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Origines et enracinement du nationalisme en Turquie (5)

lundi 21 mai 2007, par Philippe Couanon

Purification ethnique, xénophobie, haine raciale, exaltation antisémite ou islamophobique, discrimination et exclusion, croix gammées ou cris de singes dans les stades… autant d’expressions malsaines que l’on espérait enterrées aux oubliettes de l’Histoire aux cotés des Hitler, Mussolini, Monseigneur Tiso ou Ante Pavelic. Et bien non ! Elles refleurissent aux quatre coins de l’Europe et d’ailleurs dissimulées derrières des déclarations pseudo-patriotiques, identitaires ou sécuritaires. Philippe Couanon se penche en détails sur les origines et les évolutions de cette question nationaliste qui pèse tant aujourd’hui sur le présent et l’avenir de la Turquie.

- Suite de l’article N°4

2/ Le cheminement idéologique de Mustafa Kemal

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Les biographies (22) qui lui sont consacrées révèlent un vainqueur des Dardanelles désemparé par la défaite de 1918. Il faut reconnaître que la situation apparaît préoccupante pour le pays. L’empire n’existe plus que dans les esprits et son territoire effectif se trouve réduit à l’Asie Mineure ; Istanbul est occupée par les vainqueurs qui y paradent et multiplient les humiliations ; à Versailles, la Sublime Porte est exclue des débats où s’opposent le projet de création d’un état-nation sur l’espace majoritairement peuplé de Turcs, envisagé par l’article 12 des 14 points wilsoniens, aux ambitions expansionnistes des vainqueurs et aux aspirations nationalistes arméniennes et kurdes ; ceux-ci réclament la constitution d’entités nationales indépendantes qui leur ont été promises mais avec des exigences territoriales démesurées et inacceptables par les leaders de l’Entente.

Plus au Sud, les visées coloniales des Britanniques et des Français se heurtent aux projets nationalistes arabes symbolisés par les revendications du chérif de La Mecque ; le contentieux porte en particulier sur le contrôle de la Mésopotamie et de ses réserves de pétrole, sur lesquels Kurdes et Turcs lorgnent aussi. Ceci dit, ces régions sont déjà perdues pour l’empire moribond et nous nous limiterons aux questions relatives à l’Anatolie où les ambitions européennes sont nombreuses.

Les Grecs ont la volonté d’annexer la Thrace orientale, les îles égéennes, la région de Smyrne et celle du Pont où l’élément grec est conséquent ; même s’ils ne l’expriment pas explicitement, ils caressent le rêve de reconstituer à leur profit l’espace hellénique et byzantin ce qui sous entend de faire main basse, à terme, sur Constantinople / Istanbul.

Les Italiens qui se sont appropriés le Dodécanèse exigent la cession d’une zone d’influence, colonie déguisée ou prélude à une future annexion, qui couvrirait tout le Sud Ouest anatolien de Smyrne à Antalya .

Les Français, quant à eux, ont jeté leur dévolu sur une tutelle imposée à la Cilicie, dans le prolongement de leur futur protectorat syrien. Les Britanniques, enfin, n’affichent pas d’intérêts spécifiques en Anatolie, préférant se concentrer sur leur projet irakien dont les perspectives économiques et stratégiques, sur la route des Indes, sont prioritaires ; par contre, ils agissent en maîtres à Istanbul et entendent tenir un rôle de leader dans le contrôle qui s’exerce sur le futur ex-empire… et ils s’en donnent les moyens, militaires et diplomatiques, n’hésitant pas outrepasser les accords signés avec leurs alliés.

Dans ce contexte où le sultan et son gouvernement sont privés de toute marge de manœuvre et où la Turquie risque de se retrouver réduite au tiers Nord Est de l’Anatolie, Mustafa Kemal multiplie les démarches, les rencontres et les initiatives dans sa quête d’influer sur le cours des évènements mais sans que l’on puisse dégager un fil conducteur clair à son action. Ainsi, il joue de ses relations amicales avec le sultan Vahideddin pour faire prévaloir, sans succès, ses idées ; il utilise ses relations militaro-politiques et son aura de héros de guerre pour essayer de décrocher un poste ministériel ; il noue des contacts, a priori fructueux pour l’avenir mais inopérants à court terme, avec certains notables étrangers, comme le comte Sforza qui représente les intérêts italiens à Istanbul ; il entretient, enfin, les solides amitiés nées durant sa période de formation militaire, mais sans jamais parvenir à s’imposer en tant que chef de fil.

Dans les mois qui suivent la capitulation ottomane, il offre l’image d’un Don Quichotte moderne, affrontant sans relâche les moulins de l’incapacité du régime à s’extirper de l’emprise des vainqueurs. Certes, il est connu, admiré pour ses exploits passés et respecté pour son érudition et sa clairvoyance mais il reste cantonné dans un rôle de figurant. Le fait qu’il échappe à l’arrestation et à la déportation opérées par les occupants dans les rangs des principaux agitateurs indique clairement qu’il ne représente pas un danger dans l’esprit de ceux-ci. Ses interlocuteurs du palais impérial comme du parlement l’écoutent d’une oreille polie mais ses initiatives se heurtent à l’inertie ambiante et ne sont pas suivies d’effets, preuve du peu de crédibilité dont il jouit. Enfin, que les chefs des forces d’occupation aient accepté sans broncher sa nomination comme inspecteur des armées à Samsun confirme la reconnaissance unanime de sa valeur militaire, mais aussi qu’il n’apparaît pas comme une menace politique à leurs yeux.

