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Delal Dink : le voyage en Arménie (3)

lundi 9 février 2009, par Delal Dink, Mehmet Akkus


Un Arménien de la diaspora qui vit au Canada, me demanda : « Nous étions assis à côté de la tribune réservée aux spectateurs turcs, ils avaient tous une fleur à la main, c’était vraiment des Turcs ? ». « Bien sûr ! » Lui ais-je dit. Pendant qu’une expression de curiosité se dessinait sur son visage, il s’exclama : « Bravo ! ». J’étais triste pour lui. Triste parce qu’il n’avait sûrement jamais eu l’occasion d’approcher un Turc jusqu’à aujourd’hui.

Craignant de blesser l’autre, les joueurs des deux équipes pratiquaient un jeu des plus appliqués. Lors d’une action où un joueur turc et un joueur arménien se disputaient le ballon, on touchait du doigt leur retenue. Pendant de longues secondes, ils étaient côte à côte, épaule contre épaule, sans parvenir à se déséquilibrer, le voulaient-ils réellement ? Ne me dites pas que ce match ne valait pas la peine d’être vu. Je l’avoue, c’est en restant scotchée sur ces actions, que j’ai raté les buts.
L’Arménie encaisse les buts, notre tribune se fait plus silencieuse. L’arbitre siffle la fin du match. Je regarde les joueurs, vont-ils se serrer la main ? Gooooool ! Ils s’enlacent et s’embrassent. Malgré le score de 0 à 2, les deux jeunes filles de devant se mettent à danser. Il est évident qu’elles se moquent, elles aussi, du résultat final. Elles avaient compris qu’elles venaient d’assister à quelque chose d’autrement plus important. Nous quittâmes le stade, sans aucun débordement. On pouvait même encore entendre des supporters chanter crier « Arménie ! Arménie ! »

En descendant du stade, mon regard fut attiré par un tee-shirt sur lequel était marqué : “I won’t forget - I won’t forgive.” (Je n’oublierai pas, je ne pardonnerai pas). Et moi alors ! Allais-je oublier ? Pardonnerais-je ? Ma maladie, allait-elle resurgir ? Ce n’est pas facile d’être bon dans ce pays. On ne sait jamais ce qu’il adviendra le lendemain, celui qui souffrira ou bien qui sera opprimé. Ce n’est pas facile d’être citoyen d’un pays et y vivre, alors que ses autorités n’ont pas encore trouvé ou bien ne veulent pas trouver les vrais assassins de son père. De plus, si tu subis toutes ces souffrances parce que tu appartiens à une race bien définie, c’est encore plus dur. Sentir une appartenance au drapeau turc, alors que tu découvres les policiers et les militaires, qui sont censés te protéger, être photographiés victorieusement devant ce même drapeau, c’est… Tu n’as aucune garantie de ne pas te ramasser une autre claque.

D’ailleurs, depuis toujours, je n’ai jamais aimé cette chose qu’on appelle drapeau, de quelque pays qu’il soit. Mais lorsque j’ai vu les drapeaux turcs et arméniens côte à côte, ça m’a fait chaud au cœur. Ils ont gagnés de la noblesse dans mes yeux. Seuls, les drapeaux ne signifient rien pour moi, mais réunis comme cela, ils donnent une image de fraternité. Je ne sais pas si la maladie refera surface, mais le plus important pour moi, lors de ce voyage en Arménie, le 5 et 6 septembre, c’est d’avoir trouvé le remède : « Vivre dans les rêves de mon père ».

Cette nuit, au stade de Hrazdan, au 6 septembre 1955*, nous avons écrit une autre date, celle du 6 septembre 2008. Ça n’a effacé ni le 6 septembre 1955, ni les souffrances. Comme ils sont magnifiques ces drapeaux, hissés de chaque côté du mémorial, même en photo. Cet événement n’a pas fait disparaître le génocide, il ne l’a pas nié non plus. Il a encore moins fait revenir mon père. Il a seulement entrouvert une porte vers le futur.

Allons pousser cette porte ensemble. Allons lever une bonne fois pour toute, tous ensemble, le corps de cet homme qui gît encore sur le trottoir. Après être venu ce soir, danser au stade de Hrazdan, faisons une chose telle, qu’il ne retourne plus jamais à cet emplacement. Que nous ne laissions plus saigner. Tant qu’il y sera, il continuera à souffrir et nous avec. Laissons le traverser la frontière, promener les chiens et les chats, comme dans ses rêves. Allez !! Vous, les Arméniens, vous les Turcs, prenez mon père, tendez vos bras. Ne vous en faites pas, il ne fera pas le difficile, surtout pour vous, il n’osera pas vous vexer, vous n’aurez pas à le dire deux fois, il se lèvera aussitôt, pour aller à la frontière et danser. Il suffit juste que vous lui tendiez la main.

FIN


* NDT : Dans la nuit du 6 au 7 septembre 1955, à Istanbul, suite à une fausse information (l’explosion d’une bombe dans la maison d’Atatürk à Salonique) des groupes ultra-nationalistes se sont pris à des citoyens des minorités grecques, arméniennes et juives, ainsi qu’à leurs biens. De maisons, des commerces, des écoles et des lieux de culte appartenant à ces derniers, ont été pillés et saccagés. On dénombra aussi des morts. Par la suite, plusieurs milliers des membres de ces minorités se sont exilés.

Ces sombres événements gardent encore aujourd’hui, une grande partie de leurs mystères. L’implication de services secrets turcs, grecs et britanniques est souvent évoquée.

Le hasard de l’actualité veut que, au moment où nous vous soumettons la traduction du très émouvant texte de Delal Dink, dans lequel, elle évoque cette triste date du 6 septembre 1955, un film, « Güz sancisi » (les douleurs de l’automne), qui a pour cadre ces événements, soit en projection en Turquie depuis le 23 janvier 2009. En effet, le réalisateur, Tomris Giritlioğlu, revient sur ces faits, en racontant l’histoire d’amour de Behçet ( fils d’un notable turc) et Elena (prostituée grecque).
A noter, la participation d’Etyen Mahçupuyan comme co-auteur du scénario.

- Première partie du récit

- Deuxième partie du récit

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Sources

Source : Agos, le 16 septembre 2008

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