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Turquie, la voie du dialogue

dimanche 2 octobre 2011, par Necdet Ipekyüz

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Alors que le parti de la Paix et de la démocratie (BDP, pro-kurde) vient de faire sa rentrée au parlement et que la paix sociale en Turquie, la paix entre Turcs et Kurdes, est plus que jamais au cœur des enjeux d’actualité, Eyüp Can, rédacteur en chef du quotidien Radikal, nous fait partager un texte du médecin Necdet Ipekyüz. Récit d’une rencontre humaine et inattendue, entre un Kurde et un Turc...

La crue passe, reste le sable... Les bombes qui explosent aujourd’hui laissent derrière elles des consciences blessées. Et il n’est pas que les hommes à souffrir, ce sont des régions, des contrées tout entières, qui sont ainsi balafrées... Aujourd’hui, j’ai choisi de partager avec vous un texte de Necdet Ipekyüz qui nous dit beaucoup de choses quant à la « conscience quotidienne » de ces régions traumatisées.

« Cet été, nous avons voulu échapper à la chaleur suffocante de Diyarbakir. Nous nous sommes planifiés un périple en voiture dans la région de la mer Noire, à la fois pour passer des vacances et pour faire connaître l’Anatolie aux enfants. Je ne voulais pas le faire sentir aux enfants, mais j’avais en moi comme une appréhension à cause de ce que l’on disait au sujet de la prévention à l’égard des Kurdes, apparemment assez répandue dans cette région pontique. Ces derniers temps, cela inquiétait les gens de se lancer sur les routes en Anatolie au volant d’une voiture immatriculée 21 (département de Diyarbakir, à majorité kurde).
Alors que je parlais de la région aux enfants, je leur disais que là-bas,on disait « de ceux des Kurdes qui avaient vu la mer qu’ils étaient Lazes (minorité linguistique de la mer noire) ». Après les chaleurs suffocantes et la disparition de toute forêt, même si peu dense autrefois, que connaît la région de Diyarbair, le climat, la fraîcheur et la végétation de la mer Noire surprirent les enfants et les rendirent heureux.

Alors que nous nous rendions au célèbre monastère de Sümela, je leur expliquais que depuis la nuit des temps la mer Noire avait été le berceau de nombreuses civilisations. Nous montions, et plus nous montions, plus les enfants étaient fascinés par les chalets d’alpage. Ma fille dit : « Vous savez que dans cette région on n’est pas passé par un seul contrôle de police. » Et mon fils d’ajouter : « Et on n’a pas non plus entendu d’avions à réaction. »

Pour leur faire plaisir, au hasard, je pris la route menant à un chalet. Mais d’un coup, on fut pris d’inquiétude : où allions-nous déboucher, où étions-nous, chez qui ? Sur le chemin, il y avait un vieil homme en train de couper du bois, et une vieille femme assise sur une souche ; ils s’affairaient tous deux. Nous nous arrêtâmes et demandâmes où menait cette route. Lorsqu’ils nous demandèrent où nous allions, je répondis que les enfants voulaient voir un alpage et que je tentais de les y conduire. « Ah ben si vous voulez un alpage, vous avez le nôtre ! » dit le vieil homme. Et il nous invita à venir boire un thé de la mer Noire (Première région productrice de thé en Turquie).

Nous dîmes que nous étions de Diyarbakır. Avec un sourire se dessinant sur son visage : « Vous n’êtes pas Kurdes, vous ne ressemblez pas du tout aux Kurdes. » Intérieurement, je fus froissé. « Pourquoi les Kurdes sont-ils toujours associés à des coupables », me suis-je dit à moi-même. Lorsque nous eûmes précisé que nous étions Kurdes, il essaya de se rattraper en sortant un maladroit, « Oui, mais vous êtes bien, vous ! » Nous nous sommes assis, nous avons discuté.

J’ai raconté comment la langue kurde avait été interdite durant des années, comment ma mère n’avait jamais parlé turc , qu’après le coup d’État du 12 septembre 1980, la région avait connu beaucoup de problèmes, et que pendant des années, cette même région avait été placée sous état d’urgence. Je tentai de raconter la prison de Diyarbakir, les gardes-à-vue, ce qui se passait là-bas, les gens contraints à l’exode et à l’abandon de leurs jardins, de leurs vignes et de leurs animaux, les villages brûlés, les assassinats restés inexpliqués...

(...) 

Même vous, quand un peu plus tôt vous nous avez dit que nous ne ressemblions pas du tout à des Kurdes, cela m’a touché et je me suis dit « mais pourquoi les Kurdes sont-ils toujours considérés comme des coupables potentiels », lui déclarai-je.

