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24 avril : une première à Paris

dimanche 1er mai 2011, par Baskın Oran

Une brève déclaration de Baskin OranSamedi 16 avril. Conférence sur l’enseignement en langue kurde et sur ses problèmes, à l’Institut kurde de Paris. Je fais, pour ma part, une intervention intitulée « de 1876 à nos jours, la question de la langue kurde en Turquie ». Elle est disponible sur mon site ou consultable, parmi les autres contributions sur celui de l’Institut Kurde de Paris.

Alors que j’écoutais au casque, une intervention donnée en kurde, un homme vint s’asseoir à mes côtés : « Bonjour, je m’appelle Bayram ! » Bienvenue à toi, Bayram, ai-je dit par politesse ; ce devait être un Kurde me connaissant par mes écrits. Mais j’ai eu un doute, j’ai retiré le casque et demandé : « Tu as bien dit Bayram, n’est-ce pas ? » Réponse : « Vahram ! »

Après que Can, mon ami arménien de Boston, nous ait présenté, il m’avait écrit : « Comme chaque année, lors de la cérémonie de commémoration du 24 avril 1915 [date symbole retenue par les Arméniens comme marquant le début du génocide, NdE], tous les partis prendront la parole, et c’est mon fils Saro qui s’exprimera au nom du parti Social Démocrate Hentchak. Il a dit : ‘nous avons décidé cette année, plutôt que de répéter les mêmes choses comme à chaque fois, de lire à la communauté arménienne, un message des personnes et des groupes qui, en Turquie, vont aussi commémorer cette date’. C’est une première. Vous autres, vous avez suffisamment pris de risques. C’est à notre tour maintenant. Il en sera qui applaudiront, d’autres qui siffleront. Mais les deux peuples en sortiront vainqueurs, j’en suis persuadé. Le message qui nous parviendra ce jour, nous réchauffera le cœur. » Pas la moindre faute d’orthographe. Pas une seule confusion suffixe-conjonction incroyablement commune même chez nos professeurs d’université....
 
Vahram est passé par le même lycée que Hrant Dink, trois ans plus tôt. Il est originaire de Vakifli, le seul village arménien en Turquie, province de Hatay [Alexandrette, Antioche]. Quand son prêtre de père est nommé à Kayseri, il a 12 ans et s’installe avec sa famille dans cette ville d’Anatolie centrale. En 1979, ils quittent Kayseri pour la France : il s’installent à Alfortville, une ville de la banlieue parisienne où vivent de nombreux Arméniens : « Nous ne connaissons ni les frères ni les parents de mon beau-père. Ils ont disparu. Il avait 7 ans lorsque, tout seul, il a quitté un village de la région de Samsun [mer Noire] pour venir à Istanbul. Dans l’une des églises arméniennes, il s’est trouvé une famille arménienne, et ce sont eux qui l’ont élevé. Mon père a 86 ans, ma mère 77. Nous vivons dans le même quartier. A Kayseri, je devais avoir 13 ou 14 ans et mon père m’avait conduit, au meeting du Parti des Travailleurs de Turquie (TİP) pour des élections dans lesquelles, si je ne me trompe pas, ce parti avait obtenu 13 députés. Nous avions écouté Ç. Altan , B. Boran et Aybar. Si nous avions ramassé ce que nous avions reçu de tomates et d’œufs, nous en aurions eu pour au moins dix jours de nourriture. On l’avait échappé belle. » Ce message que Saro me demandait par l’intermédiaire de Vahram, je l’ai envoyé en y ajoutant notre déclaration commune du 24 avril :

Le message qui sera lu à Paris

“ Mes chers amis Arméniens,

Nous voilà à nouveau en ce jour funeste du 24 avril, ce jour où fut initié contre le peuple arménien, l’un des plus précieux éléments de l’empire ottoman, un crime contre l’humanité qu’il n’avait en rien mérité par les assassins du parti d’union et progrès. C’est la 96e année. Presque un siècle que tous ces morts, bien que gisants, en sont encore à attendre ne serait-ce qu’une demande de pardon. La politique de déni de l’Etat turc qui nous est à tous un motif de honte, leur refuse même cela, empêche toujours que leurs âmes puissent, ne serait-ce qu’un peu, reposer en paix.

Cette catastrophe qui nous a été si longtemps cachée, nous ne l’avons découverte, nous autres, citoyens et consciences de Turquie, qu’à un âge avancé et grâce à vos écrits. Rejetant cette grande honte de l’Etat, nous sommes passés à l’action. En septembre 2005, nous avons organisé une grande conférence à Istanbul sur les « Arméniens de l’Empire ottoman », contre la volonté de l’État et de personnes sans scrupule. À cette occasion, un livre a également été publié.
 