La question cruciale qui se pose est de savoir quand s’est forgé en lui le projet d’une résistance nationale et nationaliste turque à partir de la base territoriale anatolienne. La majorité des historiens occidentaux penche pour une décision tardive, concomitante de son départ pour la côte de la Mer Noire, après une longue hésitation entre différentes options ; la prise de Smyrne, quelques jours plus tôt, par les troupes grecques avec l’assentiment des autres puissances aurait été un facteur déterminant de son choix. Ses biographes turcs, à l’instar de ses mémoires, affirment, quant à eux, la précocité d’une conviction que sa nomination en Anatolie a permis de mettre en application à la première occasion ; il aurait d’ailleurs consacré toute son énergie à trouver un moyen pour s’échapper d’Istanbul et pour déjouer l’étroite surveillance dont il était l’objet.

Toutefois, le caractère fortement apologétique de ces sources affaiblit leur argumentation et transforme son installation en Anatolie en acte héroïque prémédité, point de départ d’une geste épique façon « Longue Marche de Mao ». Mustafa Kemal est, quant à lui resté toujours extrêmement discret sur cette période de sa vie et sur son cheminement intellectuel durant les mois passés dans la capitale ; il fait d’ailleurs commencer son fameux Nutuk de 1927 à son arrivée à Samsun.

Quoiqu’il en soit, il est évident que le 19 Mai 1919 constitue l’évènement fondateur de la politique de Mustafa Kemal dont l’action devient, dorénavant, absolument capitale pour l’histoire du pays ; désormais, il va s’appuyer sur une idéologie affirmée dont il ne se départira jamais. Il est également notoire que l’orientation nationaliste qu’il donne à son combat se révèle réellement à ce moment-là ; auparavant, même si ses affinités avec les Jeunes Turcs sont avérées, il semble avoir hésité entre reconstruction d’un empire ottoman recomposé et repli sur le noyau turc comme base d’un état-nation inédit (23). C’est cette seconde option qui prévaut à partir de 1919 et va devenir le fondement de son œuvre.

Dorénavant, sa conviction est affermie : l’Empire Ottoman est définitivement mort et la survie ne peut se faire qu’à l’intérieur des frontières de l’espace majoritairement turc, c’est-à-dire l’Anatolie et son excroissance de Thrace orientale. Pour cela, l’objectif devient l’état-nation de peuplement homogène pour lequel il convient de faire coïncider limites ethniques et limites politiques et donc, d’organiser une résistance nationale face aux velléités d’empiètement qui amputeraient la Turquie de parties de son espace naturel. Le turquisme devient dès lors l’affirmation de la prééminence turco-anatolienne sur ce territoire ethnique et le moyen de mobiliser les masses pour ce combat vital. Il faut remarquer que le terme « Turc » est compris par le Mustafa Kemal de 1919 dans le sens d’Anatolien ; il indique dans les années 20 que « dans les frontières du « Pacte National » il est de nombreuses différences ethniques mais que ce qui les rassemble n’est autre que l’Islam » (24) ; par contre, durant les dernières années de sa vie, il fera ressortir le concept de « turcité » dans sa définition de la nation turque, affirmant par là même, la primauté de l’ethnie turque sur les autres composants de la population de Turquie qui doivent être assimilées ; son nationalisme a donc évolué d’une vision pluriethnique de la nationalité turque à une conception mono ethnique exclusivement turco-musulmane.

Il est vrai que dans le contexte de 1919 comme dans celui de la construction de l’état-nation républicain, un discours rassembleur est indispensable.

Lors du Congrès d’Erzurum (Juillet / Août 1919) il prononce une déclaration en 10 points qui définit les limites des régions de l’empire habitées majoritairement par des Turcs et qui ne peuvent faire l’objet de tractations ou en être détachées (25) ; ce texte qui annonce le Pacte National, fixe les frontières de la future Turquie, base de l’état-nation turc et sera la référence obligée de l’action militaire et diplomatique de Mustafa Kemal durant toute sa présidence. Ainsi, les occupants sont perçus comme une menace pour l’intégrité de l’état-nation rêvé ; le Sultanat, le Califat et leurs administrateurs, des complices des puissances puisqu’ils se montrent incapables de s’opposer à leurs prétentions ; les « étrangers de l’intérieurs » (non musulmans grecs, arméniens et juifs), des agents potentiels des forces participant au projet de dépeçage.
On a là, les bases idéologiques de la logique nationaliste de Mustafa Kemal qui perdurera bien après son décès en tant que pensée fondatrice de l’état-nation turc et garant de sa pérennisation.

- A suivre...


- Notes :

22 : Parmi l’abondante littérature consacrée à Mustafa Kemal, on distinguera 3 ouvrages ; les arguments avancés dans ce chapitre et dans le suivant s’appuient, pour la plupart, sur les informations qu’ils fournissent :
- P. Dumont, Mustafa Kemal, Bruxelles, Complexes, 1983 ;
- A. Jévakhoff, Kemal Atatürk, les chemins de l’Occident, Paris, Taillandier, 2004 ;
- Th. Zarcone, De l’Empire Ottoman à la république d’Atatürk, Découverte Gallimard, Paris, 2005

23 : Th. Zarcone, op.cit. pp. 47-48. Il fut très tôt sensible aux idées libérales des Jeunes Ottomans comme à celles des nationalistes dont il s’imprègne par ses nombreuses lectures ; il rejoint les Jeunes Turcs en 1907 et côtoie leurs idéologues, mais est écarté des postes clés malgré son amitié pour Cemal.

24:L. Köker, op.cit. n° 19

25 : Th. Zarcone, op.cit. p. 50

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