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De bibliothèques en labyrinthes, un entretien avec Enis Batur (2)

jeudi 17 mars 2011, par Sylvie Taussig

Paris, février 2011, Saint-Médard, vue sur l’église des convulsionnaires et du diacre Pâris, « De par le Roi, défense à Dieu de faire miracle en ce lieu ».
Sylvie Taussig a rencontré l’écrivain turc Enis Batur. Turquie Européenne en a récolté un dialogue aux dimensions aussi labyrinthiques que les bibliothèques réelles et rêvées de l’auteur. Après une première approche de la bibliothèque, le dialogue plonge dans la Ur bibliothèque, aux confins d’une folie dont l’amateur tente de se préserver...

- De bibliothèques en labyrinthes, un entretien avec Enis Batur (1)

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Enis Batur

- La Ur bibliothèque, qu’est-elle devenue ? En reste-t-il quelque chose comme une nostalgie ?

Voilà comment cela s’est passé ; à un moment donné, mon fils m’a téléphoné pour m’apprendre que sa mère avait décidé de rétrécir sa bibliothèque, et me proposer de venir prendre des livres. J’ai refusé. Elle s’est donc décidée à l’offrir à une bibliothèque universitaire, et donc ces livres-là, ou une partie, sont entrés dans la mort. Ce n’est pas de l’orgueil si je ne suis pas allé les sauver, mais il s’était passé plus d’un quart de siècle, et entre-temps j’avais acheté ce qu’il me fallait ; quant aux autres, si je ne les avais pas achetés en 25 ans, c’est qu’ils n’étaient plus valables pour moi. J’ai pensé la chose de façon plutôt réaliste, et puis je n’avais plus de place chez moi.

D’autant que maintenant beaucoup de maisons d’édition m’envoient leurs publications. Quand je reçois les paquets, je fais le tri directement devant la porte ; sur une vingtaine de livres arrivés j’en garde deux, puis je laisse les dix-huit autres. Il y a des petits libraires qui savent que je les garde pour eux, ils ouvrent la porte de l’immeuble, ils montent au 4e étage, ils récupèrent et repartent. Je leur offre parce qu’ils me font des offres eux aussi. Ils sont inimaginables, ils sont pauvres, mais ils ont un tel respect pour quelqu’un qui, comme moi, aime beaucoup les livres que, dès qu’ils découvrent quelque chose de précieux à leurs yeux, ils le mettent dans une enveloppe et ils me l’envoient : ce sont des photos, des lettres manuscrites des écrivains morts…

- Et ces ouvrages, vous les gardez toujours ? Y a-t-il une zone spéciale pour ces cadeaux, des livres que vous n’avez pas choisis, que vous n’auriez pas achetés et qui rentrent chez vous par un principe de dette ?

Oui, je les garde tous, sans leur donner de place spéciale parce que je ne suis pas tellement systématique. Comme je travaille sans arrêt, il y a un bordel qui règne dans ma bibliothèque. Parfois je fais des efforts pour mettre un peu d’ordre, mais cela ne dure pas, et je mets toujours un certain temps pour trouver un livre que je cherche.

- Êtes-vous seul maître à bord de la bibliothèque ? Jusqu’à faire la poussière ?

Non. Quand nous sommes absents d’Istanbul, une femme de ménage passe toutes les semaines, elle a le temps comme nous ne sommes pas là, elle s’occupe de la bibliothèque, mais uniquement les poussières.
Et si elle avait l’esprit de se dire, « tiens, si on mettait Montesquieu à côté de Montaigne »…
Non je me demande si elle sait lire d’ailleurs. Une fois il y avait une femme de ménage qui était venue travailler chez nous, et elle a vu mes livres à moi, elle m’a dit : « Mais c’est toi qui les écris ? Mais de quoi tu parles ? » Ce fut la question la plus difficile que j’ai eue en tant qu’écrivain. Comment le dire…

- Elle aurait pu imaginer aussi que vous aviez écrit tous les autres… Vos propres livres sont-ils classés à part ?

Tout récemment, j’ai fini par faire une petite bibliothèque à partir de mes livres, et Dieu sait s’ils sont nombreux ! Il n’y a pas que les livres d’ailleurs, il y a des numéros de revue, etc. soit 300 à 400 titres, avec y compris des livres qui sont écrits sur mes œuvres, et j’ai alors découvert qu’il y a des livres que je ne possède pas. J’ai essayé de les obtenir, et je les ai obtenus ; pas très facilement d’ailleurs !

