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Mutations sociales et pression de la majorité

jeudi 17 janvier 2008, par Ismet Berkan, Sebahat Erol

Quitte à ressembler à Nasrettin Hodja qui disait à tout venant : « Toi aussi, tu as raison ! », je voudrais ici faire part de mes observations car je pense qu’elles sont très importantes pour comprendre la Turquie d’aujourd’hui et de demain.

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D’un côté, il y a une importante partie de la société qui commence à se considérer comme une minorité (30% de la population ?) victime de la pression essentiellement religieuse de la majorité (70% ?) et à craindre d’avoir à faire des concessions dans son mode de vie…
De l’autre côté, il y a une partie, encore plus importante, qui pense avoir été opprimée jusqu’à tout récemment à cause de ses croyances et de ses origines sociales.

Dans le passé, plus précisément après les meetings républicains qui ont eu lieu en avril dernier, quand cette discussion a commencé, j’avais écrit que dans ce problème, il y avait un aspect de « lutte des classes ». C’est toujours ainsi que je vois la situation. Cependant, il nous faut comprendre que les notions de « lutte des classes » et de « modernisation des classes moyennes » ont dépassé leur sens classique.

Mon hypothèse, c’est que les gens, en quittant leur campagne ou leur province, emportent avec eux vers les grandes villes toutes les tendances « conservatrices », y compris le conservatisme religieux. Et c’est une tendance naturelle qu’avec la modernisation et l’urbanisation, le conservatisme et la piété commencent à perdre de leur rigueur, que la vie quotidienne et les relations se sécularisent, se laïcisent.

Sécularisation urbaine

Cette hypothèse, dans ses grandes lignes, reflète la réalité ; pourtant, nous ne pouvons ignorer certains faits qui ralentissent, voire tendent à arrêter, cette évolution.

En tête des freins à cette évolution, on assiste, avec l’exode rural, à un nouveau type de conservatisme, un conservatisme urbain propre aux nouveaux citadins. On peut dire que le voile en est l’exemple le plus visible. La nouvelle classe moyenne montante, tout en s’élevant, ne renonce pas à ses anciennes valeurs, elle se contente de les transformer et de les redéfinir.

Certes, le voile, montre peut-être le souhait d’une jeune fille de participer à la vie sociale, de la partager avec les hommes, mais en même temps, n’est-ce pas le signe d’un refus de changement, une façon de dire : « Moi, je reste telle que je suis. » ?

Non, ne me faites pas dire ce que je ne dis pas, je ne suis pas en train de juger ou de critiquer le refus des gens de changer, leur volonté de garder leurs valeurs, leur rejet de devenir autres. Bien entendu, dans un peuple libre, ce sont les individus qui décident de choisir à quoi ils vont croire ou ne pas croire, comment ils vont s’habiller ou ne pas s’habiller, quelles valeurs ils vont conserver et celles auxquelles ils vont renoncer. Et personne ne peut critiquer les autres pour ces raisons.

En revanche, concernant l’évolution sociale, il faut aussi que ceux qui considèrent le modèle occidental comme l’unique mode de vie « moderne » à suivre s’arrêtent un instant et réfléchissent à ce point.

Un deuxième problème, c’est l’arrogance de la nouvelle classe moyenne montante. Ou bien le fait que toutes les actions de cette classe soient considérées comme de l’« arrogance ». Et je pense que la principale raison de l’inquiétude de ceux qui se considèrent comme une « minorité sous pression », c’est cette attitude de la classe moyenne devenue désormais pratiquement palpable dans la rue même, cette façon de signifier : « C’est moi qui ai l’argent, c’est moi qui ai le pouvoir. »

En effet, autrefois, il existait dans la société certaines limites implicites, et personne ne franchissait ces limites, alors qu’aujourd’hui, on voit dans les magasins et les centres commerciaux les plus chics d’Istanbul, ou bien sur les bords du Bosphore, de plus en plus de personnes « qu’on n’avait pas l’habitude de voir avant ».

Le fait que l’AKP arrive au pouvoir au moment même où les entrepreneurs conservateurs ont achevé de faire fructifier leur capital n’est pas du tout un hasard. Ce sont eux les « valeurs montantes » d’aujourd’hui.

Pour analyser plus clairement la situation, il nous faut la considérer maintenant sous un autre angle : sous l’angle du dépeuplement des campagnes.
Certes, il y a toujours eu un exode rural dans notre pays, au moins depuis les années 1950 ; mais jusqu’à la crise de 2001, la principale préoccupation de tous les gouvernements a été d’essayer de garder les ruraux dans les campagnes en y consacrant une bonne partie du budget de l’Etat. La crise économique a changé la donne.

En vérité, aujourd’hui encore, la part du revenu national versée au monde rural reste très importante, et même, elle est aussi importante que dans les années 70 ou 80, mais c’est la méthode qui a changé : désormais, nous ne prélevons pas cet argent du budget de l’Etat mais directement de la poche des citoyens, et nous réalisons ce transfert en maintenant très haut sur le marché intérieur l’indice des prix des produits agricoles.

La différence fondamentale entre cette façon de procéder et l’ancienne méthode qui consistait à prélever sur le budget national l’argent versé aux ruraux, c’est que cela aide les agriculteurs à se constituer un capital. Ce n’est pas un hasard si en Turquie, les groupes qui se plaignent le moins de leur état, ce sont ceux qui vivent de l’agriculture et de l’élevage.

Mais bien sûr, une large partie de la population rurale qui ne peut pas profiter des avantages de cette nouvelle situation cherche le salut dans l’exode rural. Et c’est ce qui explique la montée du conservatisme dans les villes. L’AKP est d’une certaine façon le parti qui touche le plus facilement ces personnes. En fait, dans un sens, l’AKP est le parti qui force ces gens à aller dans les banlieues des villes et qui ensuite leur tend une main secourable.

Pour calmer nos inquiétudes, il nous faut commencer par essayer de bien comprendre ces dynamiques sociales.

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Sources

Source : Radikal, le 21-12-2007

- Traduction pour TE : Sebahat Erol

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