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De bibliothèques en labyrinthes, un entretien avec Enis Batur (4)

mardi 5 avril 2011, par Sylvie Taussig

Paris, février 2011, Saint-Médard, vue sur l’église des convulsionnaires et du diacre Pâris, « De par le Roi, défense à Dieu de faire miracle en ce lieu ». Sylvie Taussig a rencontré l’écrivain turc Enis Batur. Turquie Européenne en a récolté un dialogue aux dimensions aussi labyrinthiques que les bibliothèques réelles et rêvées de l’auteur. À quelles lois obéit l’architecture de la bibliothèque ?

- Partie N°1
- Partie N°2
- Partie N°3

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Enis Batur

- Y a-t-il partout des cases, ou il en manque ?

Du moment que je fais un pas, il y a une case, un pas c’est une idée, une idée d’un livre, qui n’est pas travaillé, je le considère comme une case vide, et puis il y a des cases où j’ai commencé à écrire parce que j’écris un livre en l’espace de cinq ou six ans, mais j’écris un vingtaine de livres en même temps, donc il y en a que je termine, ça y est, puis d’autres qui continuent, d’autres qui attendent, et tout l’ensemble, c’est le livre ! Bien qu’il doive y avoir des cases vides, parce que je peux mourir demain.

- Est-ce que vous vous intéressez à connaître la vie des auteurs dont vous lisez les livres ?

Plus ou moins. Parfois la biographie dépasse l’œuvre, ça arrive, je peux avoir une préférence pour l’homme qui est derrière l’œuvre, c’est le cas de Witkiewicz, le personnage me fascine tellement… tout me fascine chez lui, c’est quelqu’un qui a toujours fait des grimaces à la vie ce qui n’est pas mon cas, j’ai un côté sérieux qui m’embête. Pragmatique, sérieux, discipliné, mais il n’y a rien à faire et je ne peux pas envier quelqu’un qui ne me ressemble pas, mais je peux le considérer, et Witkiewicz ; cette personnalité troublante, c’est terrible !

- Et dans le cas de Pessoa ?

L’homme n’est pas très intéressant, c’est un petit homme, qui a eu une petite vie, sa décision est le fait qu’il se soit même écarté de sa vie sentimentale à cause de son œuvre, très importante. Sinon il a vécu dans un petit milieu, sans quitter sa ville natale, ni même son quartier. Mais l’œuvre ! Quelle imagination ! Et quelle fécondité !

- Et quant à vous ? Y a-t-il une contradiction entre la vie sentimentale, par exemple, et l’écriture ?

Non, mais je suis comme ce système de cases : mon mode de vie, mes relation avec les gens, avec le temps. Tout est basé sur ça. J’aime la solitude, je peux rester trois jours sans dire un seul mot, et souvent on me reproche, silencieusement bien entendu, le fait que je me tienne à distance de tout le monde, sauf un ou deux amis, exception… Mais dans ma vie personnelle, ma femme, mon fils, quand ils étaient vivants mes parents, il n’y a qu’un très petit nombre de gens. Sinon je suis toujours à distance. On ne peut pas me téléphoner, ou du moins le téléphone est sourd. Personne ne sonne à ma porte, et les gens ont dû accepter que je suis comme cela. Du reste je n’aime pas parler de ce que j’écris.

- Il y a quelque chose d’imperturbable…

Il faut se méfier de l’eau qui dort…

- Pour finir sur la bibliothèque, il semble qu’elle ait aussi une forme naturelle, avec en perspective celle de Warburg qui aurait un milieu naturel ? Est-ce une bibliothèque diasporique ? Il n’y a pas de fétichisme du livre et pourtant, dans le livre qui est entièrement culturel, soudain on revient sur le naturel. Comment l’expliquer ?

Quand j’ai croisé l’aventure de Warburg, je me suis dit, tiens, un voisin lointain ! On a la même approche des livres, et puis j’ai connu plus ou moins son aventure, j’ai écrit un long texte sur lui, qui va être publié prochainement en français – enfin c’est un texte basé sur quatre figures, qui ont effleuré la folie et qui ont vécu des expériences de clinique : Nietzsche, Warburg, Robert Walser, et Adolf Wölfli, le grand fou. Ce sont des cas tout à fait différents, parce que Nietzsche a sombré, et il est resté muet jusqu’à la fin de ses jours, dans une clinique et puis chez sa mère. Walser a passé les deux tiers de sa vie dans une clinique, mais il avait une bonne santé, il n’était pas fou, il était très fragile, très intelligent : on lui a proposé de sortir et il a refusé parce qu’il y avait la guerre. Wölfli était fou, complètement fou, mais il ne se sentait pas à l’aise à l’intérieur de la clinique, il voulait sortir pour commettre ses petits crimes, envers les petites filles, c’était un homme de liberté qui a été enfermé, il a commencé alors à dessiner, et à écrire, en toute folie.