- Dans les 300 livres, est-ce que vous retenez des navets, des mauvais livres, des livres honteux, qui ne sont d’aucun niveau littéraire, mais qui ont un petit charme très secret pour toi – des livres vulgaires qui seraient nécessaires ?

Oui, par exemple j’ai une petite collection des poètes mineurs de la Turquie : des navets, cela ne sert à rien, mais je les achète quand même. Quand je vois le livre d’un poète inconnu des années 1940 – 1950, je l’achète tout de suite, d’ailleurs cela ne vaut rien parce que personne n’a l’idée de les acheter. J’avais envie de faire une anthologie… de tous ces poètes tout à fait oubliés, qui sont souvent à compte d’auteur, des poètes amateurs, qui ont eu cependant un certain goût pour la poésie. J’ai fait aussi une petite collection, assez importante, une trentaine au moins, des livres en français écrits directement en français par des auteurs turcs. Cela commence au dernier quart du 19e siècle, par exemple Osman Hamdi Bey le grand peintre, a écrit des pièces en français et il les a imprimées à Istanbul.

- Avez-vous accès au turc d’avant la réforme [1] ?

Je savais le lire mais je ne l’utilise jamais. Je ne veux pas tomber dans ce puits très dangereux, celui des textes dont il n’existe pas de transcription. Je risquerai de ne jamais en sortir. Je me méfie. Parce que je connais des personnes qui se sont perdues dans l’univers du livre : je me souviens d’un homme à Ankara qui achetait tout ce qui était imprimé. Un jour il m’a invité chez lui, j’ai eu peur, sa femme, ses enfants, tous l’avaient quitté parce qu’il était devenu fou. Il achetait tout, les livres sur la briqueterie, des livres sur la poésie, tout, il ne pouvait pas se retenir.

- Comment se protéger de la folie ? Comment ne pas devenir le joueur de Dostoïevski ?

En ne s’asseyant pas à la table de roulette. Puis j’ai un caractère rationnel, et je ne suis pas malade des livres. Quand j’ai lu le dialogue entre Umberto Eco et Jean-Claude Carrière, un livre génial, je me suis dit : quand même, heureusement que je ne suis pas comme eux. Parce que eux ils ont la passion de l’objet imprimé. Moi j’ai le goût des textes, je ne suis pas fétichiste, ou du moins je me tiens à l’écart. J’ai un ami graphiste qui a fait un ex-libris pour moi, mais je ne l’utilise pas. Je n’aime pas gâcher du temps avec des rituels de ce genre là, je n’ai pas le temps. Le livre n’est pas une passion, c’est un instrument de travail. Mon rapport est immédiatement pragmatique : je n’achète pas les poètes turcs inconnus pour les sauver de l’inconnu, mais pour faire une anthologie…

- Ainsi vous augmentez la zone de vos propres ouvrages ?

Oui, c’est cela. J’ai fini par être presque utilitariste, heureusement d’ailleurs, j’en suis très content, même si c’est presque vampirique. Ce qui est un peu plus maladif, c’est le fait d’écrire des livres, parce que là je suis plus enfoncé dans le mythe de l’écrit.

- Comment le définiriez-vous ?

C’est une position un peu dépassée aujourd’hui, un peu démodée, c’est-à-dire que le monde est là pour aboutir à un livre, je le connais comme ça du point de vue de l’écrit. C’est ce que disait Mallarmé : je ne suis pas content de ce monde, aussi j’écris, et j’essaye de monter un autre univers à travers mes écrits. C’est mythique ou mythomanie, je ne sais pas !

- A suivre...

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Notes

[1En 1928, Atatürk, le fondateur de la Turquie moderne impose l’alphabet latin. Par ailleurs, la création de l’État-nation turc passe par l’usage généralisé et officiel de la langue turque, qui remplace alors la langue savante ottomane, celle de l’empire, trop complexe et impossible à moderniser. C’est une rupture profonde avec la tradition littéraire ottomane. C’est tout le patrimoine de l’oralité anatolienne qui servira alors à fonder la nouvelle littérature

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