Le concept à la mode dans les milieux politiques français et européens, proposé comme alternative à l’adhésion pleine et entière de la Turquie à l’Union Européenne, est celui du « partenariat privilégié ». Or, la lecture des arguments avancés par les partisans de ce projet n’apporte que peu de suggestions réelles et de progrès par rapport à ce qui existe déjà ; cette solution de substitution ressemble fort à une coquille vide destinée à sauvegarder coûte que coûte les intérêts économiques européens en Turquie tout en préservant l’UE des inconvénients de l’intégration ; en outre, il masque des motivations réactionnaires et identitaires peu avouables et s’appuie sur des mythes dépassés.
Philippe Couanon, agrégé d’histoire est membre de Turquie Européenne.
Il convient donc de s’intéresser, non pas aux propositions concrètes puisqu’elles sont inexistantes, mais aux motivations qui justifient une préférence pour le « partenariat privilégié » et aux théories pernicieuses qu’elles dissimulent.
Un agrégat d’ultras et de barons respectables
Ses partisans se recrutent d’abord au sein des ultras du « Non à la Turquie en Europe », lesquels y consacrent une large place dans leurs déclarations et dans l’argumentaire développé sur les sites néo fascistes de la Nouvelle Droite ou de la Ligne Droite, comme sur le réputé « nonalaturquie.com » ainsi que sur le blog personnel du très respectable Alexandre del Valle qui se targue d’être un éminent géopoliticien ; ce turcophobe, arabophobe et islamophobe convaincu a réussi le tour de force de passer par des mouvements qui sont les héritiers de l’idéologie antisémite, raciste, xénophobe... prônée par Occident pour aboutir au statut de pro-sioniste notoire ! Il est vrai qu’il n’en est pas à une contradiction près, puisque les liens qu’il propose renvoient, outre aux sites pro israéliens, à des adresses nationalistes arméniennes (lesquelles n’hésitent pas à prêcher des thèses antisémites !) et kurdes (dont on connaît l’hostilité passée contre les Arméniens et les penchants traditionalistes de leur société !). Il est vrai que ces 3 groupes ont en commun leur antipathie à l’encontre, soit des Turcs, soit des Arabes… Les ennemis de nos ennemis sont nos amis… c’est bien connu ! Mais, cessons de nous polariser sur le seul Marc d’Anna, alias Alexandre del Valle… loin de nous l’idée d’en faire… une « Tête de Turc »… ce serait inconvenant… et ses amis le « valent » bien !
Le problème est que les mêmes théories se retrouvent chez de respectables ténors de non moins honorables mouvements politiques. Nous ne parlerons bien évidemment pas des Le Pen et De Villiers, ces tristes nationalistes antieuropéens, pour qui la moindre allusion à une ébauche d’infimes rapprochements avec la Turquie équivaut à une hérésie passible du tribunal de l’Inquisition. Intéressons nous seulement aux Giscard d’Estaing, Bayrou, Sarkozy, Devedjian, Fabius et compagnie, sans oublier la très moderniste et tolérante chancelière allemande, Angela Merkel. Tous ont en commun d’afficher leur préférence pour le fameux « partenariat privilégié » présenté telle la panacée universelle, susceptible de diluer tous les problèmes.
Seul, le « Petit Nicolas » se distingue de ses camarades de classe en proposant, en plus, la création d’une « communauté des riverains de la Méditerranée » dont la Turquie serait l’un des piliers ; le seul hic dans le scoop sarkozien, c’est qu’il faudra que son génial inventeur explique comment il entend faire cohabiter au sein de cette association, Grecs, Turcs et Chypriotes d’un côté, Algériens et Marocains d’un second, Libanais et Israéliens d’un troisième ! Chaude ambiance en perspective !
Pour étayer leur position, ces messieurs arguent surtout des différences culturelles rédhibitoires et incompatibles avec, en arrière plan et en épouvantail, le risque islamiste symbolisé par le gouvernement de R. T. Erdogan… Oublient-ils qu’au sein du Conseil de l’Europe dont la Turquie est partie intégrante, l’UMP siège sur les bancs du groupe PPE avec les députés allemands de la CDU… et ceux de l’AKP, du même Erdogan… simple détail, mais qui illustre l’hypocrisie ambiante.
Une basse flagornerie
« Notre amie la Turquie », « pays ami », « la Turquie mérite notre respect », « la Turquie est un grand pays »… Quelle insistance à affirmer la noblesse des sentiments qu’inspire la Turquie… à ses détracteurs déclarés ! Elle confine à la flagornerie d’autant plus que les écrits et les discours regorgent d’assertions mensongères, de chiffres falsifiés et de propos turcophobes destinés à entretenir les préjugés et la désinformation solidement ancrés dans les opinions publiques.
Une telle démarche peut révéler des objectifs intéressés ; rejetons la Turquie de notre club privé mais n’hypothéquons pas l’avenir de nos échanges commerciaux et de nos investissements ! D’ailleurs, la notion même de « partenariat privilégié » (sous entendu essentiellement économique) est éloquente : le Turc est le bien venu comme partenaire commercial et comme consommateur de produits européens mais pas comme citoyen communautaire ! La population active turque est souhaitée comme main d’œuvre bon marché et habile de nos usines délocalisées mais pas comme immigrant potentiel, susceptible de circuler librement dans l’espace Schengen ! Le message est clair, ce ne sont pas les Turcs modernes et laïcs (les élites, les entrepreneurs…) qui justifient le rejet européen mais les masses incultes et fanatisées, perverties par une minorité d’extrémistes sanguinaires qui les manipulent dans leur stratégie d’islamisation planétaire. On se croirait revenu au bon vieux temps (pas si vieux que ça, d’ailleurs) des idéologues antisémites dénonçant le complot juif mondial ! La phraséologie est la même, la métaphore de l’infiltration par le « cheval de Troie » récurrente, seuls les boucs émissaires ont changé, le musulman a remplacé le juif comme incarnation du mal absolu !
