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2e Congrès des étudiants turcs de France - Discours de Michel Rocard

jeudi 30 avril 2009, par Michel Rocard

" Monsieur le Président, Monsieur le Consul Général de Turquie, Madame la Conseillère municipale, mesdames, messieurs, chers amis, chers étudiants,

C’est un honneur pour moi d’avoir été choisi par votre bureau pour ouvrir ce 2e Congrès des Etudiants Turcs de France.
J’ai accepté cette charge de manière à témoigner toujours de ce que je crois nécessaire : un rapprochement de plus en plus dense entre la Turquie et le reste de l’Europe. Et c’est la raison pour laquelle je vais dans un instant dire quelques mots sur la situation où nous sommes.
Mais je vais d’abord saluer ce que vous êtes. Il y a maintenant 8 à 9 mille étudiants turcs en France, beaucoup sont originaires de familles binationales ; mais 2 ou 3 mille viennent directement de la Turquie elle-même ; et cette population que vous êtes est le fer de lance de la meilleure compréhension, de la meilleure intégration de nos nations et de nos efforts aux uns et aux autres. Et je veux saluer ce que vous représentez.

Que la Turquie adhère à l’Union européenne, c’est vous installer, vous, dans une sérénité institutionnelle définitive, c’est consolider ce qui fait la base même de votre action.
La France a maintenant eu une petite base d’étudiants étrangers qui honorent son territoire. Vous devez être quand même un peu plus d’un demi-million en tout. Il y a beaucoup de Maghrébins et il y a aussi des étudiants d’un peu partout, des Africains et quelques-uns d’Amérique latine, d’Amérique du Nord même et de plus en plus une petite communauté d’étudiants venus d’Asie, notamment de Chine, quelques centaines. Vous n’êtes pas parmi les plus nombreux mais vous êtes probablement les seuls représentants d’une des nations qui, très extérieure à l’Europe, à l’Union européenne, a vocation à y entrer. C’est ça qui me paraît important.

Pourquoi est-ce que je soutiens cette cause ? Parce que la vie internationale est difficile : l’organisation de l’humanité s’est au fond faite à travers le renforcement d’identités que l’on appelle des identités nationales et qui sont un composé de passé commun et de langue commune et souvent même d’identité religieuse commune. La nature humaine est faite assez largement de violence et en même temps d’intelligence, de courage et parfois de tendresse.

Tout au long de l’histoire nos peuples ont eu du mal à éradiquer la violence de la vie publique. La naissance de nos pouvoirs politiques, que ce soit des empires, des sultanats, des royaumes, des républiques … avait comme principale fonction de se débarrasser de la violence civile à l’intérieur des frontières, d’où le fait que le pouvoir politique se reconnaît partout, partout, même en Turquie, au fait qu’il exerce le monopole de la violence privée et que personne d’autre n’a le droit à l’exercice de la violence privée dans le pays sous peine de sanctions prévues par les lois et les règlements et assurées par la justice.
La manière dont on est arrivé dans notre pays et dans tout le continent à se débarrasser de cette violence civile était au fond un peu large puisqu’elle consistait à rejeter à l’extérieur de la frontière du pays les raisons de la peur, de la méfiance et de la violence. L’affreux, l’horrible, le barbare, c’était toujours l’Autre, l’Etranger, celui qui était à l’extérieur, qui parlait une autre langue, qui avait une autre couleur de peau, qui pratiquait un art de prier différent, une religion différente.

Dans ce début du 21e siècle, et dès la deuxième moitié du 20e siècle, c’est la technique qui a changé les choses. Les techniques, notamment l’art de transporter les choses, ont permis que l’on commerce tous de plus en plus les uns avec les autres, ont permis que l’on échange de plus en plus les uns avec les autres, ont conduit à découvrir que nos savoirs n’avaient pas de raison de rester nationaux et que le savoir de l’humanité, il était global, il était mondial. Et que ce qu’on appelle culture est l’accès progressif au savoir mondial. Et par conséquent, nos frontières, nos nations, ont trouvé un peu des freins à cette pacification du monde à travers le commerce et la diffusion des idées.

Aujourd’hui après la disparition du communisme, -ce communisme qui a été la seule menace militaire sur toute la planète pour imposer une façon de pensée, un art de vivre, un art d’organiser l’économie différent de tous les autres et qui n’était même pas imposé par la violence -, le communisme a disparu. Il n’existe plus de mouvement politique, il n’existe plus de grande nation qui proclame son refus du mode de vie de tous les autres et son intention d’exercer une domination militaire sur la planète pour y imposer une façon de vivre différente.
Aujourd’hui, c’est un bilan d’histoire. Toutes nos façons de vivre, de prier, nos façons de produire, d’échanger sont d’abord rassemblées dans les Nations-Unies et sont administrées par des gens dont le message est : « Nous voulons vivre en paix ». La Chine dit ça. La Turquie dit ça. La Russie dit ça. Le Président des Etats-Unis dit ça. L’Europe dit ça. Et la nouvelle Union africaine, qui a bien eu du mal à naître pendant quatre ans, dit ça aussi dans son cahier des charges. Et donc on redécouvre l’autre et nous découvrons que plus on s’intègre, plus on se rapproche les uns des autres, et plus on maîtrise la violence ou on l’éradique ou on la fait disparaître.