Et puis il y avait Warburg, qui a été mis en clinique, mais qui a pu en échapper, pendant plusieurs années, il avait les moyens. Comme il était riche, ils ont fini par céder, et il y a eu une sorte d’examen, il a été contraint de leur démontrer qu’il n’était pas fou ; il a donc fait une conférence dans la clinique, à son psychanalyste et aux autres médecins, et ils ont été convaincus que du point de vue de sa santé, il n’était pas tout à fait conforme à la vie extérieure, mais tout de même il a pu partir. Ce caractère – celui qui a perdu le fil, avec dans son cas des crises très profondes de paranoïa – une fois qu’il a trouvé le calme, qu’il a accepté les exigences de ses médecins, s’est converti en un homme sain, plus ou moins sain. Ce côté de Warburg m’a beaucoup intéressé, dans ses rapports avec ce qu’il écrivait et ce qu’il disait, il y avait là une folie, qui était maîtrisée, ce qui est très important : garder cette folie, et la maîtriser.

- Vous parlez de Witkiewicz et de cette fascination, cela veut-il dire que vous regrettez de ne pas aller jusqu’au bout de la folie ?

Je ne peux pas, mon caractère me l’interdit, ma nature. Je me connais moi-même, pas plus que tout le monde, mais tout de même, à 60 ans, je connais mes extrêmes. Il y a sûrement une certaine folie en moi, qui est très maîtrisée, je n’ai jamais eu de crise de paranoïa, mais j’ai eu mes crises, qui parfois me revisitent. C’est une lutte éternelle. Et il y a toujours la lutte du silence : tous les matins, tais-toi, ça suffit… Mais si tu as un cadre comme le modèle de mon œuvre et si tu vois à un moment donné toutes les cases ; par exemple, André Gide disait à 18 ans : « je voyais mes œuvres complètes devant moi… » Mais il n’a pas écrit les mêmes choses, à 18 ans je me demande ce qu’il voyait. Cela a été mon cas à 20 ans, j’étais à Paris, et soit j’allais partir, me suicider, soit c’était cette construction, mais elle apporte ses problèmes avec le temps. Il y a une pièce de Ibsen, Solness, l’histoire d’un architecte qui a conçu un immeuble non-conforme à la réalité du terrain : ce morceau de terrain ne permettait pas de monter une tour gigantesque, mais il a dépassé ses limites, c’est un cas que l’on rencontre un peu partout dans la vie, il y a des gens qui commencent à édifier des choses, mais ils n’ont pas le fondement nécessaire pour cela. Moi j’ai toujours porté cette peur : je monte, je construis mais est-ce que j’ai le fondement nécessaire pour cela ? Donc j’ai essayé de faire de mon mieux pour creuser le terrain.

- On retrouve le même principe que pour la bibliothèque : partir du centre et construire autour, de tout côté, en spirale, comme un escargot, guidé par une forme naturelle inconsciente. Mais dans un livre, vous est-il arrivé, dans les trois dernières pages, de découvrir que le fondement manquait – qu’il vacillait et qu’il serait impossible de finir ?

Oui, cela arrive que le livre s’effondre, et il y a des cases noires, les choses qui échouent, mais cela fait partie du tableau. Du moment que tous les carrés ne sont pas en noir… mais un écrivain, en fin de compte, à la fin, est le résultat des œuvres bien bâties plus des œuvres qui ne dépassent pas l’ordinaire , malheureusement, par rapport à son œuvre et puis d’autres œuvres qui échouent… Il y a un conte indien qui parle d’un examen, pour un architecte, quelqu’un lui demande de bâtir un édifice avec des pierres de couleur, mais sans que deux pierres de même couleur soient côte à côte. Il commence à travailler sur ce bâtiment, et au bout de quelques années, il comprend qu’il n’y a qu’une ruine devant lui : il est arrivé à faire des bribes de mur, mais il n’y a rien comme édifice. Il faut s’en méfier, aussi. Il faut savoir accepter qu’il va y avoir des œuvres qui vont échouer.

- Dans cette comparaison classique de l’architecture et de l’écriture, vous revenez toujours ultimement à la nature, et la nature ce n’est pas exactement l’architecture. Y a-t-il l’idée qu’il existerait une force naturelle stable, presque une idée platonicienne ?

La nature nous pose des exemples inimaginables, comme la toile d’araignée. Au-delà de la métaphore, c’est comme la pluie, les nuages, la montagne : qu’est-ce que l’homme peut faire devant cela ?

FIN

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