La flatterie ne peut masquer la duplicité des adeptes du partenariat qui se répandent en déclarations affectueuses et respectueuses lorsqu’il s’agit de persuader la Turquie du bien fondé de leur proposition, mais qui n’hésitent pas à clamer leur « aversion » à l’idée de voir la Turquie rejoindre un jour l’Union Européenne comme l’écrivaient 43 députés de la majorité dans une lettre ouverte au président de la République ! Belle amitié que celle qui provoque « une répugnance, une violente répulsion, du dégoût ou une exécration » pour reprendre la définition du Larousse !
Double langage également lorsqu’il s’agit de vanter les mérites d’Atatürk avec une insistance qui frise l’apologie : « la Turquie a surtout le mérite d’avoir donné naissance à l’homme politique le plus éclairé et le plus extraordinaire… » ; un véritable héros, un modèle… oublié leurs violentes diatribes contre « le pourfendeur de Kurdes, l’exterminateur des Arméniens de Cilicie, le nationaliste pantouranien, l’héritier des génocidaires Jeunes Turcs qui a expulsé des centaines de milliers de Grecs d’Anatolie et du Pont !!! » (sic)
Oublié aussi qu’Alexandre Del Valle , pilier des « Nonalaturquiedansleurope » et caution scientifique du site, s’est ingénié à démontrer que Mustapha Kemal n’était pas Turc mais Albanais… ce qui, compte tenu de ses affinités pro-serbes, est loin d’être un compliment ! Un peu de sérieux, Messieurs, pensez-vous vraiment que les Turcs se laissent duper par vos basses flatteries ? Quel mépris alors que vous revendiquez un profond respect à leur égard ! Quelle image donnent de la France ces responsables politiques qui déclament ce discours mesquin !
Outre l’hypocrisie éhontée des extrémistes, le recours à la flatterie fait également partie de la rhétorique familière de messieurs Giscard d’Estaing (« la Turquie est un grand pays »), Bayrou (« Notre ami la Turquie ») et de bien d’autres ; elle révèle une autre tendance. « On » reconnaît à la Turquie l’importance qu’elle a joué comme « soutien du monde libre face au danger communiste » mais on lui dénie la capacité d’accéder par elle-même au rang « d’état économiquement développé et démocratique » et de « conserver sa force et sa stabilité » sans l’aide de l’Europe, présentée comme modèle incontournable en la matière.
En résumé, la Turquie n’est qu’un pays en crise d’adolescence, immature et inapte à s’assumer lui-même et donc à intégrer l’espace adulte que représente l’Europe. Vision largement répandue de nos jours à l’égard du « Sud » et qui exhale des relents d’un paternalisme colonial encore bien ancré dans les esprits ; c’est le « bon sauvage » que l’on cherche à civiliser en le culpabilisant avec l’archaïsme de ses croyances et de ses pratiques dont on souligne les aspects maléfiques (l’islamisme), en insistant sur la supériorité des valeurs du « maître » (le modèle européen) ; à cause des différences culturelles, il ne peut espérer jouer dans la cour des grands (l’UE), il doit accepter la sévérité indispensable et juste (la non adhésion) et subir un régime révolu dans le monde évolué (chrétien) à savoir dominé par les « grandes institutions politico-militaires », un mal nécessaire car ultime rempart face au danger intégriste ! C’est aussi la pédagogie du père fouettard : « accepte les coups et les punitions car c’est pour ton bien, mon fils ! ».
Cache misère et feuille de vigne
L’insistance de la flatterie n’a d’égale que l’inconsistance des propositions et la constance à rappeler des vérités incontournables relatives à l’incompatibilité entre la Turquie et l’Europe : appartenance à des continents différents, absence de passé commun, identités culturelles insolubles, nécessité d’un développement de chacun sur ses bases spécifiques
(ce qui rappelle un refrain déjà entendu du côté de l’Afrique du Sud…) ; qu’en termes courtois ces choses là sont dites ! Elles offrent, en tous cas, l’avantage de cacher l’indigence du concept (dont les Turcs ne veulent pas !) et de dissimuler sous un voile pudique, comme une gigantesque feuille de vigne, des arrières pensées difficiles à énoncer. Après tout, il y a en Europe des millions de citoyens musulmans qui sont autant d’électeurs ! Elles permettent également d’éviter de prononcer des notions qui dérangent : « chocs des civilisations », « club chrétiens », « refus de l’altérité », « islamophobie »… et de donner à ses auteurs, le visage de la responsabilité, de la tolérance et de l’ouverture, face à l’intransigeance coupable et aux imperfections des Turcs.
Pourtant, c’est bien le fond du problème que ce refus d’envisager une cohabitation sur un pied d’égalité avec un peuple dont on se plait à souligner les différences culturelles, mais aussi la propension à retourner à l’obscurantisme et les arriérations politiques et sociales. Comme le remarque D. BILLON dans son livre « L’Enjeu turc » : « …ne pas reconnaître l’européanité de la Turquie revient à définir l’UE comme une identité et non comme un projet politique, ce qui constitue un contre sens lourd de conséquences graves générant des nationalismes rétrogrades ».
A suivre...
