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Turquie : l’AKP ou le retour à la case départ

dimanche 8 juillet 2012, par Baskın Oran

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Ah ! ne l’eussent-ils pas reçue ! Je veux parler de cette sinistre “éducation” (Ah Sakalli Celal, quel grand homme es-tu !) [Celal le Barbu avait dit : “Tant d’ignorance ne peut etre dû qu’a l’education-NdT] reçue par tous ces gens ne connaissant que le blanc et le noir, ne sachant quand il faut louer ou bien blamer l’AKP ; de ces gens à qui je risque de faire bien plaisir en allant droit au but : même si tout n’est pas de sa faute, l’AKP en est revenu à la case départ en politique intérieure, comme en politique étrangère. Enfin voilà là où nous en sommes aujourd’hui.

La question kurde

A Chypre, ça n’a pas bougé d’un pouce ; c’est dit, passons. La case départ pour la question kurde, c’étaient les quatre piliers fondateurs de la politique d’Etat : violence, secret, déni, et opération extérieure pour contenter l’opinion. On ne peut pas nier les efforts du gouvernement, l’ouverture kurde ou “démocratique” menée en 2009 mais voyons les résultats :

- La violence, toujours et encore : Erdoğan évacue toute politique consistant à mener d’abord les réformes culturelles fondamentales pour poser ensuite, et de manière inflexible, le principe de l’ordre public ; ainsi il reproduit la sempiternelle chansonnette du : “Tant que le PKK ne dépose pas les armes, les opérations continuent.” Même Ayşe Berktay et Büşra Ersanlı [Deux intellectuelles arrêtées ces derniers mois dans le cadre des procès du KCK, structure civile prétendument liée au PKK, parti kurde en guerre contre Ankara depuis 1984-NdT] sont arrêtées suite à des conférences.

- Le secret, toujours et encore : il s’est passé six mois depuis la tragédie d’Uludere [En décembre 2011, une caravane de contrebandiers kurdes est bombardée par des F-16 de l’armée turque ; 34 morts-NdT] ; la seule chose que nous ayons apprise depuis ce temps, c’est que l’ancien nom de la localité était Roboski.

- Le déni, toujours et encore : “Il n’y a pas de problème kurde, il y a un problème terroriste.”

- La politique de contentement de l’opinion, toujours et encore : en sachant pertinemment que cela n’aboutira à rien, nous continuons le concassage des cailloux dans les montagnes de Kandil [région d’Irak où est implanté le PKK- NdT] simplement pour “satisfaire” l’opinion publique en Turquie. Et nous beurrons les biscottes des faucons du PKK.

La question arménienne et les droits de l’Homme

La case départ était la suivante : “ Nous ne les avons pas tués, ce sont eux qui nous ont tués.” Et puis Gül ve Davutoğlu [Respectivement, Président et Ministre des Affaires étrangères en Turquie- NdT] ont initié les protocoles de 2009, la seule solution révolutionnaire susceptible de produire des résultats. Ensuite, on a placé ces accords sous le tapis à cause de la rivalité Gül-Erdogan, du chantage de Bakou ainsi que par crainte des partisans de la synthèse turco-islamique [mouvance nationaliste turque- NdT] ; on en est revenu à la case départ. On a fait le bonheur des faucons de la diaspora, et le malheur de nos deux pays.

La “solution” actuelle, c’est une vaste mobilisation à l’étranger dans la perspective de 2015 [Le “centenaire” de 1915-NdT] : c’est main dans la main avec Bakou, mettre sur pied une “diaspora turque” et en revenir au bon : “Nous n’avons pas tué. C’est eux qui nous ont tués.”

Notre dernière brillante découverte concernant la catastrophe de 1915 correspond tout à fait à l’ambiance :
Le professeur Kemal Çiçek de l’Institut d’Histoire Turque a bataillé pendant deux ans pour découvrir ceci : les leaders Jeunes–Turcs ont placé, sur leurs comptes personnels, l’argent des Arméniens [cinq millions de pièces d’or - NdT] auprès de la Reichbank, les Allemands étant leurs complices en 1915. Après la guerre, les Anglais et les Français ont mis la main sur cet argent. En turc, cela veut dire que nous avons spolié les Arméniens, et les Européens, plus gros prédateurs que nous, nous ont spoliés à leur tour. Et plutôt que de cacher cette découverte honteuse, le bon professeur nationaliste la proclame en place publique. Et nos autres historiens de le louer tous en chœur.

Un vrai cauchemar. Et à nous l’onanisme triomphant face à ce calamiteux spectacle ; d’ailleurs ne dit-on pas que “chez nous on paye ses dettes.” Y aurait-il un lien avec la nécrophilie évoquée par le Premier ministre ?

