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Turquie : Ayla, journaliste turque en colère contre la justice

jeudi 24 mars 2011, par Anne Guezengar

Le procureur d’Istanbul, Zekerya Öz, vient d’ordonner la mise en détention des deux journalistes d’investigation Nedim Sener et Ahmet Sik, désormais inculpés pour participation à une organisation terroriste dans le cadre du procès Ergenekon. Ils ont été déférés à la prison de Metris.

- Article original YOL, routes de Turquie et d’ailleurs

Or c’est l’arrestation de ces 2 journalistes, connus au contraire pour leurs enquêtes dérangeantes sur le réseau Ergenekon, pour lesquelles ils ont pris des risques, qui a provoqué la vague d’indignation parmi les journalistes de Turquie. Ils ont été des milliers à manifester leur colère et leur inquiétude à Istanbul et à Ankara, le vendredi 4 mars dernier.

La Turquie, où 61 journalistes sont emprisonnés et des milliers d’entre eux objets de poursuites, est régulièrement montrée du doigt pour ses atteintes à la liberté de la presse. Le procès Ergenekon, du nom d’ un réseau suspecté de comploter pour renverser le gouvernement AKP, est en outre accusé d’être instrumentalisé pour museler la presse d’opposition. Par ailleurs de nombreux journalistes kurdes (et parfois non kurdes) sont traînés devant les tribunaux, accusés de soutenir le PKK.

” Hormis un cercle proche du pouvoir AKP, tout le monde en Turquie est passible d’être accusé d’appartenir à une organisation terroriste”, s’insurge Sezgin Tanrikulu, l’ancien président du barreau de Diyarbakir et membre du CHP (principal parti d’opposition, kémaliste), rapporte le Daily’s Hürriyet.

Sentiment partagé par les journalistes de l’opposition, dans toute sa diversité. Même quelques éditorialistes, réputés pourtant proches de l’AKP, ou de la communauté islamiste de Fethullah Gülen, comme Mustafa Akyol, s’inquiètent sérieusement du tour que prend ce procès. Mais beaucoup de journalistes de ce courant choisissent de faire confiance à la justice, rapporte Erkan sur son site Erkan’s field Diary.

Ayla, une journaliste turque, consoeur et amie d’Ahmet Sik, explique dans un billet mis en ligne sur le site Journalistinturkey, pourquoi comme beaucoup d’autres, elle a manifesté le vendredi 4 mars. Voici la traduction de son billet, La Turquie confond terrorisme et journalisme.

Jeudi matin je préparais le café en baillant, comme d’habitude. Et comme d’habitude la chaine de TV d’infos ATV était allumée. Le présentateur annonçait que la police était en train d’effectuer des perquisitions dans 11 maisons, à Istanbul et à Ankara. Des informations devenues habituelles depuis que les opérations contre le réseau Ergenekon et le premier procès ont commencé, en 2007. Si bien que je continuais mes préparatifs du matin.

C’est alors que j’ai entendu un nom familier, Ahmet Sik. Ahmet ? Comment était-ce possible ! ? Ahmet est un ami et un collègue, dont le profil n’a vraiment rien à voir avec celui des suspects du réseau Ergenekon. Ce n’est ni un kémaliste radical, ni un ultranationaliste. Impossible d’imaginer qu’Ahmet Sik puisse aider des conspirateurs complotant à un coup d’Etat militaire, ou qu’il puisse secrètement les soutenir.

Je le connais comme étant une personne libérale, pacifiste, antimilitariste. Sa vision du monde et ses travaux l’ont même contraint à des sacrifices. Il n’a absolument rien à voir avec Ergenekon, à moins d’avoir une double vie, digne d’un film hollywoodien.

Ahmet travaillait pour le journal Nokta, qui a dû fermer après qu’il ait publié des extraits du journal intime de l’amiral Özdek Ornek. Ces textes révélaient les tentatives de coups d’Etat, bien avant que le procès Ergenekon soit entamé. En quelque sorte, c’est à cause d’Ergenekon qu’Ahmet a perdu son job.

