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Débats autour du voile en Turquie

vendredi 27 janvier 2006, par Marillac

Turquie Européenne - 27/01/2006
Une femme tête nue dans une mosquée pourrait déjà surprendre. Lorsqu’elle se joint à un groupe d’hommes lors de la prière du vendredi et qu’elle est, en outre, l’épouse d’un des plus proches conseillers du premier ministre Recep Tayyip Erdogan, patron de cet AKP (Parti de la Justice et du Développement) qu’on dit « islamiste modéré », tous les éléments sont réunis pour faire de la publication d’une simple photo une source de débats « people », politiques et religieux. L’occasion de jeter un œil sur la pluralité de l’Islam turc.

En début de semaine dernière, la publication par le journal Vakit (tendance islamo-conservatrice dure opposée aux réformateurs regroupés autour d’Erdogan) d’une photo montrant Mme Beyza Zapsu, épouse de Hasan Cüneyd Zapsu l’un des conseillers du premier ministre Erdogan, participant, tête nue, à la prière du vendredi au milieu d’une assemblée d’hommes réunis dans la mosquée Subasi du quartier de Camlica (Istanbul) a rapidement fait le tour du monde médiatique turc.

Hasan Cüneyd Zapsu

L’enjeu politique de la publication de cette photo par le journal Vakit semble se situer au plus près de la lutte de pouvoir livrée aujourd’hui dans les plus hautes instances de l’AKP entre des mouvances idéologiques différentes ou des groupes plus ou moins soucieux de mettre en avant leurs intérêts particuliers et notamment financiers en cultivant une certaine proximité avec le gouvernement. La cible étant en l’occurrence la personne de M. Hasan Cüneyd Zapsu, descendant d’une vieille famille de la bourgeoisie traditionaliste stanbouliote, très bien introduit dans les milieux d’affaire turcs et internationaux, intermédiaire favori entre Tayyip Erdogan et l’administration Bush. Né dans une famille kurde originaire de la zone frontalière avec l’Irak (Hakkari) mais implantée à Istanbul depuis plus d’un siècle, Cüneyd Zapsu incarne l’une des branches de cette bourgeoisie à la fois libérale et traditionaliste dont la convergence des intérêts devait déboucher sur la carrière de Turgut Özal (premier ministre puis président de la République, figure emblématique de la nouvelle Turquie urbaine et capitaliste au début des années 80 et jusqu’au milieu des années 90) puis sur celle d’ Erdogan aujourd’hui.

Avec un grand-père proche de Said Nursi, fondateur d’une école de pensée et d’interprétation personnelle du texte du Coran dans une Turquie qui s’alphabétise, Cüneyd Zapsu symbolise également une version assez « libérale » de l’Islam dont la photo de son épouse, tête nue parmi un groupe d’hommes lors de la prière du vendredi est censée rendre compte pour mieux le discréditer auprès de son mentor de premier ministre.

Liturgie et liberté individuelle

Outre les aspects purement politiques de l’affaire, le débat devait également revêtir des aspects religieux et sociaux pour le moins intéressants.
Güneri Civaoglu, du quotidien Milliyet (27-01-2006), apporte quelques commentaires :

« Mme le Professeur Beyza Bilgin fait partie des membres du corps enseignant originaire de la Faculté de Sciences religieuses d’Ankara. Elle est également la première femme à pouvoir prêcher. Son opinion, quant à la polémique liée à la prière femmes-hommes et au fait que les femmes puissent prier tête nue est la suivante :

Le voile n’est pas une obligation liturgique de la prière. Si cet événement n’est pas destiné à simplement faire sensation, si les personnes concernées agissent ainsi avec des personnes qui se trouvent dans la même disposition d’esprit, s’ils ne dérangent pas d’autres personnes, on ne peut rien dire. Seulement pour ne pas briser la paix sociale ou ne pas attirer les foudres du reste de la société, c’est une habitude que de prier en portant le voile. C’est la règle de la communauté et il convient de la respecter en tant que telle si l’on doit prier au sein de sa communauté.[...]
Mais si un certain groupe juge raisonnable de prier tête nue, personne ne doit tenter de porter atteinte à cette décision. Personnellement lorsque je prie en groupe, je porte le voile. Il m’est arrivé en priant seule, de ne pas le revêtir.

En résumé :

  1. Le voile n’est pas une condition de la prière
  2. Il est arrivé à Beyza Bilgin, une autorité en matière de religion, de prier sans le voile
  3. Le port du voile pendant la prière en communauté constitue une règle de respect et une tradition
  4. Le non-port du voile ne constitue aucun problème dans le cadre d’une communauté qui en accepte le fait et ne porte pas atteinte aux principes d’autres groupes.

C’est d’ailleurs ce qui se passe tous les vendredis pour ceux qui se réunissent dans la mosquée Subasi du quartier de Camilca. Ils se sont acquittés de leurs devoirs religieux pendant des années sans gêner qui que ce soit jusqu’à la parution de ces photos. Les femmes prenant soin de prendre place auprès des hommes qui leur sont les plus proches. Pour autant que l’on ne porte atteinte à quiconque dans le cadre de l’accomplissement de ses devoirs religieux, personne n’a le droit d’imposer quoi que ce soit à son voisin. [...]

Si l’on en vient maintenant à la dimension politique de l’évènement, on peut remarquer que les députés femmes de l’AKP ne portent pas le voile. On compte nombre de membres féminins de l’AKP qui ne le portent pas non plus.

Qu’y a-t-il de mal à voir l’épouse de M. Zapsu faire démonstration de sa foi tête nue ? Qu’aurait-on dit si elle avait été chrétienne ? Qu’y aurait-il eu de différent si elle avait été athée ou agnostique ? Cela ne reflète-t-il pas le fait que l’AKP est un parti politique de la République laïque de Turquie ? [...] »

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