Prenez cet exemple des Français et des Allemands. Ce sont les trois petits-fils de Charlemagne en l’an 880-900 qui ont divisé l’Empire car l’union de l’Europe était faite à ce moment-là. Mais à ce moment- là les enfants des Seigneurs partageaient l’Empire et du fait que Charlemagne a eu trois petits-fils a résulté un millénaire de guerre. Nous avons combattu les Allemands beaucoup plus que vous, Turcs, n’avez combattu les Persans. Et ça a laissé des amitiés solides. On s’aimait comme des Serbes et Bosniaques, on s’aimait comme des Hutus et des Tutsis.

Nous prenions conscience petit à petit que ce qu’on appelle la civilisation était un perfectionnement dans l’art de tuer mais pas un perfectionnement des sentiments. Et quelques hommes politiques géniaux ont compris qu’on ne sortirait pas de ça seulement par la proclamation de l’amitié, par la proclamation du souhait de la paix. Le vrai moyen d’organiser la paix sur la planète, c’était de se donner des institutions, des outils juridiques, un système de commandement qui, un, rend la guerre impossible et qui, deux, favorise la réconciliation.
C’est comme ça qu’est née l’Europe, c’est une très longue histoire, je ne la raconte pas mais c’est une histoire de réconciliation. Après les trois dernières guerres, après 120 ans, la première Guerre Mondiale a fait quand même 30 millions de morts, la seconde Guerre Mondiale fait 50 millions de morts. Tout ça est principalement parti de la France et de l’Allemagne. On est marié maintenant. Parce que nous nous sommes donné la tâche de gérer des choses ensemble, de faire marcher la vie quotidienne - l’arrivée des trains à l’heure, ramasser les ordures, …- gérer les relations commerciales avec l’étranger ensemble. En faisant ça, on s’est aperçu qu’on avait des intérêts convergents. C’est la grande leçon.
Nos nations sont rudes, nos nations, mes amis, n’ont pas permis à l’Europe de devenir une nation commune, de devenir supranationale, de faire disparaître les frontières qui ont fait tant de guerres en dessous. L’Europe est une espèce de confédération nationale un peu vague où la grande difficulté est de se mettre d’accord. Pas loin d’intégrer nos économies et nos façons de vivre. Cela suffit déjà à nous réconcilier. Nous sommes mariés maintenant avec les Allemands, je le disais.
Prenez l’Irlande. Un cas bien intéressant l’Irlande. C’est pour des raisons religieuses entre Chrétiens, mais des Chrétiens qui se haïssent, des protestants et des catholiques, qu’il y a en gros 150 ans que l’Irlande s’entretue. Après le premier siècle, on a découpé l’Irlande en deux morceaux, un gros et un petit. Le gros est devenu indépendant à domination catholique, une réconciliation relative s’est faite. Le concentré de la guerre civile religieuse est resté dans l’Irlande du Nord. C’était infernal. Ca pouvait durer des siècles.
Faisons attention, mes amis, toute religion prêche la paix mais dans toutes nos religions, il y a des croyances excessives qui ont tellement envie de trouver leur religion belle et de l’imposer aux autres qu’ils vont jusqu’à la guerre. Nous, Chrétiens, avons vécu ça pendant des siècles. Vous, les Musulmans, vous le vivez aussi aujourd’hui. Et nos amis juifs l’ont vécu aussi. C’est pourquoi la paix dans la vie internationale peut être bénie par les religions, encouragée par la religion. Elle ne peut pas être sous direction religieuse. Parce qu’être sous direction religieuse comporte le risque que l’enthousiasme de la foi amène à nier l’identité et la dignité possibles de l’Autre.

« Enserrer la paix dans des institutions »

Mais c’est ça qu’une fois que l’Irlande est entrée dans l’Europe, on a fait comprendre aux Irlandais : que leur guerre civile devenait inexplicable, devenait grotesque, devenait scandaleuse. Et l’Irlande s’est lancée, parce qu’européenne, dans un processus de réconciliation. C’est difficile, ça ne marche pas bien. Il y a toujours des tueurs. C’est naturellement toujours des tueurs qui prétendent avoir la foi la plus intense. Mon jugement à moi sur les différentes religions qui vivent sur notre continent, c’est de juger chacune des religions en fonction de l’autorité, de la force avec laquelle les chefs religieux confirment que les religions sont faites pour créer l’amour entre les hommes et la fraternité, et pour qu’on se respecte les uns et les autres.
Dans ce mouvement-là, l’Islam a sa place. Mais c’est un mouvement compliqué pour l’Islam lui-même. C’est la raison pour laquelle je pense que l’Europe a un devoir d’aider la Turquie dans cette démarche, qui est d’abord une démarche de paix. Mais comme les hommes sont faibles et facilement violents, il est prudent d’enserrer la paix dans des institutions : une justice européenne, une constitution européenne, un gouvernement européen, des tribunaux européens qui préservent cette paix civile, cette paix entre nous tous et qui nous encourage à approfondir à nous découvrir fraternels.

