois n’est pas coutume.
Pourquoi ? Parce que tout ce qui suit n’engage que moi.
En quoi cela intéresse-t-il les lecteurs de TE ? En ce qu’on y parlera de la question arménienne.

N’étant ni turc, ni arménien, mon point de vue échappe nécessairement à nombre de positions répétées. Nulle prétention à donner ici quelque leçon que ce soit : il s’agit ici d’un témoignage et de réflexions personnelles.

1- J’ai beau n’être ni Turc ni Arménien, voilà sans aucun doute dans les activités qui me relient à la Turquie, la question la plus douloureuse à aborder. Pour une personne qui fréquente Turcs et Arméniens, je dois reconnaître que les douleurs, les haines, les passions et les aveuglements maintenus entre les deux bords sont humainement si éprouvants qu’on ne sait la plupart du temps ni quoi faire ni quoi dire. La paresse et le silence sont de vraies tentations.

D’un côté, on renvoie aux Turcs d’aujourd’hui une image de nazis, de génocidaires et de négationnistes en les accablant sous ce terme de génocide que certains voudraient irrévocable.
De l’autre, on répond aux Arméniens en plaçant le mot génocide entre guillemets ou en le qualifiant de « soi-disant génocide », sans se rendre compte qu’il ne s’agit pas que de refuser un terme mais aussi de nier cette immense douleur de 1915 que les Arméniens ont transmise de génération en génération.
A « ton grand-père est un nazi », on répond : « ton grand-père n’a pas été tué. C’est un mensonge ». A l’insulte s’ajoute l’insulte dans une parfaite spirale de haine réciproque.
Et l’on comprend encore que dans ce débordement de passion, les Arméniens cherchent à faire cesser ces insultes : il n’est pourtant pas acceptable d’y sacrifier l’histoire et la liberté d’expression.

2- Penser la paix dans ce contexte relève du paradoxe : elle ne devrait procéder que de l’humiliation de l’un ou de l’autre bord. Humiliation qui naturellement entrave tout espoir de paix.
Ce mimétisme haineux s’oppose frontalement à toute réconciliation : toute paix ne peut passer que par la rupture unilatérale de cette « spéculation ».
Elle passe par l’action de se mettre à la place de l’autre, par l’empathie, sans exiger de l’autre la même chose, au même instant.
Or dans le contexte turco-arménien, une telle démarche nécessite trois choses : un grand courage, une forte confiance en soi et la conscience de faire un pari risqué.

3- Voilà la démarche tentée aujourd’hui par quatre intellectuels turcs, Ahmet Insel, Cengiz Aktar, Ali Bayramoglu et Baskin Oran, bien connu dans ces colonnes. Le 15 décembre dernier, ils ont lancé une campagne publique visant à « demander pardon à nos frères arméniens pour l’indifférence et le déni qui ont marqué et marquent encore le Grand Désastre de 1915. »
L’appel est lancé à chaque conscience individuelle. Chacun est appelé à se prononcer en conscience et non selon des mots d’ordre politiques, idéologiques, communautaires ou associatifs.

4- Dans un tel contexte, je crains que le risque ne soit trop grand de l’incompréhension, des raccourcis et des confusions. De voir cette demande de pardon et cette expression d’empathie réduite à d’artificiels slogans. Mais à un moment où se réchauffent les relations arméno-turques, à un moment où les échanges entre les deux peuples s’apprêtent à se multiplier, sans doute fallait-il ouvrir une autre voie que celle du silence gêné. Et sans doute que dans toute réconciliation, le premier pas est toujours le plus risqué.

5- Si je peux comprendre la signification et l’importance de la démarche, je mesure combien cela peut être difficile pour les Turcs de Turquie mais plus encore pour les Turcs de France à qui la diaspora arménienne a fait payer et fait encore très injustement payer le déni de l’Etat turc. Les discours anti-turcs incendiaires prononcés tous les 24 avril (jour de commémoration de la déportation de 1915) dans des municipalités complaisantes, les drapeaux turcs brûlés sous les yeux d’une jeunesse turque de France que ses aînés tentent de calmer, les campagnes de désinformation massive sur la moindre manifestation turque, les diffamations et les pressions vécues par les Franco-turcs aspirant à participer à la vie politique de leur région, les propositions de loi liberticides susurrées aux oreilles de bienveillants édiles sont autant de signes d’une stigmatisation radicalisant les positions.

Comment ne pas comprendre la difficulté de la tâche pour les Turcs de France de venir demander pardon à ceux qui ne veulent manifestement pardonner que sous condition d’humiliation ? Un maire français n’a-t-il pas l’année dernière encore, demandé à une candidate franco-turque aux élections municipales de répéter plusieurs fois à haute et intelligible voix qu’elle reconnaissait le génocide arménien ? Cette jeune femme ira-t-elle aujourd’hui demander pardon à ceux qui hier encore accusaient notre rédaction de « collaboration » avec la connotation que l’on sait ?

Ces récents déchaînements ont rendu trop visibles et présents les seuls extrémistes : et ce n’est pas à eux qu’on ira demander pardon. La mise aux oubliettes de la loi de pénalisation de la négation du génocide arménien au début de ce mois par le gouvernement français comme le bruit suscité par l’appel de Blois laissent espérer une diminution des stigmatisations régulières dont sont politiquement victimes les Turcs de France. Et par là une marginalisation des extrêmes.

Ce n’est qu’au terme et au cours de cet apaisement que s’envisagera une ouverture des deux communautés par leurs éléments les plus modérés. Comme une chance d’empathie et de compréhension réciproques. Parce que c’est encore cela qu’il nous faut patiemment attendre et espérer.


Pour conclure, un petit viatique :

« Comment renoncer au cycle infernal vengeance-punition, c’est tout le problème d’une société civilisée. » Edgar Morin (Le Monde des Débats, décembre 1999).

Dans la logique du cycle infernal de vengeance-punition, on peut toujours discuter du moment de sortie du cycle : il n’en est pas. Il sera toujours trop tôt. Les conditions ne seront jamais réunies pour la réconciliation.

N’attend-elle pas que le seul fait accompli ?

- François Skvor

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