La vieille femme et sa bru nous invitèrent à entrer et à nous asseoir autour du plateau qu’elles avaient préparé et où elles avaient disposé des mets locaux et traditionnels ainsi que le service à thé. « On vous cause bien du tracas », dis-je. « Nous, nous sommes d’Anatolie, nous sommes accueillants ». Le vieil homme raconta que, durant son service militaire, il avait eu des amis de Diyarbakir et de Mardin et qu’eux aussi étaient généreux et accueillants, et que chez eux, l’hôte de repartait pas sans avoir pris quelque chose. Lorsque nous entrâmes par la porte en bois, mon regard fut attiré par un Coran suspendu au mur dans un boîtier vert, et à côté, par un cadre, à l’intérieur duquel se trouvaient un drapeau et la photographie d’un soldat. Sous le cadre, une médaille avait été accrochée, on aurait dit une amulette.

Le vieil homme se tourna vers moi. « C’est mon fils, sur la photo », dit-il. « Il y a quatre ans, mon fils est tombé au champ d’honneur, fauché par l’explosion d’une mine dans la région de Sirnak (sud-est, région kurde). J’ai deux filles, elles sont toutes les deux mariées et vivent à Istanbul. Je n’avais qu’un fils. Lui et trois de ses amis sont morts à ce moment-là. Nous sommes là tous ensemble avec son épouse et ses deux enfants... »

Avec les enfants, c’est à notre tour d’être affligés et de rester sans mot dire... Me rappelant que je venais de dire, là, quelques minutes plus tôt, à l’extérieur, que les seules victimes et les seuls à souffrir étaient les Kurdes, je restais sans parole, désemparé de ce que la maturité du vieil homme et de la vieille femme les ait conduits à nous écouter sans émettre la moindre objection. Je me rendais alors compte de ce que nous avions tous une vue bien partiale de la réalité.

Pensant à la photographie accrochée au mur, à la jeune femme préparant notre collation et aux petits-enfants en train de jouer dehors, dans le jardin, avec mes propres enfants, ma gêne crût encore et mon cœur se tordit dans ma poitrine. Avec mon épouse, nous nous regardâmes tristement. Nous restâmes tous là, debout, durant des minutes que l’horloge muette de l’endroit ne compterait que parcimonieusement, quand la charge émotionnelle de l’instant les rendit très longues. À ce moment-là, le vieil homme et la jeune femme nous dirent de ne pas rester debout et, me mettant la main sur l’épaule, le vieil homme nous demanda de prendre place autour du plateau.
La seule chose que je fus alors en mesure de dire de ma voix chevrotante fut un piteux : « Je suis désolé, très, très désolé. » Mes yeux s’embuèrent et, en moi, je maudis le sort. Nous nous assîmes, nous restâmes silencieux.

Sans doute pour détendre l’atmosphère, la vieille femme dit : « Vous savez que par ici, on dit des Lazes qui n’ont pas vu la mer que ce sont des Kurdes. » Nos enfants répondirent que « leur papa leur avait dit, en venant ici, que ceux des Kurdes qui avaient vu la mer étaient des Lazes. » Nous nous mîmes à rire, les enfants s’esclaffèrent et nous nous mîmes à manger.

Après la collation, nous prîmes le thé tous ensemble dans le jardin, nous discutâmes. « Lorsque nous étions assis dehors, avant de manger, je t’ai écouté patiemment, j’ai tenté de comprendre ce qui se passait dans votre région, dit-il.
Tu m’as demandé pourquoi j’avais un préjugé sur les Kurdes, et je me suis interrogé. Mais cela me dérangeait. Quand je t’ai raconté ce qui était arrivé à mon fils après que tu ais vu la photo sur le mur, j’ai entendu ta voix, j’ai vu tes larmes, j’ai vu le visage de ton épouse, et j’ai compris combien nous étions remplis de préjugés. Nous sommes tous des hommes et des créatures de Dieu. On dit que la foudre ne brûle que l’endroit où elle tombe, mais en fait avec ces événements, la foudre tombe de partout et brûle tout, peu importe de qui il s’agit, de quel cœur, de quel foyer, cela ne compte pas pour elle. J’ai une conscience et tous ceux qui se disent humain doivent se comprendre les uns les autres, doivent se tolérer, ne pas s’infliger des souffrances sans fin. Bien qu’il eût pu le faire, Dieu n’a pas créé les hommes dans un seul moule, il a voulu de la tolérance envers la couleur, la langue, les sexes. Que feront-ils auprès de Dieu, ceux qui ne veulent que d’un seul moule, qui veulent créer de la haine, de la colère envers les différences. Qu’ils aient honte, tous ceux qui nous en ont réduits à cela... »

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Sources

- Traduction pour TE : Marillac

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