Voilà au nom de quoi je suis un combattant de l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne. Nous nous y sommes pris de manière telle que les méfiances remontent dans votre propre pays, la Turquie. Le pourcentage des gens qui répondent aux sondages et qui sont pour l’adhésion européenne baisse. Il est passé en dessous de la moitié parce que vous n’avez pas aimé que l’Europe ne vous accueille pas les bras ouverts. Ce n’était pas pensable, ce n’était pas possible. L’histoire est trop lourde et trop longue. Vous n’auriez pas dû vous, vous attendre à ça. Vos intellectuels auraient dû vous dire : c’est ça qu’il faut faire mais c’est très compliqué. Cela sera long et difficile. Dans cette longueur et difficulté, nous traversons une mauvaise phase.

Tout le monde peut très bien comprendre que la parution d’un pack de dessins qui insultent le prophète, le maître de votre religion, vous soit insupportable. Tout le monde peut le comprendre et nous le respectons. Mais il aurait fallu que votre diplomatie explique à votre Premier ministre que les lois européennes interdisent aux gouvernements de sanctionner des journaux à raison de leurs dessins ou de leurs phrases et que le Premier ministre demandait à l’Europe de faire des choix qu’elle n’a pas droit de faire. Elle se les interdit. La liberté d’expression est totale même quand on dit des horreurs et des bêtises. Une liberté d’expression qui supposerait qu’on dise des choses exactes et vérifiées et contrôlées ne serait pas tout à fait la liberté d’expression.

« Davantage vivre les uns avec les autres »

La faiblesse humaine suppose que la liberté d’expression soit aussi celle de dire des horreurs. Dans cet incident stupide qui a fait régresser l’adhésion turque, on a raison des deux côtés. Vous êtes compréhensibles dans votre indignation, l’Europe est compréhensible dans le respect de sa neutralité.

Comment sortir de là ? Il faut vivre davantage les uns avec les autres. Il faut prendre l’habitude de ne pas demander aux autres ce qui même pour soi est indispensable, et éthiquement et religieusement parfaitement fondé, si ça n’entre pas dans la logique du système de droits des autres. On mettra du temps à ça. Au total ça s’appelle « la tolérance » mais c’est un mot mineur. Moi je préfère dire que ça s’appelle « la confiance ». Cela s’appelle le respect des différences. Je suis particulièrement heureux d’avoir l’occasion de m’adresser à vous aujourd’hui à cause de ça. Je viens d’avoir l’occasion de commenter devant la télévision française grâce à vous. Car il faut pour attraper les méfiances, pour relancer le processus, retrouver confiance et ouverture à l’autre et volonté de se réunir.
Méfiez-vous des sectaires. Ils ont une vertu tragique, les sectaires. Ils ont toujours raison devant quelques cas religieux légitimes, fondés, totalement indiscutables. La raison, la compréhension humaine passe par la mise en cause des sectaires. Parce que la réconciliation des hommes suppose qu’on se réconcilie même quand on a tort, même quand on n’est pas les meilleurs. C’est ça l’aventure européenne.
L’aventure européenne n’est plus celle de l’émergence d’une nation militairement armée, ayant une diplomatie, une armée unique en même temps qu’un commerce unique et qu’une monnaie unique. L’émergence de l’Europe politique est morte. Elle a été tuée notamment par nos amis anglais. Je ne crois plus qu’elle pourra renaître ; du coup, elle ne vous menace pas. Ce qui va naître, c’est un club de pays qui gardent leurs langues, leurs religions, leurs identités nationales, leurs drapeaux, leurs cultures et leurs armées. Mais ce club de pays se dote des mêmes règles du jeu pour faire marcher la démocratie chez eux. Ca veut dire que ce ne sont pas les autorités religieuses qui ont le pouvoir. Et pour faire marcher aussi l’économie chez eux. Ca, ça veut dire qu’on ne trompe pas le client, on est correct dans les transactions, on respecte les délais, les formes et les lois.
C’est l’aventure que je vous souhaite. Je pense que cette aventure, elle n’est pas vraiment compromise, elle peut se gagner. Dans 20 ans vous serez membre de l’Euro. Vous verrez la puissance formidable de ce club de nations quand on regarde le reste du monde.
On comprend que ce club de nations qui s’appelle Union européenne est en train d’inventer la moins mauvaise ou la meilleure des façon de vivre ensemble sur cette planète et d’y faire la paix.

Je souhaite à la Turquie une grande place dans cette aventure pour la fin de notre 21e siècle. Je vous remercie de m’avoir convié."

- Strasbourg, le 11 Avril 2009

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