Après l’assassinat de notre ami Hrant Dink, en janvier 2007, nous avons lancé une campagne publique de « demande de pardon aux Arméniens", en décembre 2008. Elle a recueilli des dizaines de milliers de signatures.

Le 24 avril 2009, à l’Université Bilgi d’Istanbul, Ara Sarafyan a donné une conférence ayant pour thème le 24 avril.

En novembre 2010, à l’Université Sabanci d’Istanbul, s’est tenue une conférence sur les massacres de 1909 à Adana.

L’année dernière, pour la première fois, à la place de Taksim, nous avons tenu le deuil du 24 avril, malgré les tentatives de provocation d’une partie de la presse. Toujours l’année dernière, nous avons organisé, cette fois à Ankara, la « Conférence Arménienne ».

Cette année, nous avons achevé les préparatifs pour tenir ce deuil à Istanbul, Ankara, Izmir, Diyarbakir et Bodrum. Nous allons faire des sit-in en plein centre des villes, nous allons allumer des cierges, nous allons énumérer un par un les noms de ceux qui ont été déportés vers la mort depuis ces villes - les noms que nous aurons pu déterminer -, accompagnés de douces mélodies jouées à la flûte. Puis, en guise d’expression de notre douleur commune, nous déclamerons la déclaration ci-dessous, intitulée "Cette douleur appartient à nous tous ».

Nous souhaitons que cette journée commémorative constitue le premier anneau de la chaîne qui réunira les deux peuples ; que notre commémoration apporte la paix aux âmes de nos morts.
 

« Cette douleur nous appartient à tous » :

Depuis des siècles, le peuple arménien vivait aux côtés des autres peuples de ce pays. Sans faire aucune différence entre femmes, enfants, vieillards, malades, les Arméniens, tout simplement parce qu’ils étaient Arméniens, ont été arrachés de force par l’État, à leurs terres, à leur logis, à leurs champs, à leurs ateliers, à leurs occupations ; des centaines de milliers d’entre eux ont trouvé la mort, ont été assassinés, ont été déportés, ont connu le pire des malheurs. Le jour du 24 avril 1915 symbolise la date du début de cette catastrophe.

Depuis cette date, l’État et les gouvernements successifs ont toujours essayé d’occulter ce terrible événement, du moins de le minimiser, pire encore, de le légitimer en prétextant des soulèvements, etc. Or une si meurtrière déportation, que rien ne saurait justifier, constitue très précisément un crime contre l’humanité. En ce sens, chacun doit savoir que, tant que subsiste cette politique étatique de déni, la blessure qui saigne secrètement dans les cœurs des hommes de ce pays depuis cette date, ne cesse de se creuser chaque jour un peu plus ; et paralyse encore un peu plus notre esprit, notre conscience ainsi que notre sens du droit et de la justice.

Il est temps de mettre un terme à tout cela. Par conséquent, nous invitons tous ceux qui souhaitent que l’honneur du pays soit lavé, que sa conscience soit apaisée, à accomplir un devoir humain trop longtemps retardé. Nous les invitons à déclarer avec nous, qui nous réunissons autour des valeurs fondamentales de l’humanisme, que cet abominable crime, symbolisé par la date du 24 avril, constitue une douleur qui nous est commune à tous.
 

« Premier Turc » 

Le lendemain de la conférence, Vahram et Mari nous ont emmenés boire une bière dans le quartier latin. Dans l’une de ses lettres, il avait dit la chose suivante : « Tu es le premier Turc avec lequel je corresponds depuis que je suis arrivé en France en 1979. »

C’était curieux. Parce qu’à chaque fois que j’entre en contact avec la diaspora arménienne, tous ceux qui n’ont jamais vu la Turquie sont très durs et distants, ceux qui en sont partis sont très proches. On comprend donc qu’il s’agit là d’une question de milieu. Dans l’une de ses dernières lettres, il dira des choses très différentes. J’en fais une citation dans l’intention de rendre compte de ce qui se passe lorsque l’on s’associe à la douleur de ces gens :

“La dernière fois, lorsque tu avais appris que j’étais de Kayseri, tu m’avais répondu que ton garde du corps était de Kayseri lui aussi. Je m’étais étonné, j’avais été surpris de ce que l’on protège un écrivain, un étrange professeur. Aujourd’hui, j’ai consacré mon après-midi à t’écouter sur YouTube. Tu m’as donné des frissons. Je ne te remercierai pas ; je ne dirai pas merci, maître ; je ne dirai pas je me sacrifierais pour ton cœur. Parce que tout cela serait insuffisant. Je dirai, que Dieu te préserve, toi et ta famille, et tous ceux qui te ressemblent. J’ai confiance en les jeunes d’aujourd’hui puisqu’ils ont des professeurs comme toi. »

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Sources

- Traduction pour TE : Marillac

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