On refonde le Conseil des Droits de l’Homme. Seul décisionnaire : l’Etat. La loi sur le Secret d’Etat est en train de sortir. Un seul décisionnaire : le Premier ministre. On saisit les terres du monastère de Mor Gabriel. Qui ? Le trésor de la République de Turquie. En fait, l’AKP a vraiment modifié la Direction générale des Fondations religieuses ; les biens immobiliers que l’Etat a saisi depuis les années 1960, sont désormais en grande partie, restitués à leurs propriétaires. Mais de l’autre côté, on continue de spolier, histoire, sans doute, d’avoir un peu plus biens à rendre à l’avenir ! Plus ça va, plus le Premier ministre parle durement. Pour les journalistes, ce furent successivement des “vautours”, des “animaux en laisse” et aujourd’hui des “vendus”.

En Syrie, une petite Amérique

La case départ avec la Syrie, c’était la tension maximum. La très estimable politique du “zéro problème avec le voisinage” de M. Davutoğlu avait réglé le problème ; ce voisin était devenu notre ami. Je ne parlerai pas du jet abattu par la Syrie dont on ne sait fondamentalement pas de quoi il retourne. Je ne parlerai pas non plus d’une formule grossière que nous pourrions retranscrire poliment sous la forme “du grand s’amusant du petit”. Mais, pour l’amour de Dieu, deux ans plus tôt, la Syrie n’était-elle pas déjà une dictature ; qu’est-ce qui a changé ? Pourquoi nous sommes-nous mis à tant critiquer ce voisin ? Pour son manque de démocratie ? Mais bon sang, ne sommes-nous pas dans le pays emprisonnant des sourds-muets pour avoir proféré des slogans’ ou des enfants défilant pour une éducation gratuite ? Est-ce à nous qu’incombe le préceptorat de la Syrie ? Sommes-nous en train de devenir cette “petite Amérique” au Moyen-Orient dont C. Bayar [Ancien président de la République de Turquie, 1950-1960-NdT] parlait dès avant 1960 ?

Comme toujours, nous l’avons appris par la presse étrangère : ce sont nos services secrets (le MIT) qui livrent des armes payées par les Saoudiens aux camps de réfugiés syriens à Antakya, et de là, à l’ALS (Armée de Libération Syrienne). Mais bon dieu, ne vous-êtes vous pas posé ces questions plus grosses que nous ?

1) D’accord ; la question des Droits de l’Homme dans un pays n’entre pas dans le champ des ’compétences nationales’. C’est-à-dire que depuis la réunion de Genève de l’OSCE en 1991, ces questions relèvent du “champ d’intérêt légitime de la communauté internationale”. Mais ces violations des Droits de l’Homme ne sont pas pour autant des instruments de la politique étrangère d’un autre pays.

2) On comprend maintenant le sens de la formule : “La Syrie est notre problème intérieur”. Mais si les autres se disent un jour que la Turquie est leur problème intérieur ? Quand nous avons dans l’oeil une poutre telle que la question kurde, que pouvons-nous dire de la paille dans l’oeil des autres ? Maintenant, si pour le même motif, on envoie des armes à l’ALK (armée de libération du Kurdistan), que dirons-nous ? Et puis, ajoutez à cela que la montée de l’islamisme en Turquie va mettre en alerte, et l’Europe et la Russie.

3) Quand nous étions “cul et chemise” avec la Syrie, l’Occident parlait de glissement de la Turquie vers l’Orient. Mais quand montent des bruits de bottes, le voici qui nous invite à la retenue. Et maintenant, de deux choses l’une : soit on commente la chose comme l’histoire du poisson auquel le pêcheur donne un peu de mou, soit nous leur prouvons que nous n’avons pas de retenue. Vous préférez quoi ?

Le nom des plus grandes places de Damas et de Beyrouth est “Meydan-ı Şüheda” (Place des martyrs). Sans penser que ce nom était dû aux gibets dressés par les Jeunes Turcs, nous prétendons au statut de “Puissance régionale”. Mais cela n’a pas suffi, nous avons parlé de “Puissance globale”. Et nous nous mettons maintenant à utiliser ce qui se passe en Syrie, à l’intérieur pour une histoire d’opinion publique, et à l’extérieur pour jouer les gros bras : “Personne ne peut nous contrarier dans cette région !” Par ailleurs, les lazzis ont commencé sur Internet : “On vient de créer le Ministère de l’entre-cuisse des femmes.” [Le Premier ministre Erdogan a créé la polémique en s’en prenant à l’avortement. Une procédure est lancée pour limiter la période durant laquelle il sera possible de recourir à ce droit - NdT]

Quelle misère ! Est-ce ainsi que doit finir l’AKP réformateur ? Quand le Premier ministre a dit “le courroux de la Turquie est violent et destructeur”, ce fut l’adieu au rêve de puissance régionale, parce que tous les Arabes prendront cela – et à juste titre – comme la voix de la “petite Amérique”.

Mais je ne vous ai pas oublié les Unionistes [Kémalistes- NdT]. Ne vous avisez jamais d’ouvrir la bouche, ayez simplement honte, mais en silence, d’accord ? Parce que cette situation est le résultat de votre incapacité à offrir une alternative pour la Turquie. Et nous n’avons pas vocation à apprendre de vous, qui ne savez d’autres couleurs que le blanc et le noir, comment et quand donner raison à Paul et/ou à Pierre.

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Sources

- Traduction pour TE : Marillac

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