Il a ensuite travaillé en free-lance, enseigné le journalisme et écrit des livres. Il était en train d’écrire un livre sur l’infiltration de la police par la communauté (cemaat) islamique de Fetullah Gülen. Je ne sais rien de plus de ce projet.

Nous avons voyagé ensemble dans le sud-est kurde ainsi qu’au Kurdistan irakien, pour des reportages sur les Kurdes. Je n’ai jamais perçu la moindre trace de nationalisme chez lui. Pendant notre séjour au Kurdistan irakien, il écoutait continuellement des chansons de Yasar Kurt sur son i-pod. Yasar Kurt est un chanteur turc antimilitariste.

Il y a des années, il avait organisé une expo photos sur les civils blessés par des mines dans l’est de la Turquie.

Mais c’est ainsi, Ahmet a été arrêté en même temps que 6 autres personnes ce jour là. Il est suspecté d’appartenir au réseau Ergenekon, qui planifiait de créer les conditions propices pour un coup d’Etat en Turquie, et promouvait la haine entre les gens”.


(Arrestation de Nedim Sener, journaliste à Milliyet, consacré “héros pour la liberté d’expression par l’Institut international de la presse (IPI) pour son livre Le procès Hrant Dink et les mensonges des services secrets. Il a depuis publié Vendredi rouge - Qui a brisé le stylo de Hrant Dink ? et Fethullah Gülen et la communauté Gülen dans les documents d’Ergenekon )

L’arrestation d’Ahmet a réveillé beaucoup d’entre nous, qui jusqu’ici nous contentions de râler et de grogner contre les procédures Ergenekon, sans jamais vraiment prendre position. La plupart d’entre nous n’approuvions pourtant pas ces perquisitions au petit matin et ces arrestations devant les caméras de télévision, ni ces détentions super longues (le journaliste Mustafa Balbay est incarcéré depuis maintenant 36 mois. Mais je n’ai pas eu beaucoup de sympathie pour lui, parce que c’est un kémaliste pur et dur. Le serpent qui ne me touche pas, peut vivre pendant mille ans, dit un proverbe turc.”

Aujourd’hui, vendredi, plusieurs milliers de journalistes se sont rassemblés pour protester contre ces arrestations. Pour la première fois, beaucoup d’entre nous ont rejoint une manifestation anti-Ergenekon. Ce n’est pas ce que nous espérions de ces procès qui promettaient de révéler les plans des comploteurs et de les punir pour en finir une bonne fois pour toutes avec les coups d’Etat militaires en Turquie.

Nous formions un cortège étrange, sur l’avenue Isktiklal. Devant il y avait les libéraux, les manifestants de gauche ou d’extrême gauche, suivis de nationalistes portant des drapeaux et chantant des slogans pro militaristes. Je me sentais un peu embarrassée.

Nous marchions pour la même cause, mais avec des slogans et des interprétations différentes. J’espère que le gouvernement a reçu le message, même si j’en doute. Les journalistes qui sont sensés être le quatrième pouvoir, sont l’acteur le plus faible dans la société turque.

Je me demande quel rôle a le journaliste dans le projet que Monsieur Erdogan nomme ” ileri demokrasi “, démocratie avancée“.

- Ayla Aybayrak. Journaliste Istanbul.

- Article original (en anglais) sur le blog Journalistinturkey.com

... Ayla et les autres devraient se rassurer, le procureur Zekerya Öz vient d’annoncer que les arrestations d’Ahmet Sik et de Nedim Sener n’avaient rien à voir avec leur métier de journaliste, mais qu’elles se fondaient sur des preuves évidentes. C’est seulement dommage que pour cause de confidentialité de l’enquête, il n’ait pas révélé lesquelles. On peut craindre en effet que la confiance en une justice impartiale dans la conduite du procès Ergenekon ne soit sérieusement ébranlée chez les journalistes en colère.

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